Réflexions autour du débat
national relatif à l'école
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"Débat national sur l'avenir de l'École" La présentation du débat,
par le Ministre de l'Éducation nationale sur le site Internet dédié à
cet effet, concernant l'avenir de l'École s'ouvre logiquement sur
l'interrogation "Pourquoi un débat ?" ; la réponse fournie
fait valoir notamment " une refondation de notre système éducatif".
A travers l'intention déclarée, il reconnaît l'existence de problèmes,
sérieux, qui exigent de l'institution scolaire de redéfinir ses raisons
d'être. La problématique reviendrait à formuler : convient-il de conduire les réformes du système éducatif en se fondant sur l'opinion publique ou sur la science ? Naturellement, c'est la science qui doit permettre de prendre des décisions et l'opinion publique ne doit intervenir que secondairement pour éventuellement faire élargir le cadre général et y incorporer des données nouvelles liées à des situations particulières. Cela étant posé, l'objectif du débat
instauré par le Ministre de l'Éducation nationale renferme des éléments
tout à fait intéressants et importants tels que "S'interroger sur
les valeurs et les finalités de l'École" et "Redéfinir le métier
de l'éducation". La plupart des 22 questions qui constituent le
thème du débat sont fort pertinentes. Mais, elles ne peuvent être
convenablement traitées, surtout en profondeur, que dans le cadre d'une
science adéquatement bâtie. Cet aspect crucial reste, au mieux,
implicite dans la démarche du Ministre ; en outre, il a occulté une
interrogation majeure : quel type de société voulons-nous, étant donné
qu'on ne peut pas construire un système éducatif déconnecté du système
social ? L'école doit se concevoir en fonction du projet de société que
nous nous définissons. Parce qu'aucun domaine ne doit lui être étranger,
une science bien élaborée ne saurait exclure de son centre d'intérêt
le projet de la société dans laquelle ses membres sont appelés à vivre
ensemble. |
Le constat dans les discussions, les médias et la littérature est général
: "L'école est en crise" !
Les contenus et les finalités du système éducatif sont sur la sellette depuis
déjà bien des années. Tout le monde s'accorde à reconnaître la nécessité
de réformer profondément l'institution.
C'est dans ce contexte que plus de 61,74 millions de Françaises et de Français
sont aujourd'hui invités par le Ministre de l'Éducation nationale pour débattre
publiquement de son avenir.
Démocratie et science obligent, surtout de la part d'un Ministre qui est de
surcroît enseignant et universitaire de formation (comme bon nombre de ceux qui
l'ont précédé tels Jack Lang et Claude Allègre, pour n'en mentionner que les
plus récents) !
L'expérience du passé suscite une question simple et grave qui est la
suivante : la méthode, qui consiste à prendre appui sur la science et la démocratie,
est-elle judicieuse ?
A priori, oui ; c'est la démarche commune !
Malheureusement, elle est non seulement discutable scientifiquement, mais encore
validée de manière peu satisfaisante par les résultats corrélatifs, ainsi
que tend à le montrer la profonde crise de la société, de l'économie, de la
politique, de la morale ou simplement du système éducatif dont nous parlons présentement
et qui est au centre du débat dont il s'agit.
L'histoire de l'évolution de la société est jalonnée de révisions déchirantes
dont témoigne également notre époque dans de nombreux domaines y compris
celui de la pensée scientifique.
Comme la science, la société actuelle est une étape du processus de
transformation qui la caractérise. Comme la science, elle progresse par tâtonnements
(essais et erreurs), d'où le besoin de réajustements, ou réformes, auxquelles
s'emploient les gouvernants. Se pose la question lancinante de leur fondation !
C'est l'éclairage sous lequel il convient d'appréhender les réformes de
toutes natures entreprises par les pouvoirs publics qui, pour ce faire dans les
régimes dits démocratiques, mènent des campagnes d'information et organisent
des consultations auxquelles l'ensemble des citoyens est convié à participer.
Néanmoins, plus qu'une exigence démocratique, la méthode répond à la
logique scientifique moderne puisqu'il s'agit de partir de l'observation pour
conduire la réflexion et l'action.
Science et démocratie s'articulent ainsi pour constituer le socle du
dispositif, sur lequel le Ministre de l'Éducation nationale semble appuyer le débat
annoncé depuis sept mois et lancé le 17 novembre 2003.
Mais, que faut-il penser de cette méthodologie et attendre de ses résultats
finaux, sachant, comme il a été souligné précédemment, que les nouveaux
acquis de la science n'ont pas été pris en ligne de compte ?
| Le Ministre de l'Éducation
nationale fonde sa méthode d'action politique sur la démocratie. En réalité,
il la fonde implicitement sur la démocratie et la science (n'oublions pas
qu'il est enseignant et universitaire). Elle est discutable. Inexistante hier, indispensable (avec juste raison) aujourd'hui et vraisemblablement inutile demain, la démocratie ne revêt pas de caractère scientifique. Quant à la science, elle se révèle insuffisamment pensée à l'heure actuelle dans la très grande majorité des cas ; ses progrès les plus récents n'inspirent pas encore les programmes politiques, sinon celui du Ministre et ses moyens seraient totalement différents de ce qui est présenté. |
On est en effet passé, depuis quelques décennies, de la science moderne,
empirique (on s'en tient à ce qui est) , à la science post-moderne, théorique
(on procède par un système d'explications, explicites, rigoureuses, cohérentes,
systématiques, exhaustives ...).
Bref, dans sa méthode de connaissance, la science moderne, très fortement
inspirée de celle de la physique, commence son activité par l'observation,
tandis que la science post-moderne débute son travail par la théorie,
implicite, qui sous-tend l'observation.
Dans la dernière option et par rapport au projet de réformes du Ministre de l'Éducation
nationale, il est fondamental de partir de la théorie de la science puis de
celle de la société afin d'offrir une grille d'interprétation appropriée aux
avis des Françaises et des Français et servir de bases sûres et irréfutables
aux réformes envisagées. Tel n'est pas le cas, d'où les oppositions des
enseignants et la grogne des étudiants. C'est la méthode qui est en cause et,
par-delà, la science sous-jacente ainsi que les résultats auxquels conduira la
méthode. Elle est édifiée selon le principe méthodologique de la physique.
Or, la physique des particules, dans laquelle tout n'est ni observable ni
quantifiable, autorise à relativiser aujourd'hui la portée de cette méthode,
sans parler des résultats dans divers domaines qui trahissaient déjà ses
limites tels que celui du système éducatif précisément qui est au centre de
la discussion et que l'on a signalé plus haut au passage.
Cela marqué, la méthode de connaissance de la science moderne reste
relativement pauvre. Par exemple, à la question récurrente "A quoi l'école
sert-elle ?", les réponses sont vite épuisées.
Au contraire, celle de la science post-moderne est extrêmement productive et à
la question formulée ci-dessus, les réponses qu'elle apporte ouvrent une
infinité de perspectives impliquées par la très grande complexité de la réalité.
Ainsi, le principe d'observation n'est pas un critère suffisant de
scientificité.
C'est la raison pour laquelle la science classique propose des solutions souvent
peu satisfaisantes aux problèmes de la société. Certains scientifiques, et
non des moindres, ont même défendu l'idée selon laquelle il n'appartenait pas
à la science de trouver des solutions aux problèmes de la société ! C'est
tout simplement parce que sa conception ne s'y prête guère.
Face aux difficultés rencontrées par les gouvernants dans l'exercice de leurs
fonctions (lesquels ne se passent pas, à juste titre, des services de
scientifiques), on entend fréquemment déclarer d'un ton désabusé que la société
française est irréformable ; le système éducatif souffre du même préjugé
défavorable. Dans l'un et l'autre cas, c'est, répétons-le, parce que la représentation
de la science qui doit présider aux réformes est peu adaptée à son but.
La société ne peut correctement fonctionner que grâce à la science et à
la politique.
Tout le problème est de savoir de quelle science et de quelle politique il
s'agit.
Les deux moteurs de l'appareil social sont la science et la politique. Pourtant,
la science et la politique demeurent des parents pauvres des branches du savoir.
Devenir médecin ou avocat, par exemple, demande de longues années de formation
spécifique ; il n'est pas requis de formation particulière de qui veut faire
la politique ou la science, parce que ni l'une ni l'autre ne jouit, à ce jour,
de statut de discipline académique ; c'est des systèmes empiriques, dont le
libre accès est ouvert à tout le monde. En somme, comme la politique, la
science reste bâtarde et rudimentaire alors qu'elle se doit d'être un champ
disciplinaire propre et entier.
Voilà pourquoi les problèmes de la société sont si difficiles voire souvent
impossibles à résoudre.
La nécessité s'impose de construire la science et la politique pour les ériger
en domaines autonomes de connaissance, de formation et de spécialisation.
Devant le phénomène de complexité auquel les difficultés confrontent de
plus en plus la société contemporaine, des professeurs d'université, des
scientifiques, des experts ..., tous réputés pour leurs hautes compétences,
se voient confier des fonctions ministérielles, nommer conseillers des
responsables politiques ou intégrer dans des équipes chargées de la gestion
de la cité (l'exemple le plus illustratif est certainement celui du Ministère
de l'Éducation nationale où se sont succédés des professeurs de grand renom
et surtout celui des universités généralement présidées par des sommités
scientifiques).
La plupart du temps, les résultats des actions conduites n'en sont pas
particulièrement significatifs pour autant. Les raisons en sont essentiellement
scientifiques.
Il faut changer la science pour changer le reste !
Au terme d'un examen objectif, on ne peut s'empêcher d'admettre que le
Ministre de l'Éducation nationale est animé d'une grande ambition pour le système
scolaire, laquelle se résume par le concept fort de "refondation"
impliqué par l'étendue de la crise de l'institution dont il a conscience. Le
concept recouvre la notion de reconstruction impérative du système sur des
bases complètement neuves. C'est là sans doute une originalité particulière
au Ministre par rapport à ses prédécesseurs et un mérite d'avoir eu le
courage de reconnaître l'échelle de gravité des difficultés du système éducatif.
Il lui reste à étayer ses réformes par la science pour les légitimer et
recueillir l'assentiment général.
P.S. : Au moment de mettre cet article
en ligne, les premiers résultats tombaient : 1 million sur plus de 61,74
millions de Français ont répondu à l'appel du Ministre de l'Éducation
nationale, ce qui signifie que plus de 60 millions ne se sont pas intéressés
et, en conséquence, que moins de 1 Français sur 100 ont participé au débat
qui, il faut le rappeler, vise à la "refondation" du système éducatif sur
la fonction et les finalités duquel tout le monde s'interroge depuis déjà
bien des années.
A l'évidence, le débat n'a pas passionné les foules et met au jour la portée
et les limites de la démocratie sur laquelle le Ministre a voulu s'appuyer
(sans citer le million d'enseignants dont très peu se sont sentis concernés
par le débat). Une première hypothèse possible est que les réponses au problème
posé ne relèvent pas de la démocratie.
La question fondamentale est celle qui suit : comment impliquer sinon l'ensemble
de tous les citoyens du moins la plupart d'entre eux à un projet de cet
ordre qui engage l'avenir collectif ?
Ces remarques se situent dans le prolongement de la réflexion précédente
relative à la méthodologie de l'action conduite par le Ministre de l'Éducation
nationale. Ce n'est pas vers la démocratie qu'il convient de se tourner dans l'élaboration
des solutions au problème à résoudre, mais plutôt vers la science.
25 novembre 2003 / 15 janvier 2004