Méthode de lecture : état des lieux

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L'état des lieux peut se résumer par un certain nombre de caractéristiques communes aux pédagogies de lecture :

1) Les progrès de la pensée scientifique de ces dernières décennies restent méconnus des méthodes de lecture.
2) Les avancées de la linguistique depuis un demi-siècle demeurent sinon ignorées des méthodes de lecture, du moins non prises en compte dans leur  construction.
3) Les méthodes de lecture ne sont pas actualisées aux réformes de 2002 et 2003 du Ministre de l'Éducation nationale.
4) Les méthodes de lecture n'ont ni organisation ni progression.
5) Les méthodes de lecture sont difficiles à enseigner et à apprendre du fait des faiblesses qu'elles accumulent.

Une critique fondamentale dont sont passibles les recherches scientifiques, méthodologiques et pédagogiques est que tout se passe comme si la science était définitivement bien constituée. Or, la croissance de la science est continue. En conséquence, les travaux doivent se situer par rapport à cette mutation. L'exemple des méthodes de lecture est une preuve tangible que tel n'est pas le cas.

 

Les méthodes de lecture ont de gros problèmes liés à ceux de leurs conceptions scientifiques et à ceux des conséquences qui découlent de ces conceptions par rapport non seulement à l'élaboration des méthodes en question mais encore à l'établissement de l'orthographe de la langue française.
L'apprentissage de la lecture renvoie logiquement, par-dessus tout, à la langue écrite. La facilité ou la difficulté du processus dépend, pour une grande part, de l'orthographe, c'est-à-dire du mode de notation soit alphabétique soit phonologique.
Sur ce point, la notation actuelle de la langue française est alphabétique et non phonologique, ce qui présente de sérieux inconvénients. Alors que la transcription phonologique offre, de manière rigoureuse et cohérente, une orthographe qui met en relation univoque chaque symbole graphique et chaque son de la langue, la notation alphabétique comporte de profondes et innombrables irrégularités qui, d'une part, rendent l'apprentissage de la lecture particulièrement difficile et, d'autre part, accroissent considérablement la somme des règles à assimiler. C'est la situation que l'apprentissage de la lecture connaît en ce moment.
En bref, l'orthographe du français comporte des difficultés qui reflètent celles de la science qui la sous-tend ; ces difficultés induisent celles de l'apprentissage de la lecture.
Face aux profondes irrégularités de la transcription alphabétique de la langue française, l'apprentissage de type global est une réponse totalement inadaptée. La solution logique réside dans un apprentissage de type discriminatoire auquel conduisent les réformes de 2002 et 2003 du Ministre de l'Éducation nationale.

                                                                    La méthode de lecture

Le titre "La méthode de lecture" est délibérément vague ; scientifiquement, une méthode doit recevoir une caractérisation.
A travers le terme "La méthode de lecture", nous voulons marquer le fait que l'existence d'une pluralité de méthodes d'apprentissage de la lecture n'est pas compatible avec une vision qui se réclame de la science. En ce sens, les expressions "méthode active", "méthode globale", "méthode naturelle", "méthode des "2as"", "méthode semi-globale", "méthode mixte", "méthode syllabique", "méthode alphabétique", etc., relèvent d'une conception empirique, descriptive et inductive de la science aujourd'hui dépassée et devenue explicative et théorique ; l'expression "méthode linguistique" de lecture s'inscrit dans cette dernière perspective.
On n'est donc pas justifié de parler de "méthodes de lecture", au pluriel, ni surtout d'en défendre l'hypothèse.
En somme, il ne peut y avoir qu'une méthode (c'est d'ailleurs ce qu'admettent, implicitement, tous les auteurs dans la mesure où chacun d'entre eux ne propose qu'une méthode qui est censée être "la" méthode de lecture) et l'on doit alors parler de "la" méthode de lecture, au singulier. Toutefois, lorsqu'on postule que l'outil proposé est "la" méthode de lecture, il faut le légitimer, cela va de soi.
D'autre part, les manuels portent souvent le titre "Méthode de lecture" qui encourt le reproche de non-spécification. Pire, certains en affichent le vocable "Méthode" suivi de leur nom en tant qu'auteur ! Faut-il le rappeler, une méthode (dans quelque domaine que cela puisse être) se doit d'être caractérisée scientifiquement. Sous cet angle de vue, le contenu de la méthode de lecture est à construire à partir des apports des divers champs de la connaissance et de ce fait, la méthode est nécessairement pluridisciplinaire. La contribution concernée ici en matière d'apprentissage de la lecture est limitée de façon commode à la composante centrale qui est linguistique.



Procédons par un rapide constat préliminaire.
La définition de la forme des méthodes de lecture est sinon floue, du moins inappropriée. La détermination de leur contenu n'est pas pertinente : comme pour la forme, la nature du contenu n'est pas précisée. L'examen du contenu matériel des manuels révèle un déficit profond d'organisation et, en conséquence, une absence de progression réelle qui rendent compte des difficultés à les enseigner par les institutrices/instituteurs et surtout à les utiliser par les parents et à les apprendre par les enfants. Dans le même registre, la tendance générale est à la présentation des mots entiers aux enfants, y compris dans la plupart des manuels disponibles.

                                            Le statut théorique de la méthode de lecture

Complexe, la réalité est forcément multiaspectuelle imposant par là même une pluralité de perspectives, d'où la nécessité de préciser les angles d'approche sous lesquels on se place par rapport à la pluridisciplinarité inhérente à l'étude de la connaissance scientifique.
En ce sens, en termes de caractérisation, les qualificatifs à connotation descriptive de global, semi-global, mixte, naturel, alphabétique, syllabique, "2as", etc., par lesquels sont spécifiés les supports de lecture traduisent sinon un déficit, du moins une faiblesse au niveau de la définition de la forme des méthodes proposées.



Passons à l'analyse.
De par son caractère alphabétique, l'orthographe de la langue française recèle de sérieuses difficultés que ne permet d'éviter ni la procédure qui mène de l'écrit à l'oral ni surtout celle qui conduit de l'oral à l'écrit.
L'orthographe confronte

- soit à des lettres et séquences de lettres différentes transcrivant un même son ou des suites de sons distincts, comme c / ch dans coeur / choeur ; iller / yer dans travailler / balayer ; aille / aye dans paille / cobaye ; exion / ection  dans connexion / collection ; aye / ays dans abbaye / pays ;

- soit à des lettres et séquences de lettres identiques transcrivant des sons distincts, comme c / c dans écorce et fécond / secondg / g dans gorge ; ai / ai dans il faisait ; cho / cho dans chose / chorale ; ati / ati dans initiation / initiativeaye / aye dans abbaye / cobaye ;

- soit, le plus souvent comme dans les mots pot, impôts, tuyau, crapaud, défaut, faux, chapeau, aux groupes d'éléments ot, ôts, au, aud, aut, aux, eau qui correspondent à un son unique [o] ; ou, comme dans les mots piqûre, coquillage, école, chorale, képi, aux segments q, qu, c, ch, k qui sont réalisés [k] ; ou encore, comme dans les mots roi, royal, rouage, aux segments oi, oy, oua qui sont produits [wa].

Autrement dit, par rapport à l'apprentissage de la lecture, l'orthographe de la langue française renferme en elle-même de graves difficultés qui tiennent principalement à son caractère alphabétique (plutôt que phonétique ou phonologique) donnant lieu à deux valeurs séparées de prononciation des lettres de l'alphabet qui sont la valeur absolue et la valeur relative. La locution "valeur absolue" recouvre la prononciation qui est fixée à une lettre dans le système de l'alphabet (a, b, c, d, e, f, g, h, i, j, k, l, m, n, o, p, q, r, s, t, u, v, w, x, y, z) et, la locution "valeur relative", celle qui est assignée à une lettre de l'alphabet dans un mot (dans le mot "lettre" par exemple, le premier élément "e" revêt une valeur relative qui est [
F] et, le deuxième "e", une valeur absolue qui est [E]).

Nous présentons ci-dessous un tableau du système alphabétique qui transcrit à l'heure actuelle la langue française et, en regard de chaque lettre, des exemples de sa ou ses valeurs relatives.

Valeurs phonétiques des lettres du système alphabétique
Valeurs absolues Valeurs relatives
a           taureau, chaise, fraais
b           plomb, gibbon
c           second, carapace, porc, chose, chorale, occupation
d           nid, bond, bord, addition
e           baleine, feu, pigeon, statue, verger, effectivement
f           cerf, buffet
g           gong, garage, poing, zigzag, agneau, aggraver
h           technique, téléphone, rhume
i           oiseau, baleine, chaise
j  
k           drakkar
l           fils, outil, ville
m           plomb, camp, gomme
n           maison, agneau, colonne, intentionnellement
o           cou, poire
p           coup, téléphone, champ, compter, appeler
q  
r           verger, beurre
s           saison, sous, cuisson
t           tort, tabouret, statut, attraper, initiative
u           taureau, cou, feu
v  
w           wagon
x           doux, six, sixième, soixante,
y           pyjama
z           nez, puzzle

On peut le voir, les lettres de l'alphabet possèdent généralement une valeur phonétique absolue et une valeur phonétique relative et le passage de la première à la dernière est souvent déroutant.
Les deux systèmes phonétiques attestent du caractère conventionnel de la langue tant orale qu'écrite impliquant des règles strictes, implicites, qu'il faut formuler explicitement et réaliser phonétiquement d'une manière précise.

                          Difficultés majeures de la lecture : irrégularités de l'orthographe

Une partie importante des difficultés d'apprentissage de la lecture est constituée par les profondes irrégularités de l'orthographe alphabétique par opposition à l'orthographe phonologique et surtout phonétique marquée par une rigueur et une cohérence sans faille dans la transcription de la langue.
Les difficultés consistent en changements radicaux de la prononciation des lettres dans les mots par rapport à leur prononciation dans l'alphabet.
C'est ainsi qu'il faut réaliser par exemple [s] et [z] dans certains contextes de mot ce qui a été enseigné et appris à lire "t" et "s" dans l'alphabet, comme dans position, [p
CzisjD]. Cela ne facilite pas la tâche dans un domaine réputé abstrait, surtout pour des enfants.
Les incohérences de ce genre abondent dans l'orthographe de la langue française (comme dans celle d'autres langues de longue tradition d'écriture) et génèrent une multiplication des règles générales et particulières de lecture. A cet égard, l'acquisition de la lecture du mot saucisson requiert la connaissance de 16 règles résultant de la combinatoire et, celle d'un mot de structure simple tel mère, 6 règles. Dans une transcription phonologique, elles passent de 16 à 7 (de saucisson à [s
CsisD]) et de 6 à 4 (de mère à [mFr]), soit une diminution de 43 % dans le premier cas et 66 % dans le dernier, c'est-à-dire une moyenne générale de 50 % environ, ce qui est loin d'être négligeable !
D'où l'intérêt d'une transcription phonologique de la langue française. Mais, le pouvoir de décision revient à la politique et non à la science et c'est une des aberrations de la société aujourd'hui par rapport auxquelles la source des graves difficultés d'apprentissage de la lecture soulignées est un aspect révélateur.
Lorsque nous demandons aux enfants de lire "s" ou "t" ce que nous leur avons enseigné auparavant à prononcer "t" ou "s", sommes-nous conscients de l'illogisme total que cela représente et que nous leur faisons subir pour l'intégrer ?
Les aberrations orthographiques et phonétiques dont nous nous rendons coupables sont le reflet de celles qui sont à l'origine de la situation inextricable actuelle de la société.
Compte tenu du caractère très irrégulier de l'orthographe de la langue française, les méthodes de lecture de type global sont un non-sens scientifique et pédagogique. De là des résultats catastrophiques en lecture et en orthographe qui sont enregistrés.

Le tableau ci-dessus offre un petit échantillon des difficultés de l'orthographe et conséquemment de celles de l'apprentissage de la lecture consistant principalement en flagrant décalage entre la valeur phonétique non contextuelle et la valeur phonétique contextuelle des lettres de l'alphabet et en prolifération des règles de prononciation.
Plus que le caractère abstrait et conventionnel, le fossé entre la valeur phonétique absolue et la valeur phonétique relative des lettres de l'alphabet impose l'exigence d'un apprentissage non pas global mais structuré, cohérent, rigoureux, progressif et systématique de la lecture. Rappelons à ce sujet l'exemple de la prononciation de "e" dans baleine, feu, pigeon, statue, verger, effectivement ; un apprentissage global de ces mots peut difficilement permettre aux enfants d'en maîtriser la lecture, parce qu'une lettre telle que "e" change de valeur d'un mot à l'autre voire d'une syllabe à l'autre d'un même mot (également comme dans abbaye, écorce, gorge, il faisait), ce qu'ils n'ont pas appris et qu'ils doivent apprendre précisément.

Redisons-le, un mot est fondamentalement une entité conventionnelle représentant une suite de règles de prononciation, ou règles phonétiques ; si elles ne sont pas transmises aux enfants dans le cadre de l'apprentissage de la lecture, alors la catastrophe est assurée !
Par ailleurs, l'orthographe alphabétique engendre une multitude de règles qui seraient considérablement réduites si elle avait été phonologique ; ainsi, la notation alphabétique compte bien plus de règles que la transcription phonologique.
Une transcription phonologique de la langue française permettrait une économie très significative des règles et réduirait notablement les difficultés d'apprentissage de la lecture.

 

Terminons par la solution.
Si l'on écarte, comme cela se doit, l'hypothèse de faire mémoriser les mots à leur silhouette, alors il reste à faire apprendre à lire aux enfants une approche discriminatoire, méthodique et systématique.
L'approche discriminatoire vise, comme le recommandent justement les réformes de 2002 et 2003 du Ministre de l'Éducation nationale, à faire connaître aux enfants les unités constitutives de la langue écrite au regard de la langue orale. L'approche méthodique s'entend une démarche basée sur une organisation et une progression cohérentes et rigoureuses. L'approche systématique postule l'intégration structurée de l'ensemble de tous les faits de langue dans le processus d'apprentissage.
Tout le monde s'accorde sur le fait que les méthodes de lecture ne donnent guère satisfaction. C'est le constat de la nécessité d'un changement en profondeur.
Remettons en mémoire une vérité première. L'objectif élémentaire et central recherché à travers la pédagogie de la lecture doit être, comme dans toute pédagogie, de faire comprendre ; cela passe naturellement par des explications explicites, cohérentes, claires et précises fournies aux enfants, lesquels ont besoin de points de repères exempts de toute ambiguïté.
En effet, il convient de tout expliquer aux enfants. Cela suppose une méthode de lecture au contenu bien structuré et appuyé sur des règles fermement établies, simples à formuler, à comprendre et à mémoriser.
L'apprentissage de la lecture doit consister en apprentissage des règles, comme dans toutes les disciplines scolaires.
Il est indispensable d'expliquer aux enfants, par exemple, que la séquence de voyelles "ai" de maison se réalise [F] (à noter que c'est la transcription alphabétique et non phonétique ni phonologique qui est à présenter aux enfants). Un cas comme celui de la consonne "s" dans ce mot est davantage délicat ; le problème est celui de la règle nécessaire à la prononciation systématique [z] dans le contexte concerné.
Pour le résoudre au mieux, il faut avoir fait apprendre aux enfants à distinguer les consonnes, les voyelles et les semi-consonnes ou semi-voyelles, aspect qui a été, à tort, négligé à ce jour par les méthodes de lecture. On peut alors expliquer aux enfants que quand la consonne "s" est entourée de voyelles, elle se prononce [z]. De la sorte, ils pourront prononcer conventionnellement [z] la consonne "s" dans télévision, bisou, poser, musée, etc.
Les méthodes de lecture, surtout de type global, s'intéressent assez peu aux phénomènes de cet ordre, ce qui est une source de difficultés manifestes pour construire l'apprentissage.

La méthode linguistique de lecture a incorporé cette dimension dans l'élaboration de son contenu matériel.
Les Livrets 1a et 2 sont essentiellement consacrés non seulement à l'apprentissage des lettres de l'alphabet et de leurs équivalences formelles les plus courantes, mais aussi à l'acquisition de la discrimination des catégories de lettres qui constituent le système alphabétique, laquelle discrimination est l'occasion d'énoncer avec rigueur, clarté et précision les règles qui régissent la combinatoire et dont la maîtrise assure la compétence en lecture. 
Dans le but de faciliter l'acquisition de la discrimination des catégories des lettres de l'alphabet et comme on peut le voir depuis la couverture jusque dans chacun des deux Livrets, les consonnes sont en bleu, les voyelles en rouge et les semi-consonnes ou semi-voyelles en vert.
Cela étant et comme précisé dans la présentation du Livret 1a, il ne s'agit pas dans notre approche de faire apprendre à réciter les lettres de l'alphabet. Ce n'est ni le lieu ni le moment ; en outre, la tâche est fastidieuse, difficile et rebutante pour les enfants comme elle l'est également pour la mémorisation des lettres et des syllabes isolées (et parfois artificielles) telles que a, b, c, d, e, ba, ab, be, eb, ce, ec, de ..., fréquentes dans les manuels de lecture.
Il s'agit plutôt de leur faire appliquer des règles à partir des exemples concrets et précis, soigneusement choisis et présentés en fonction de leur âge et de leurs centres d'intérêt, avec le souci constant de leur rendre l'activité la plus attrayante et la plus facile possible et, finalement, de les y motiver.
Dans le même ordre d'idées, nous déconseillons de faire réciter l'alphabet jusqu'au niveau de la scolarité où l'usage du dictionnaire devient utile ; nous demandons de faire apprendre à reconnaître la désignation des lettres à travers les syllabes des mots familiers simples illustrés d'images tels qu'on peut le voir dans les Livrets 1a et 2 où lettre, syllabe, mot, phrase, sens et image sont systématiquement et étroitement associés. L'initiation commence par l'alphabet à chaque lettre duquel une page entière est réservée ; une fois l'alphabet acquis, on passe à chaque syllabe de chaque mot de la page, mot qui est présenté sous forme de découpage syllabique et dont la structure est ainsi révélée aux enfants ; chaque mot est réemployé plusieurs fois sur la page et le repérage (des lettres, des syllabes, du mot, de la phrase) en favorise l'apprentissage extrêmement rapide. D'autre part, à travers la présentation syllabique, les enfants découvrent très tôt la composition d'un mot en une suite de syllabes et apprennent par là même à établir les frontières entre les syllabes (la présentation simultanée des mots découpés et non découpés en syllabes accélère l'acquisition de la reconnaissance de la structure et de la frontière syllabique des mots) ; bref, ils se familiarisent pratiquement dès le début avec la structure syllabique du mot et c'est à cette condition essentielle, qui leur offre par ailleurs l'occasion de connaître la règle de prononciation de chaque syllabe du mot, qu'ils peuvent éviter les carences qui aboutissent à la devinette et à l'illettrisme. Dans ce processus d'apprentissage, le code (sur lequel les méthodes syllabiques mettent l'accent) et le sens (qui est privilégié par les méthodes globales et les méthodes mixtes) s'articulent fortement l'un avec l'autre. Le processus débouche sur une parfaite maîtrise de la lecture et une solide acquisition de l'orthographe, qui sont des objectifs recherchés et formulés à juste titre par Les nouveaux programmes de 2002 du Ministre de l'Éducation nationale.

Au vu des données du tableau présenté plus haut, il est illusoire de prétendre faire apprendre à lire avec les méthodes de type global ; au contraire, il est indispensable d'avoir recours à une pédagogie discriminatoire centrée sur les structures de la langue écrite en tant que système de signes abstraits et conventionnels interprétables sémantiquement, ainsi que le préconisent les réformes de 2002 et 2003.

 

Nous concluons.
Les méthodes de lecture offrent d'énormes difficultés d'apprentissage qui génèrent celles de l'acquisition de l'orthographe.
Les difficultés viennent, entre autres sources, de celles que présente l'orthographe elle-même, laquelle comporte de graves et nombreuses irrégularités de transcription demeurée alphabétique et non phonologique ou phonétique.
Par sa nature, la démarche des méthodes à départ global fait l'impasse sur les difficultés propres à l'apprentissage de la lecture et à l'orthographe ; d'où la catastrophe communément observée et reconnue qui leur est imputée et que leur approche rend logiquement inévitable.
A travers la pertinence de sa conception même, la méthode linguistique conduit à une parfaite maîtrise aussi bien de la lecture que de l'orthographe.

Au total, l'état des lieux a permis de mettre au jour des difficultés.
Outre celles de la vision théorique de la science en amont, il s'agit en aval de celles des méthodes de lecture, de celles de l'orthographe de la langue française et, en bout de chaîne, de celles de l'apprentissage de la lecture.
Les difficultés d'apprentissage de la lecture, dont on sait désormais que les résultats sont décevants, sont corrélées à celles des méthodes mises en oeuvre qui n'ont pas su construire leurs systèmes de manière à pouvoir prendre en considération les difficultés de l'orthographe.
Ainsi, un lien intime unit l'apprentissage de la lecture, l'orthographe et les méthodes de lecture.
L'existence d'une relation serrée entre l'apprentissage de la lecture et l'orthographe de la langue postule un processus pédagogique qui mène de l'écrit à l'oral, contrairement aux hypothèses émises et défendues par les partisans des méthodes à point de départ global. Mais, les difficultés qui sont évoquées et que rencontrent ces méthodes montrent visiblement le caractère infondé des positions qu'elles soutiennent.

                             L'abandon des méthodes de type global ou le jeu de devinette

Des exemples tels que ceux de la lettre "
c" du tableau présenté qui sont second, carapace, porc, chose, chorale, occupation et ceux de la lettre "e" qui sont baleine, feu, pigeon, statue, verger, effectivement, dont les listes ne sont pas exhaustives, permettent de mesurer l'importance des changements phonétiques et des difficultés correspondantes en matière d'apprentissage de la lecture.
Dans ces conditions, comment une méthode de type global est-elle admissible ? Inévitablement, elle impose aux enfants à deviner en lecture.
Comme dans toutes les matières à l'école, seule une approche méthodique et systématique peut leur donner l'occasion d'éviter la devinette.
Pourtant, les choses semblent claires : malgré la demande des parents, le souhait des enseignants (une partie d'entre eux) et les réformes du Ministre de l'Éducation nationale, il n'est pas envisagé d'interdire ou d'abandonner les méthodes à caractère global ! Le paradoxe sidère !
En conséquence, ce n'est pas une surprise de voir les parents conscients de la situation conseiller de faire apprendre à lire aux enfants avant l'entrée au CP.

L'analyse a finalement permis de mettre en lumière, entre autres difficultés, celles de l'orthographe de la langue française (sans compter celles de la grammaire et de la conjugaison ...). En tant que données conventionnelles, les faits de langue qui représentent ces difficultés obéissent à des règles générales et particulières qui participent du socle de l'apprentissage de la lecture.
Compte tenu de la nature de l'objet des difficultés de l'orthographe, l'apprentissage de la lecture exige non pas une méthode de type global, mais une méthode rigoureusement organisée et progressive.

                                             Une prudence ministérielle révélatrice

Les difficultés des méthodes de type global se sont traduites également par les réformes de 2002 et 2003 du Ministre de l'Éducation nationale. Nous avons pris connaissance des critiques dirigées contre ces réformes et avons eu l'impression par moments de ne pas avoir lu les mêmes textes officiels que les auteurs de ces critiques, tellement elles étaient négatives ; certaines en laissent à penser que les réformes dont il est question n'ont rien d'intéressant, ce qui ne correspond évidemment pas aux faits.
Cela tient, entre autres, à l'extrême prudence avec laquelle ont été rédigés les ouvrages-programmes des réformes, Les nouveaux programmes et Lettre à tous ceux qui aiment l'école. Comme tous les discours politiques, ils ne sont pas des chefs-d'oeuvre de clarté. Comme le code juridique, ils peuvent donner lieu à de multiples interprétations, pour ne pas parler clairement d'interprétations contradictoires. Toutefois, l'éthique scientifique, qui est rigueur et objectivité, impose de faire la part de fausseté et d'exactitude.

Le Ministère de l'Éducation nationale recense 10 mouvements pédagogiques, qui sont autant de pouvoirs et d'opposants aussi bien les uns aux autres qu'au Ministre. La pédagogie scolaire est établie par ces mouvements animés principalement par les inspecteurs qui assurent la formation initiale et continue des enseignants à cette pédagogie et les notent par ailleurs dans le domaine de leur carrière professionnelle. Ainsi, pour la pédagogie comme pour leur carrière, les enseignants dépendent des inspecteurs et non du Ministre de l'Éducation nationale et, en conséquence, ils reçoivent et appliquent les mots d'ordre des inspecteurs et non du Ministre. Cela veut dire que les réformes qui ne sont pas appréciées des inspecteurs, ce qui est souvent le cas, ont peu de chance d'aboutir. Elles ont d'autant moins de chance que les 10 mouvements ne s'entendent pas forcément entre eux ni ne partagent pas obligatoirement les points de vue du Ministre. C'est dans ces conditions que la mise en oeuvre des réformes à caractère éducatif du Ministre reste aléatoire puisqu'elle repose sur les inspecteurs qui peuvent faire passer ou non les réformes auprès des enseignants qui, rappelons-le, appliquent les consignes des inspecteurs chargés de leurs évaluations par rapport à l'évolution de leur carrière professionnelle.
En général, le Ministre s'allie avec le courant favorable à ses idées et à sa politique, pour exercer au mieux ses fonctions. A travers le courant qui lui apporte son soutien, il représente 10 % environ de l'ensemble des pouvoirs ; par voie de conséquence, il est très minoritaire (en termes démocratiques ...!) dans la mesure où il a en face de lui 9 courants sur 10 qui sont des opposants potentiels et n'iront pas mobiliser les enseignants en faveur des réformes auxquelles ils souscrivent plus ou moins. D'autre part, il ne peut pas court-circuiter les inspecteurs pour s'adresser directement aux enseignants d'autant qu'il n'est en poste que pour quelques années ; s'y ajoute le fait déterminant que le contenu de ses réformes ne présente pas de bases scientifiques explicites et incontestables (pas plus d'ailleurs que ne le fait ni ne peut le faire chacun des 10 mouvements pédagogiques par rapport à ses travaux de recherches, ce qui aboutit au blocage du système éducatif car les divers mouvements pédagogiques se neutralisent au travers de leurs oppositions, et le même schéma de raisonnement peut s'élargir aux différentes forces en présence dans le système social, ce qui débouche sur le blocage du système, que tout le monde constate et déplore aujourd'hui). On comprend la prudence du contenu de ses discours et les difficultés à faire passer ses directives.
Des réformes, de toutes natures, ne peuvent passer que si elles reposent sur des bases scientifiques irréfutables. Encore faut-il que les références scientifiques soient communément partagées ...! C'est le cas des réformes de 2002 et 2003 en ce qui concerne la pédagogie de la lecture, lesquelles se posent en s'opposant à juste titre aux méthodes de type global qui se prévalent de façon discutable de la théorie psychologique à l'exclusion de la théorie linguistique (qui est pourtant la science des langues sur lesquelles se pratique la lecture) et au sujet desquelles un rappel ne semble pas inutile : initiée par Nicolas Adam au 18ème siècle pour l'exercice du préceptorat, l'approche à caractère global de la lecture avait été détournée de sa vocation d'abord au 19ème siècle par le médecin-neurologue Ovide Decroly à des fins thérapeutiques et ensuite au 20ème siècle par le système scolaire à des fins pédagogiques et, de détournement en détournement, elle était devenue inadaptée. Malgré les dégâts qui en résultent, la théorie strictement psychologique de la pédagogie de la lecture et les méthodes de type global qui en découlent sont restées en vigueur jusqu'à ce jour faute de réfutation et surtout de mieux.

L'article "L'autorité pédagogique ministérielle en question" tente de montrer que l'autorité du Ministre de l'Éducation nationale est contestée également par une partie du corps enseignant, de même que Luc Ferry a regretté dans Lettre à tous ceux qui aiment l'école que celle de l'État ne recevait pas l'accueil qui lui était dû (sur quelles bases scientifiques ?).
En fait, il s'agit, d'une manière générale, de crise de l'autorité. De l'autorité qui manque de compétences suffisantes face à la complexité de la réalité, aux problèmes qu'elle soulève et aux solutions qu'ils requièrent. De compétences qui se doivent de prendre appui sur des bases scientifiques, dans la mesure où c'est la science qui doit servir de guide.
Une autorité sûre, incontestée et incontestable, est une autorité à fondements scientifiques impliquant nécessairement des fondements éthiques (la science est foncièrement éthique).
Pour sortir de la situation, le Ministre doit se forger une autorité scientifique, laquelle permet de fonder réellement sa légitimité notamment politique et pédagogique.

De l'avis général, le système scolaire connaît de sérieux problèmes. Les méthodes de lecture en sont un signe patent. Certains observateurs attribuent d'ailleurs l'origine de ces difficultés aux méthodes d'apprentissage de la lecture. Quoi qu'il en soit, un impératif s'impose, le changement, qui s'inscrit dans le cadre de l'action que le Ministre de l'Éducation a appelée "refondation" en parlant du projet pédagogique du système éducatif et en proposant des réformes.
Le problème le plus urgent à résoudre est celui des méthodes de lecture. Parce que la réussite ou l'échec scolaires dépendent de la réussite ou de l'échec de l'apprentissage de la lecture.

Force est d'admettre que les scientifiques et les pédagogues n'inscrivent guère leurs travaux dans le cadre de la réflexion épistémologique contemporaine ; en effet, on peut rarement trouver d'étude qui tente de situer ses résultats en liaison avec les transformations de la science durant ces dernières décennies.
A l'instar de toutes les pratiques sociales, la science connaît une croissance constante. Elle a été particulièrement marquante au cours des trente années écoulées et pourtant, peu de recherches essaient de se présenter par rapport à elle ou de s'inspirer de ses résultats les plus récents.
On ne saurait se justifier d'oeuvrer dans le domaine de l'intellect sans se positionner, en toute rigueur, par rapport à l'état de la science du moment.
Le système éducatif doit être en phase avec les mutations de la pensée scientifique et adapter la forme et le contenu de son enseignement à leurs avancées. L'exemple des méthodes de lecture montre que tel n'est pas le cas. Cela doit changer.
Il faut adapter le contenu des matières scolaires, à commencer par celui des méthodes d'apprentissage de la lecture, aux progrès des connaissances scientifiques actuelles. C'est cet impératif qui donne tout son sens à la "refondation" prônée par le Ministre de l'Éducation nationale.

 

10 mars 2004   /   18 mars 2004

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