L’importance d’apprendre à lire
avec un livre
avec copie à S. Dehaene, A. Giordan, J.-E.
Gombert, F. Ramus, R. Goigoux
Scientifiquement, il n’existe qu’une manière d’enseigner
efficacement à lire, c’est essentiellement faire connaître la prononciation des
lettres de l’alphabet suivant le contexte et la position dans les syllabes des
mots écrits, en lien avec le sens. Le procédé est conforme au mode de
fonctionnement du cerveau ; en outre, il est impliqué par le mécanisme de
l’apprentissage.
L’erreur la plus grave des méthodes d’enseignement de la lecture est de ne pas
effectuer de travail sur la prononciation des lettres de l’alphabet dans les
mots en fonction du contexte et de la position. Elle les condamne aux résultats
de l’apprentissage très mitigés que l’on sait (1).
Sous cet angle, la tradition scolaire dans chaque matière d’enseignement fait
travailler les élèves avec un livre, qui est à leur disposition et qu’ils
peuvent fréquenter aussi souvent qu’ils en ont envie.
A l’examen, le principe se justifie au vu du mécanisme de l’apprentissage
appliqué à l’éducation ; c’est une exigence logique, qui n’a que des avantages
pour l’activité d’apprentissage.
Depuis quelques décennies pourtant, la tradition, dont d’aucuns considèrent
justement l’efficacité comme éprouvée, est rompue pour l’apprentissage de la
lecture. C’est paradoxal. Les difficultés des manuels de lecture et les
conceptions scientifiques sous-jacentes ont eu raison de cette norme. C’est les
difficultés incriminées qui conduisent à un autre paradoxe selon lequel les
enfants ne doivent pas recevoir l’apprentissage systématique de la lecture
avant d’entrer en CP, ce que contredisent les cas des parents qui font apprendre
à leur enfant à lire dès l’école maternelle, le plus souvent avec une réussite
remarquable malgré les insuffisances des supports utilisés.
Désormais, la plupart du temps, les photocopies remplacent le livre dans
l’apprentissage de la lecture à l’école. Des extraits de livres de méthodes de
lecture sont rassemblés, photocopiés, polycopiés et distribués aux enfants,
procédé qui s’avère peu efficient en termes de résultats dans la mesure où ils
n’ont pas empêché les programmes successifs du Ministère de l’Éducation
nationale qui sont enregistrés ni les controverses que l’on observe.
Mais, le plus intéressant est de savoir pourquoi les enseignants doivent se
résoudre aux photocopies de pages de manuels. C’est tout simplement parce
qu’aucun livre (2) ne se prête à un enseignement explicite, structuré et
progressif de la lecture de cesse réaffirmé à juste titre par le Ministère de
l’Éducation nationale dans les différentes instructions. Ces remarques peuvent
être illustrées à travers les manuels de méthodes syllabiques, mieux que ceux de
méthodes non syllabiques plus visées encore par les critiques qui sont faites.
Lorsque, dès les premières pages, les méthodes syllabiques présentent des
voyelles et des consonnes telles que a et p et proposent la lecture,
fussent-elles aussi simples que possible, des syllabes comme pa et des mots
comme papa, elles laissent découvrir par soi-même en l’occurrence
l’enfant que le symbole conventionnel (la consonne) p suivi du symbole
conventionnel (la voyelle) a se combine avec lui en "pa" donnant la
prononciation conventionnelle [pa] (par opposition à [ap] comme dans aptitude
face à appeler) ; que la consonne p placée en position initiale de
syllabe se réalise [p] (à la différence de ce qui se passe ailleurs comme dans
laps de temps, exempt, symptôme, prompt, beaucoup) ;
que l’ordre des lettres est nécessaire et obligatoire par rapport à la
prononciation (qui est une règle générale à côté des exceptions). Bref, le mode
de présentation des contenus pédagogiques n’attire pas l’attention des enfants
sur le fait décisif que les consonnes et les voyelles se prononcent en fonction
du contexte et de la position dans les syllabes des mots écrits. Ce déficit
d’explicite est une lacune majeure qui amoindrit notablement l’efficacité de
l’apprentissage de la lecture et met en difficulté devant la lecture éclairée
(3) des mots tels que grignotage, essentiel, appariement,
paiement, serres, assaisonnement, intentionnellement.
En somme, vis-à-vis des mots en particulier comme ceux qui sont cités ci-dessus,
les méthodes syllabiques demeurent peu explicites, peu structurées et peu
progressives ; les méthodes non syllabiques le sont beaucoup moins encore et
dans ces conditions les enseignants essaient de faire du mieux qu’ils peuvent.
Voilà pourquoi les livres de méthodes de lecture ne sont pas remis aux élèves
qui apprennent à lire à l’école, procédé non cautionné par l’inspection générale
de l’Éducation nationale qui déclare dans le Rapport n° 2006-083 de novembre
2006 « … les enseignants de CP qui doivent savoir ce qui se fait en maternelle
ignorent en fait quels albums ont été travaillés l’année précédente, dans quelle
mesure les élèves sont habitués à segmenter les mots en syllabes, quelle
appréhension du principe alphabétique ils peuvent avoir, quels sons sont connus
etc., c’est-à-dire que les enseignants de CP commencent l’année sans savoir où
en sont les élèves, quels supports de travail leur sont familiers, quelles
connaissances sont acquises ou bien engagées. »
L’emploi de manuels de lecture aurait évité les dysfonctionnements ainsi pointés
et permis de suivre la progression des enseignements non seulement à l’intérieur
d’une classe, mais encore d’une classe à l’autre.
Dans une étude présentée sur le site
http://www.savoir-livre.asso.fr/pops/manuels-maitres.html, Michèle Métoudi,
professeur des universités et inspectrice générale de l’Éducation nationale, et
Hervé Duchauffoir, professeur des écoles et chargé de recherche-formation de
formateurs des maîtres à l’IUFM de l’Académie de Paris, justifient la nécessité
de « Préparer sa classe avec des manuels », « Faire classe avec des manuels » et
« Faire circuler le manuel entre l’école et la maison ». Selon leurs
déclarations, « L’utilisation du livre diminue la pression, voire le stress,
associés à l’apprentissage de la lecture au CP et cela quelle que soit
l’ancienneté des professeurs interrogés. » ; d’après les conclusions de leur
étude et d’une manière générale, « L’utilisation des manuels entraîne de
meilleurs résultats et une plus grande autonomie des élèves ». Ainsi,
l’utilisation du livre pour l’apprentissage de la lecture apporte du confort, de
la sécurité et une plus grande réussite.
Il faut que les élèves apprennent à lire à l’école dans
un livre, comme à la maison.
Si l’usage de livre est systématique dans l’apprentissage en milieu éducatif,
c’est parce que l’élève n’apprend mieux qu’avec un livre. Cela demande un
support adapté. A ce sujet, les Livrets de la méthode linguistique de lecture
sont conçus pour être employés à la fois par les enseignants, les parents et les
enfants, rendant ainsi possible la nécessaire collaboration souhaitée très
justement entre les trois acteurs y compris par le Ministère de l’Éducation
nationale.
En tout état de cause, l’exemple des parents s’inscrit en
faux contre l’exclusion de l’utilisation de livre dans l’apprentissage de la
lecture : l’immense majorité d’entre eux emploie un livre (quasi exclusivement
de méthode syllabique) pour faire apprendre à lire à leur enfant.
En possession de livre, de surcroît relativement bien conçu, qui lui appartient
pour ainsi dire, l’enfant est porté à le fréquenter assidûment et se plaît voire
se valorise à revenir souvent sur les leçons déjà étudiées et ces nombreuses
révisions spontanées favorisent l’acquisition solide et la progression rapide de
l’apprentissage. C’est pourquoi les enseignants et les maires chargés des
manuels scolaires dans les établissements de leurs communes doivent être
conscients de la nécessité de fournir un livre et plus précisément un Livret à
chaque enfant de maternelle et de CP en cours d’apprentissage de la lecture. Sur
ce point, une double nécessité mérite d’être rappelée par rapport à
l’enseignement de la lecture : <
1) La nécessité d’apprendre à lire dans un livre
Les difficultés de conception pédagogique des livres de méthode de lecture
obligent généralement les enseignants à faire apprendre aux élèves à lire avec
des photocopies.
Or, en termes d’efficacité, les élèves apprennent beaucoup mieux à lire dans un
livre. <
2) La nécessité d’obtenir les 5 Livrets
Comme la lecture, l’orthographe du français est compliquée. Cette complexité a
requis plusieurs petits ouvrages complémentaires pour un apprentissage
explicite, cohérent, structuré, gradué, simple, facile et relativement complet.
En effet, dans une langue à l’orthographe aussi compliquée que le français, il
n’est pas possible de rédiger seulement en quelques dizaines de pages (4) un
livre intéressant d’apprentissage de la lecture (on oublie, autant dans les
programmes de formation des enseignants que dans ceux de l’école maternelle et
du cours préparatoire, que la lecture et son apprentissage constituent une
matière scolaire à part entière …) (5).
Au sujet de l’orthographe précisément, une particularité de la méthode
linguistique de lecture et de ses Livrets réside dans le fait que
l’apprentissage de la lecture conduit tout naturellement à l’apprentissage de
l’orthographe, parce que l’apprentissage de la lecture se construit sur
l’orthographe elle-même des mots écrits, c’est-à-dire concrètement sur leurs
structures et leurs fonctionnements comme le suggère le programme en 2002 du
Ministère de l’Éducation nationale pour l’école maternelle et le cours
préparatoire. Cela permet de prévenir et de lutter avec efficacité contre
l’illettrisme et la dyslexie.
En résumé, les enfants ne peuvent pas apprendre
efficacement à lire sans livre, et rien ne saurait justifier raisonnablement ce
qui relève plus des faiblesses que des forces des méthodes de lecture par
comparaison avec ce qui se pratique dans les autres classes du système scolaire
où chaque élève a un livre pour chacune des différentes matières du programme.
Bernard Wemague
15 septembre 2009
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(1) La problématique
fondamentale de la lecture se situe davantage sur le terrain scientifique et
pédagogique.
(2) Il est implicitement admis que l’on peut
écrire des ouvrages d’enseignement sans avoir été enseignant ni sans avoir mené
de réflexion pédagogique quelconque par rapport à l’élaboration et à la
transmission des connaissances. L’examen des « livres du maître » des méthodes
de lecture révèle une absence de réflexion de fond sur l’établissement de
l’objet de la connaissance et la façon de transmettre les contenus présentés et
devant mobiliser tout spécialement la théorie de l’apprentissage, d’autant plus
que les bases scientifiques, souvent non formulées, en sont sujettes à caution.
D’où des débats et des réformes interminables.
(3) Une lecture éclairée
est, pour simplifier, celle dont on est capable d’expliquer les règles de
prononciation des syllabes des mots. A ce propos, les méthodes de lecture, tant
non syllabiques que syllabiques, n’enseignent pas de lecture éclairée. Un enfant
qui prononce correctement par exemple papa et lettre est incapable
de justifier sa lecture, c’est-à-dire de donner les règles qui régissent la
lecture de ces mots ou celle des syllabes qui les constituent, et c’est cela qui
n’est pas acceptable d’un point de vue pédagogique. Les adultes se trouvent dans
la même situation. C’est parce que les méthodes de lecture ne sont pas conçues
comme il convient de le faire. Les difficultés à acquérir l’orthographe en
découlent en toute logique.
(4) Par leurs conceptions,
la plupart des méthodes de lecture (méthodes globales, méthodes orales, etc.) ne
s’adaptent pas au type de support qu’est le livre. Quant aux livres de méthodes
de lecture, leurs contenus pédagogiques demeurent très superficiels et partiels.
Voilà pourquoi les résultats qu’ils permettent de réaliser font débat.
(5) Le programme de formation à l’enseignement de la
lecture dans les IUFM (Instituts universitaires de formation des maîtres)
comporte moins d’une dizaine d’heures par an et cet enseignement est perdu dans
le module appelé « Langue et littérature française » au sein de l’unité de
formation dite « Maîtrise des langues et des discours » comme une aiguille dans
une meule de foin. Dans les écoles, l’enseignement de la lecture se perd
également dans le programme du français dans lequel il est intégré. Les
résultats que l’on connaît sont donc sans surprise pour qui est informé de la
situation. C’est pour cela que le programme d’enseignement de la lecture à
l’école doit être redéfini, de manière à lui accorder l’importance déterminante
qu’il revêt et à ce que les enfants entreprennent les apprentissages
fondamentaux en CP sachant lire, ce que de nombreux parents ont compris et mis
en œuvre pour leur enfant. Le succès de la scolarité lui est alors assuré, parce
que la maîtrise de la lecture conditionne le reste.
Il y a lieu de signaler au passage, par rapport à la formation à l’enseignement
de la lecture, l’absence très remarquée de la linguistique dans ladite formation
autant que dans les conceptions des méthodes de lecture (alors que la lecture et
son apprentissage sont centrés sur la « langue » en l’espèce la « langue
française » qui est le domaine propre de la linguistique !) ; les neurosciences,
elles aussi, n’y sont pas présentes ; les sciences cognitives (ou psychologie
cognitive) sont mentionnées, mais non mobilisées de manière entièrement
satisfaisante ; la science et la méthodologie de la recherche scientifique qui
doivent éclairer la réflexion et l’action pédagogiques ne sont pas évoquées. Il
s’ensuit que les enseignants ne sont pas formés convenablement à l’enseignement
de la lecture, d’où les résultats de l'apprentissage en demi-teinte qui sont
débattus parce qu’ils reposent en aval sur des méthodes de lecture réfutables.
Au défaut rédhibitoire à caractère scientifique qui est principalement la
non-conformité avec le mode de fonctionnement cérébral s’ajoute le défaut
rédhibitoire à caractère pédagogique qui est le manque de travail sur la
prononciation des lettres de l’alphabet suivant le contexte et la position. Les
résultats non satisfaisants de l’apprentissage de la lecture et les divers
programmes officiels qu’ils ont entraînés en sont la confirmation.