Lire et comprendre

 


Qu’est-ce que lire ?
 

Les problèmes que connaissent les recherches conduites sur l’apprentissage de la lecture se reflètent dans la définition du concept de lire.
La réponse à la question « Qu’est-ce que lire ? » porte fortement l’accent sur le sens et s’énonce à peu près en ces termes : « Lire, c’est comprendre le sens »,  ou, de façon plus précise, « Lire, c’est comprendre le sens de textes ». Elle est donc de l’ordre de la sémantique et rapportée au texte. Cela veut dire qu’elle ne mentionne pas les phrases, les mots, les syllabes, les lettres. Pourtant, aucune des questions « Qu’est-ce que lire une phrase ? », « Qu’est-ce que lire un mot ? », « Qu’est-ce que lire une syllabe ? », « Qu’est-ce que lire une lettre ? » n’est absurde. Par ailleurs, les réponses aux questions « Qu’est-ce que lire une syllabe ? » et « Qu’est-ce que lire une lettre ? » ne correspondent pas à la définition générale « Lire, c’est comprendre le sens (…) » dans la mesure où les lettres et les syllabes ne sont pas porteuses de signification ou de sens à saisir.

Le principal reproche est de ne pas marquer le point de vue retenu pour la définition et d’être, de ce fait, restrictive alors que la réalité se caractérise par la complexité et offre de multiples possibilités d’approches. En conséquence, la définition est non seulement strictement sémantique, mais encore partielle (puisqu’elle n’est pas applicable aux lettres et aux syllabes).

Ainsi, lire repose sur une conception théorique discutable et, par transitivité, la démarche pédagogique corrélative.

Il existe plusieurs définitions possibles du concept de lire, dont l’une des plus pertinentes relève de la phonétique. Du point de vue de la phonétique, en première analyse, lire, c’est produire des mouvements des organes phonatoires à la présentation de stimuli appelés signes graphiques. L’apprentissage de la lecture a une composante à double face qui est phonétique et graphique. L’aspect graphique fait office de représentation de l’aspect phonétique. La graphie et la phonie constituent les socles de construction de l’apprentissage de la lecture. Elles sont la toile de fond du principe alphabétique réactualisé qui se met en place à travers le système de relations lettre-son ou lettre-prononciation. Ce qui équivaut à affirmer que l’apprentissage de la lecture mobilise la langue écrite et la langue orale, dans une démarche qui part de la première pour aller vers la dernière ainsi que le suggère le schéma de l’expression communément admise « lettre-son » à laquelle correspond le qualificatif de « grapho-phonétique » couramment employé dans la littérature scientifique.

B. Wemague

 

La définition problématique « Lire c’est comprendre » couramment rencontrée dans les résultats des travaux sur l’enseignement de la lecture est un exemple illustratif des difficultés profondes des méthodes de lecture.

Une étude scientifique commence en toute logique par la définition de son objet. La recherche pédagogique sur la lecture ne déroge pas à la règle. Elle recèle pourtant une grande lacune, celle de ne pas préciser le point de vue adopté imposé par la complexité de la thématique abordée. Voilà pourquoi la définition « Lire c’est comprendre » n’est exacte qu’à la condition de spécifier l’angle de vue sous lequel se place le raisonnement par rapport à la réalité dont on mesure la diversité et la multiplicité des facettes.

Par ailleurs, la compréhension s’avère être la finalité ultime du projet d’apprentissage de la lecture. A cet égard, la définition réduit l’objet à son but. Elle n’est guère satisfaisante.
Au demeurant, le but visé est un objectif général, qui suppose des objectifs particuliers tels l’acquisition des lettres de l’alphabet qui est un point de passage obligé pour l’accès à la compétence en lecture. La définition ne semble pas intégrer la variable de graduation dans son modèle de pensée pédagogique et cette omission est difficilement justifiable.

Le couple lire-comprendre pose un problème autrement plus profond.
La compréhension passe, en tout premier lieu, par l’analyse combinatoire : les mots sont décomposés en syllabes qui sont des combinaisons des lettres de l’alphabet dans un ordre spécifique qui favorise le décodage et l’identification. Elle nécessite ensuite l’analyse grammaticale des mots qui repose sur la connaissance de leur nature et de leur fonction. Elle nécessite enfin l’analyse logique des phrases qui s’appuie également sur la connaissance de leur nature et de leur fonction.
Ainsi, l’accès à la compréhension de texte se construit à la fois sur l’analyse syllabique, l’analyse grammaticale et l’analyse logique. En conséquence, il présuppose l’acquisition de la lecture. Étant donné que pour comprendre il faut savoir lire, la définition de lire par comprendre pose problème.

En dernière instance, la définition du mot lire dans le cadre de la recherche scientifique et pédagogique sur la lecture n’est pas pertinente et les difficultés des méthodes issues de la recherche en sont un reflet et une démonstration.
 

L’enfant qui ne maîtrise pas à la fois l’analyse syllabique, l’analyse grammaticale et l’analyse logique est incapable d’appréhender le sens véritable d’une phrase et donc d’un texte. Or, les programmes pédagogiques n’accordent pas suffisamment d’intérêt à ces analyses, ce qui contribue fondamentalement aux difficultés scolaires que l’on connaît.
La maîtrise de la langue sur la nécessité indispensable de laquelle insistent avec force et à juste titre les programmes officiels de 2002, 2003 et 2006 passe par l’appropriation des trois aspects dégagés, parce que ladite maîtrise de la langue conditionne les autres apprentissages scolaires.

 

Bernard WEMAGUE
Juin 2007