On
se propose de présenter ici, en matière d’apprentissage de la lecture, de
quelle façon la convergence des résultats de la recherche scientifique
internationale permet de trancher la question de fond de savoir si l’approche
pédagogique doit partir des lettres de l’alphabet pour aller vers les sons
qui leur correspondent ou l’inverse.
L’exposé commencera par faire brièvement
le point sur les faiblesses à l’origine des différents programmes pédagogiques
disponibles avant d’aborder les apports de la recherche de la communauté
scientifique internationale et d’en déduire la démarche convenable à
l’apprentissage de la lecture.
En
termes d’orientation pédagogique, deux grandes catégories de méthodes de
lecture se distinguent à l’heure actuelle ; c’est les méthodes
globales et les méthodes phonologiques. Dans les paragraphes qui vont suivre,
l’expression méthodes globales désignera les méthodes globales et
les méthodes apparentées telles les méthodes mixtes et, l’expression méthodes
phonologiques, les méthodes phonologiques et les méthodes dérivées
telles les méthodes phonémiques considérées par leurs auteurs sous certains
aspects comme syllabiques.
Les deux catégories de méthodes ont des ressemblances et des traits spécifiques.
Faisant porter l’accent sur le sens, les méthodes globales partent des
phrases et/ou des mots. Mettant l’accent également sur le sens, les méthodes
phonologiques partent néanmoins des sons (dits à tort « phonèmes »
…) des phrases et/ou des mots. Parce que les méthodes syllabiques partent désormais
des sons à l’instar des méthodes phonologiques, elles sont proches de
celles-ci et, de ce fait, entrent dans cette catégorie. Dans tous les cas,
l’apprentissage de la lecture n’est pas entrepris depuis les lettres de
l’alphabet usuel (par opposition à l’alphabet phonologique qui sert de référence
aujourd’hui à l’apprentissage de la lecture) de la langue française en
l’occurrence, relégué au second plan avec les assemblages des lettres de
l’alphabet ou syllabes en tant que catégories linguistiques non porteuses de
sens ; pire, les lettres de l’alphabet usuel et les syllabes en tant que
telles ne sont pas intégrées dans le contenu d’enseignement, ce qui est une
carence majeure des méthodes de lecture qui les prive ainsi de socles de
conception et de construction et, comme corollaire, de toute possibilité
d’organisation et de progression réelles débouchant alors sur les difficultés
actuelles.
On ne
peut donc s’empêcher de voir une relation de causalité entre le caractère
peu probant des méthodes de lecture et la pertinence de l’existence des
programmes pédagogiques officiels dont les plus récents en même temps que les
plus importants sont ceux de 2002 et 2006. A ce sujet, signalons au passage que
compte tenu de la nature et du mode de fonctionnement des langues humaines, le départ
global de l’approche pédagogique d’une part et l’abandon de
l’enseignement des lettres de l’alphabet usuel ainsi que des syllabes
d’autre part rendent les méthodes de lecture inadéquates. De ces
insuffisances proviennent les difficultés qui alimentent les débats de manière
récurrente.
Les déficits des
fondamentaux dans les méthodes de lecture
Les
méthodes de lecture demeurent problématiques pour cause de carences
profondes de socles de conception et d’élaboration dont les aspects
principaux se résument ci-dessous. |
Telle
est la situation dans laquelle intervient la recherche scientifique
internationale qui s’appuie expérimentalement sur les travaux d’imagerie cérébrale
de la lecture plus particulièrement en neurosciences, dont les résultats
s’avèrent compatibles avec la linguistique générale (mais pas seulement
…) et, de façon plus précise, avec la nature et le principe de
fonctionnement des langues humaines en lien avec ceux du cerveau.
Ses
contributions répondent à un double questionnement fondamental qui est le
suivant :
1) L’apprentissage de la lecture doit-il procéder des lettres de l’alphabet
usuel aux sons correspondants, ou l’inverse ?
2) L’apprentissage de la lecture doit-il aller des éléments graphiques
simples aux éléments graphiques complexes (ou des lettres de l’alphabet aux
phrases), ou le contraire ?
Il ressort des considérations présentées plus haut qu’en partant des
phrases et/ou des mots et des sons, les méthodes de lecture ne procèdent guère
du simple au complexe. Certaines méthodes phonologiques, à l’exemple des méthodes
phonémiques d’inspiration orthophonique décrites comme syllabiques, ont
essayé d’éviter les difficultés inhérentes à ces types de démarches mais
n’y sont pas parvenues puisque, comme leurs concurrentes, elles n’ont pas
permis d’empêcher, en rendant inutiles, les nouveaux programmes de 2006.
Afin de se prononcer, la recherche scientifique internationale a procédé à
l’étude de l’imagerie du cerveau réalisée dans les processus
d’apprentissage de la lecture. De l’analyse des résultats de ladite étude,
les chercheurs se divisent en deux tendances principales. Selon l’une,
l’approche pédagogique de la lecture conduit des lettres de l’alphabet
usuel vers les sons qui leur correspondent et va des lettres aux phrases ;
tandis que d’après l’autre, qui a introduit indûment la phonétique et la
phonologie dans une langue à système d’écriture ni phonétique ni
phonologique en l’espèce la langue française, elle est menée depuis les
"sons" (qui relèvent de la phonétique ) ou "phonèmes" (qui appartiennent au
domaine de la phonologie). La première tendance fait reposer l’apprentissage
de la lecture sur la langue écrite et, la dernière, sur la langue parlée.
Que
faut-il penser réellement des deux positions ?
Pour simplifier la présentation, on ne fournira pas ici une analyse des différentes
thèses en présence et on se confinera à ce qui fait l’unanimité. En effet,
à côté des divergences subsistent des points d’accord entre les deux
tendances dégagées. C’est sur les points de convergence qu’on se
focalisera, parce que de leurs analyses se déduit la démarche pédagogique qui
s’impose. Il s’agit de l’hémisphère du cerveau où s’effectue
l’apprentissage de la lecture chez l'être humain, la région de la forme visuelle des mots
située dans la région occipito-temporale gauche appartenant au système
visuel qui, comme le terme le suggère à travers le qualificatif de
« visuel », permet entre autres, par observation empirique, de
reconnaître les formes, les personnes, les animaux, les objets ou les choses.
Le plus important à retenir de cette description schématique est, d’une
part, que l’apprentissage de la lecture se localise dans une même zone cérébrale
chez l’ensemble de tous les individus à travers le temps et l’espace et,
d’autre part, que cette zone est celle de la perception visuelle (par
opposition à la perception auditive impliquée par la dimension sonore
du langage humain) des données telles que les lettres de l’alphabet. Ainsi,
le traitement des lettres de l’alphabet se trouve beaucoup plus concerné que
celui des sons par les mécanismes cérébraux et se confirme par ailleurs à
travers l’expression la région de la forme visuelle des mots qui est
celle de la spécialisation des circuits cérébraux par rapport à l’activité
d’apprentissage des lettres et de leurs assemblages menant à la lecture. Dans
cette expression, le rapprochement entre les termes « forme visuelle »
et « mots » renvoie sans équivoque à la langue écrite, ce qui
suppose que l’orientation pédagogique de la lecture part des données
graphiques pour aller vers les réalisations phonétiques associées, c’est-à-dire des
lettres de l’alphabet vers les sons qui leur correspondent. De cette manière,
dans l’apprentissage de la lecture, ce qui se voit passe avant ce qui
s’entend. En bref, les lettres de l’alphabet sont présentées accompagnées
de leurs règles de prononciation. Pareillement pour leurs assemblages qui
constituent les syllabes, les mots et les phrases.
Pour résumer la démarche adoptée, l’exploration des champs lexicaux et sémantiques
communs aux discours des deux groupes scientifiques suffit à elle seule à
conclure à l’approche pédagogique de la lecture qui mène des lettres aux
sons.
| Les
langues humaines sont de même nature, ont le même mécanisme de
fonctionnement et recouvrent la même réalité. Ce qui les différencie
les unes des autres, c’est fondamentalement les propriétés sonores du
versant oral et la forme de représentation graphique du versant écrit
correspondant. De la sorte, le fond demeure et seule la surface est
soumise aux changements ; sous une autre formulation, ce qui est
profond ne varie guère, tandis que ce qui est superficiel change d’une
langue à l’autre. Voilà pourquoi l’approche pédagogique de la lecture reste identique dans toutes les langues humaines du monde (les résultats des travaux scientifiques de recherche pédagogique de lecture reflètent le propos à travers les exemples qui se rapportent à plusieurs langues à la fois et illustrent les analyses fournies). Il n’en va pas différemment des autres matières scolaires à transmettre aussi bien à l’intérieur d’un même pays que d’un pays à l’autre à travers le monde. En clair et d’un point de vue scientifique, l’approche pédagogique, dans quelque matière que ce soit, est générale et universelle. Il s’ensuit que chacun ne peut pas avoir ni faire valoir « sa méthode » ... Dans cet ordre d’idées, le concept de « liberté pédagogique » n’est pas scientifiquement recevable. Mais, devant l’alternative entre la dictature qui imposerait à tous les enseignants des méthodes sujettes à caution et la liberté pédagogique, cette dernière option s’avère un moindre mal. |
On
déduit des divers développements qui précèdent que l’approche pédagogique
de la lecture conduit des lettres (ainsi que de leurs assemblages qui sont les
syllabes des mots des phrases) vers les sons qui leur correspondent et, conséquemment,
de la langue écrite à la langue parlée. En procédant des lettres vers les
phrases, on va du même coup des éléments les plus simples aux éléments les
plus complexes, conclusion issue des résultats des travaux de la première
tendance évoquée auparavant, laquelle conclusion est en phase avec la nature
et le principe de fonctionnement du cerveau et des langues humaines.
Finalement, la nature et le mode de fonctionnement du cerveau et des langues
humaines commandent une démarche d’enseignement et d’apprentissage de la
lecture qui va du système graphique au système phonique, ou des graphies aux
phonies, et, donc, de la langue écrite à la langue orale.
Pour
ce qui est de l’approche pédagogique à départ global qui est celle des méthodes
globales et assimilées, une précision semble importante. Qu’il s’agisse de
phrase ou de mot concernés par le concept de global dans ce type
d’orientation, il convient de savoir que c’est chaque unité indivisible
constitutive de la phrase ou du mot, et non la phrase ou le mot, qui revêt un
caractère global. Pour l’exprimer autrement, c’est chaque lettre, qui, sémiologiquement,
n’est en fait qu’une succession de points étroitement enchaînés les uns
aux autres suivant une configuration spatiale bien définie, qui est perçue
globalement. En effet, à l’intérieur autant qu’en dehors de la phrase et
du mot, la lettre est une entité entière, une totalité, qui demeure telle et
est perçue globalement, ce qui équivaut à dire qu’elle est distincte des
autres lettres du mot qui sont autant de totalités. Par suite, un mot est une
somme de lettres, une somme de totalités. Une lettre ne se dissout pas dans le
mot qui la contient ni ne se confond pas avec les autres lettres du mot. Le
lecteur expert ou confirmé, celui qui sait lire et donc maîtrise le code
alphabétique, perçoit globalement les mots grâce à l’acquisition des
habiletés d’encodage, de décodage, d’identification et de compréhension
qui aboutissent à l’automatisation de la reconnaissance des mots. L’apprenti-lecteur,
celui qui ne sait pas lire et, de ce fait, ignore le code alphabétique, ne perçoit
pas globalement les mots notamment à cause de l’hétérogénéité de leurs
lettres qui lui demeurent inconnues ainsi que leur principe d’organisation au
sein des mots ; il perçoit une séquence linéaire et ininterrompue de
symboles graphiques, unités minimales qui forment les mots écrits. Bref,
contrairement au mot, la lettre ne peut être perçue que globalement. Si je
veux apprendre à lire une langue à système d’écriture, alors, en raison de
la nature et du mode de fonctionnement des langues humaines, je commencerai par
m’intéresser aux lettres de l’alphabet usuel en observant minutieusement
leur silhouette afin de les discriminer les unes par rapport aux autres (car
elles représentent un système d’éléments conventionnels ayant chacune une
configuration propre et des caractéristiques phonétiques particulières …), puis à
la manière de les prononcer à l’état isolé d’abord et dans les syllabes
des mots et les phrases ensuite. La démarche, structurée et progressive, est
logique à tous égards, ce dont le scann cérébral (pas seulement …) apporte
la confirmation.
Au terme de l’examen, la perception de forme globale en matière de lecture dépend
essentiellement du degré de compétence acquise en code alphabétique ;
elle s’applique à la lettre en début d’apprentissage et au mot plus tard.
Les méthodes globales n’ont pas suffisamment cerné le premier aspect qui
s’avère déterminant pour l’enseignement, l’apprentissage et les résultats
et ces profondes lacunes les ont conduites à de sérieuses difficultés. Mais,
en partant des sons, les méthodes phonologiques n’ont pas non plus échappé
à des difficultés similaires. Par voie de conséquence, il s’agissait, pour
les nouveaux programmes pédagogiques établis en 2006, de redéfinir
l’orientation pédagogique de la lecture en prenant appui sur l’état présent
des connaissances scientifiques aussi bien au plan national qu’au plan
international.
| L’apprentissage
de la lecture est un scénario à quatre actes : 1°) Connaissance de l’identité et de la nature des lettres. 2°) Connaissance de la composition des lettres pour former les syllabes des mots. 3°) Connaissance des variations phonétiques contextuelles et positionnelles des lettres dans les syllabes des mots. 4°) Connaissance de l’analyse des mots en syllabes. Les contenus des connaissances appartiennent au domaine de la linguistique. La linguistique est peu mentionnée de manière explicite dans les débats scientifiques sur la lecture et tout se passe comme si elle n’avait pas de liaison avec un problème de langue comme celui de construction de la méthode de lecture, pendant que, paradoxalement, les notions fondamentales concernées par les discussions sont celles de la linguistique ! Si l’on admet, comme c’est bien le cas, que le français est une langue et que la linguistique est la discipline qui étudie les langues, alors il faut aborder la problématique de la pédagogie de la lecture principalement dans le cadre de la linguistique. Logiquement, il n’est pas possible de concevoir une méthode adéquate de lecture sans prendre appui sur la nature et le mode de fonctionnement des langues humaines et, en toile de fond, sur la façon dont la pensée scientifique et la méthodologie de la recherche scientifique ont évolué. C’est ce que semble indiquer la situation actuelle tant dans les supports pédagogiques de lecture proposés que dans les débats théoriques. |
En
conclusion, il ressort de la recherche scientifique internationale qui a inspiré
les nouveaux programmes officiels de 2006 (2) que l’enseignement de la lecture
des langues humaines dont la langue française notamment doit être mené en
allant des lettres de l’alphabet aux sons correspondants et des lettres et
leurs combinaisons aux phrases, ou des éléments graphiques les plus simples
aux éléments graphiques les plus complexes.
La méthode linguistique de lecture (http://www.methode-linguistique.com
) repose également sur les résultats de ces travaux internationaux en ligne
sur le site du Ministère de l’Éducation nationale. La méthode linguistique
de lecture se résume à formaliser le système de règles de correspondances
entre les graphies et les phonies en lien avec les significations. Elle montre d’elle-même
que lorsque la démarche pédagogique de lecture va, comme il se doit, des
lettres aux sons associés et du simple au complexe, l’organisation et la progression des données de
contenu deviennent possibles répondant ainsi à la condition élémentaire et
fondamentale de la pédagogie scientifique.
Bernard
WEMAGUE
(1)
Ce qui définit les mots les uns par rapport aux autres au sein d'une langue
humaine, c'est l'ordre de disposition des lettres et des syllabes, qui est
unique pour chaque mot donné. Par conséquent, l'ordre des unités n'est pas
interchangeable dans les mots et même dans les syllabes des mots. L'apprenti-lecteur
doit connaître l'ordre des unités des mots pour être apte à identifier ces
derniers. C'est notamment parce que les méthodes globales et les méthodes
phonologiques ne permettent pas de connaissance explicite de l'ordre des unités
des mots qu'elles ont de sérieuses difficultés et sont inadéquates à leur
objet.
La méthode linguistique de lecture formule explicitement les structures et les
réalisations phonétiques des mots. La formalisation de l'organisation et de la
prononciation du mot assure le déchiffrage de celui-ci.
(2)
Certains aspects des programmes pédagogiques cités sont passibles de
critiques. Nous avons fait le choix de nous intéresser, dans les articles
destinés au site http://www.apprentissage-lecture.com
, aux seuls aspects positifs permettant d’élaborer la méthode cohérente et
rigoureuse, structurée et complète de la lecture.