Le visuel et l’identification des mots écrits
L’examen des résultats des travaux scientifiques sur la lecture révèle que le visuel est le point de départ des activités du cerveau et de l’apprentissage. L’expression la « région de la forme visuelle des mots » désignant la zone cérébrale de l’hémisphère gauche spécialisée dans l’apprentissage de la lecture, laquelle sous-entend des mots écrits, le prouve à merveille. L’importance du visuel au regard de l’identification des mots écrits est ainsi avérée dans l’enseignement et l’apprentissage de la lecture, quelle que soit la méthode concernée. Par conséquent, c’est le visuel, opposé à l’auditif ou au sonore, qui détermine l’approche pédagogique de la lecture par rapport à la question de savoir s’il faut démarrer la lecture par les lettres ou par les sons et, en définitive, s’il faut inscrire la démarche dans le système de règles de relations lettre-son ou son-lettre impliquant l’orientation qui mène de la langue écrite à la langue orale ou de la langue orale à la langue écrite.
Sur la base de ces données, la plupart des méthodes de lecture ne sont pas éligibles comme outils pédagogiques par l’aire cérébrale de la région de la forme visuelle des mots : l’objet de la connaissance n’est pas visuel ou écrit, mais auditif ou oral ; en effet, la démarche générale part de la langue orale. La démarche fragmente la langue orale particulièrement en « syllabes » (1), notion qui ne désigne pas la même chose dans la langue orale et la langue écrite spécifiquement impliquée dans l’enseignement et l’apprentissage de la lecture. En tout état de cause, la démarche accorde la prééminence à l’oral. Les méthodes syllabiques, les méthodes globales et les méthodes mixtes présentent la syllabe par rapport à la langue orale et non, comme le fait la méthode linguistique, par rapport à la langue écrite et il n’y a pas de correspondances univoques et régulières entre les syllabes de la langue orale et celles de la langue écrite. Cette erreur est la première source de difficultés des méthodes de lecture, toutes tendances confondues, à identifier les mots écrits.
Ainsi, dans la plupart des méthodes de lecture, l’objet de la perception visuelle, laquelle est la première des composantes complémentaires mobilisées dans le mécanisme d’apprentissage, n’est pas le mot écrit en général et ses unités constitutives dont la syllabe plus spécialement ; c’est le mot oral et ses constituants qui sont, d’une part, les sons amalgamés avec phonèmes renvoyant à la phonétique et à la phonologie respectivement et, d’autre part, les syllabes qui sont étudiées auditivement plutôt que visuellement (2).
Sous l’angle du système d’écriture actuel et du découpage usité des mots de la langue française, la syllabe est une suite ordonnée particulière de lettres faisant partie du répertoire des unités maximales des mots écrits de la langue, suite ordonnée particulière dans laquelle les lettres se prononcent en fonction du contexte et de la position. Eloignées de ces données essentielles, les méthodes de lecture pouvaient difficilement se mettre à l’abri des difficultés qui font d’elles les responsables de l’échec scolaire en CP et la cible des critiques.
La capacité à identifier les mots écrits est soumise à trois conditions principales qui sont en lien avec la perception visuelle :
1) La distinction des lettres de l’alphabet
Or, les méthodes de lecture en général ne font pas connaître les lettres de l’alphabet puisqu’elles partent des sons et non des lettres de l’alphabet.
2) L’acquisition de l’alignement particulier des lettres des syllabes des mots écrits
Au contraire, les méthodes de lecture ne se préoccupent pas habituellement de l’alignement particulier des lettres des syllabes des mots écrits et la plupart d’entre elles partent des sons des mots entiers ou des phrases de la langue parlée.
3) L’acquisition de l’ordre spécifique des syllabes des mots écrits
Or, les méthodes de lecture opèrent à partir de la langue parlée.
En somme, les mots écrits
sont reconnaissables à l’identité des lettres, à l’alignement particulier des
lettres et à l’ordre spécifique des syllabes, variables auxquelles s’ajoutent
les prononciations correspondantes ainsi que le sens comme il ressort du schéma
de présentation de ce qui est donné à savoir dans Livret 1b. Assemblage des
lettres. Ces aspects doivent faire l’objet d’enseignement et
d’apprentissage.
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La spécificité de l’ordre des unités constitutives des mots
Comme les chiffres dans les nombres, les lettres dans les mots obéissent à un ordre pertinent. Parce qu’à travers l’absence de combinatoire, surtout appropriée, les méthodes de lecture font l’impasse sur l’ordre particulier des lettres dans les mots, le mécanisme de fonctionnement de l’apprentissage en est sérieusement affecté. Un très faible potentiel d’explicite des méthodes de lecture est un autre facteur qui nuit gravement au mécanisme de fonctionnement de l’apprentissage. Ces défaillances prouvent que les méthodes de lecture ne sont pas adaptées au mécanisme d’apprentissage chez l’enfant. Elles constituent une cause profonde et déterminante de l’inadaptation des méthodes de lecture. Le départ oral bannit toute considération d’ordre des lettres auquel sont pourtant liées les modifications phonétiques des lettres du mot selon le contexte et la position. Conformément à la nature et au principe de fonctionnement des langues humaines, la prononciation d’un mot est assujettie à l’ordre spécifique de ses unités qui sont les lettres et les syllabes. Les méthodes de lecture ne prennent pas en ligne de compte cette réalité et c’est la raison essentielle pour laquelle leur efficacité reste aléatoire. |
Le mécanisme de fonctionnement du cerveau valide la méthode de lecture sur le critère visuel de matériel du savoir et sur celui de progressivité de la procédure d’acquisition des données de connaissance. Le caractère de progressivité est un trait essentiel de la pédagogie, lequel trait est propre au mécanisme de fonctionnement du cerveau par rapport à l’apprentissage appliqué à l’éducation. La notion de progression renvoie à celle d’organisation. Le postulat des deux notions pédagogiques, logiquement incontournables bien que dénigrées et stigmatisées par certaines conceptions didactiques développées au siècle dernier, résulte des lois de fonctionnement du français écrit, du cerveau et de l’apprentissage éducatif.
La pédagogie de la lecture doit désormais choisir entre deux points de vue, qui sont idéologique et scientifique : contrairement au point de vue idéologique, le point de vue scientifique s’appuie sur la manière dont le cerveau, l’apprentissage éducatif et la langue française fonctionnent dans l’état actuel des connaissances en neurosciences, en sciences cognitives, en linguistique générale, en science et en méthodologie de la recherche scientifique.
La méthode de lecture se caractérise surtout par le trait visuel de l’objet de la connaissance et par l’approche pédagogique qui conduit des éléments simples aux éléments complexes en l’occurrence des lettres aux phrases. Le cerveau part du visuel constitué du matériel graphique qui est les lettres. D’un point de vue de la démarche pédagogique, la méthode convenable est celle dont l’objet du savoir est visuel, lequel consiste essentiellement en lettres et est déterminé par les mécanismes du cerveau, de l’apprentissage et du français écrit.
Bernard Wemague
Avril 2008
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(1) Dans la conception didactique dominée par la recherche du sens qui est celle des méthodes de lecture depuis quelques décennies, la syllabe est l’unité constitutive maximale du mot oral qui est lui-même l’unité sémantique minimale de la communication parlée.
(2) Par opposition aux syllabes dites « orales » qui ne sont pas valides de par la nature alphabétique de la transcription de la langue française, les syllabes dites « écrites » qui sont pertinentes du fait du caractère alphabétique de la notation de la langue française ne sont pas prises en considération par les méthodes de lecture (l’objet spécifique de l’enseignement et de l’apprentissage de la lecture est le matériel écrit et non le matériel oral, et l’approche pédagogique mène du matériel écrit au matériel oral selon le système de règles de correspondances lettre-son équivalant à écrit-oral ou graphie-phonie, le sens associé étant sous-entendu). Cet évident illogisme est l’axe principal du problème des méthodes de lecture actuelles. Sa résolution passe par l’abandon de la phonologie entraînant un démarrage de la lecture non pas à partir de la langue orale et des phonèmes mais à partir de la langue écrite et des lettres de l’alphabet usuel.
L’objet de la perception visuelle étant inapproprié puisque le départ s’effectue sur la base des sons des phrases et/ou des mots qui de surcroît sont des catégories de la langue orale, le fonctionnement des autres composantes en est perturbé. Il en résulte des méthodes de lecture inadaptées.