L'autorité
pédagogique ministérielle en question
b.wemague@wanadoo.fr
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Le Ministre de l'Éducation nationale
a-t-il une autorité pédagogique ?
Question incongrue, pourrait-on penser. Mais, elle ne l'est qu'a priori. Il
suffit de regarder d'un peu plus près pour effectuer le constat.
Sur le plan pédagogique, l'autorité du Ministre de l'Éducation nationale se
limite aux directives qui sont généralement assez peu mises en application et
Luc Ferry a confessé ouvertement cette perte d'autorité qu'il a déplorée
dans Lettre à tous ceux qui aiment l'école. On le voit avec des
rapports, des réformes et autres décisions officielles qui sont rarement
suivis d'effet.
D'ailleurs, Luc Ferry n'a fait que dire
tout haut ce que tout le monde pense tout bas, à commencer par les
enseignants.
En ce sens, voici un extrait du courrier, relatif à la méthode d'apprentissage
de la lecture, d'un parent dont le fils est scolarisé dans un établissement où
il s'est rendu pour manifester son désaccord avec la méthode globale en
faisant valoir Les nouveaux programmes de 2002 :
"la maîtresse et la directrice ne reconnaissent pas l'autorité du Ministre de l'Éducation sur le sujet ?!?! -- Là, j'en suis tombé de haut ..."
Comment en est-on arrivé là ?
L'explication est simple : confronté aux faiblesses de la science actuelle, le
Ministre de l'Éducation nationale ne dispose pas d'argument scientifique
valable pour faire preuve d'autorité notamment devant les diverses méthodes à
départ global dont il reconnaît pourtant les gros dégâts en matière
d'apprentissage de la lecture. Voilà pourquoi il n'a pas pris de décision
d'interdiction de ces méthodes et a plutôt recommandé une autre approche pédagogique
à leur place. Aujourd'hui, seul un rendement désastreux permet de plaider
contre les méthodes de type global. Toutefois, il existe des arguments
autrement plus solides, les fondements théoriques sous-jacents, qui permettent
de les réfuter.
Lorsqu'on évoque la problématique de la méthode globale tout spécialement, il faut savoir ceci : la méthode avait été initiée au 18ème siècle par un précepteur, Nicolas Adam, qui l'utilisait pour faire apprendre à lire à un enfant à la fois ; ainsi, elle n'avait pas été conçue pour un usage de groupe ou de masse contrairement à la pratique d'Ovide Decroly intervenue à peu près un siècle plus tard et à la tradition qui allait s'installer jusqu'à aujourd'hui. En la transférant au milieu scolaire en France au 20ème siècle, on la détournait par là même de sa vocation et elle devenait, de ce fait, même moyennant des aménagements, inadaptée à ce nouvel objectif, d'où des résultats catastrophiques. Au demeurant, l'examen de ses bases théoriques après-coup confirme son inadéquation en tant que méthode pédagogique de lecture à usage scolaire.
Pareillement et trahissant les insuffisances de la science, de nombreux courants opposés se disputent le champ pédagogique et le Ministre de l'Éducation nationale assiste impuissant à la profusion voire aux affrontements alors qu'il est de son devoir d'intervenir dans les débats pour les orienter dans la direction qu'il convient.
| Recevoir sinon tous, du moins plusieurs
mouvements ou courants pédagogiques revient à admettre implicitement
qu’ils se valent et sont acceptables et donc bons. C’est-à-dire que
la science peut se contredire ! C’est un contresens scientifique. De la même manière, admettre plusieurs méthodes pédagogiques concurrentes équivaut à affirmer qu’elles sont toutes bonnes ! Une telle attitude n’est pas compatible avec la nouvelle vision théorique de la science. |
Chaque courant développe ses propres conceptions méthodologiques et pédagogiques (ce qui signifie qu'il y a autant de conceptions que de mouvements pédagogiques, sinon leur diversité et leur multiplicité n'auraient aucune raison d'être), rédigent et diffusent ses ouvrages auprès des réseaux d'enseignants constitués dans ce but. Force est de constater qu'il n'existe pas d'organisme habilité à valider les résultats des travaux des différents mouvements pédagogiques. L'Institut National de Recherche Pédagogique (INRP), qui aurait pu assumer cette fonction, n'est finalement qu'un organe d'enregistrement des divers courants et de leurs productions écrites ; par voie de conséquence, il n'émet pas d'avis sur ces derniers, très vraisemblablement pour des raisons scientifiques déjà évoquées. A cet égard, l'opposition entre le Ministre de l'Éducation nationale et les enseignants revient à une opposition entre enseignants ou mouvements pédagogiques dans la mesure où le Ministre s'appuie sur des conseillers qui sont des enseignants appartenant à tel ou tel mouvement pédagogique existant.
Cela dit, il y a, en gros, deux
pouvoirs au sein du Ministère de l'Éducation nationale, celui du Ministre d'un
côté et celui des enseignants de l'autre, que les faiblesses de la science,
sans compter les différences de conceptions politiques, ne parviennent pas à réconcilier
totalement.
Quand il est nommé Ministre, l'intéressé choisit ses conseillers ou ses
collaborateurs parmi les enseignants qui lui sont politiquement et pédagogiquement
proches (pour des raisons pratiques évidentes) et pourront inspirer et rédiger
ses communiqués, définir ses réformes, etc.
L'autre pouvoir est constitué par les mouvements pédagogiques dont chacun représente
à son tour un pouvoir pédagogique.
Chaque mouvement pédagogique est animé la plupart du temps par d'anciens
enseignants devenus inspecteurs de l'Éducation nationale. Sur la base de leurs
expériences pédagogiques, ils se sont forgé des conceptions didactiques
qu'ils mettent au service des établissements scolaires souvent placés sous
leur autorité (ce qui pose un problème pour les enseignants qui n'adhèrent
pas forcément à leurs méthodes pédagogiques telles que celles de la lecture
dans la perspective de leurs évaluations et de leurs notations ...) ou constitués
en réseaux comme on l'a vu précédemment.
Pédagogues et grands travailleurs, beaucoup d'entre eux ont passé
successivement une licence, une maîtrise et un doctorat tout en exerçant leur
métier.
Dans le domaine de la pratique pédagogique, aucun reproche n'est à leur
formuler dans l'ensemble. Par contre, au plan scientifique par rapport à la
valeur de leurs productions écrites, il en va tout autrement. Précisons
auparavant à cet égard que contrairement à ce que l'on croit généralement,
l'obtention d'un doctorat ne confère pas de compétence scientifique, du moins
dans la réalité, et la situation actuelle tend à le prouver à travers le
marasme que l'on sait dans les résultats qui se présentent comme
scientifiques. Dans une vision mieux élaborée, la science est un champ de
discipline autonome qui demande une formation et une spécialisation au même
titre que dans les autres disciplines telles que la médecine, le droit, la mathématique,
la psychologie, l'informatique, la géographie, la sociologie, l'histoire, etc.
Ce n'est pas le cas aujourd'hui. Les compétences qui conduisent à l'obtention
d'un doctorat (lequel reflète largement la valeur des connaissances acquises au
collège, au lycée et à l'université) demeurent extrêmement sommaires au
regard de la discipline dénommée science. C'est pourquoi les résultats des
travaux de quelqu'un qui détient un doctorat à l'heure actuelle sont, la
plupart du temps, de portée assez limitée et ceux des promoteurs des divers
mouvements pédagogiques ne font pas exception à ce constat. On saisit leurs
divergences dues aux faiblesses de la science et les difficultés à réfuter
les positions pédagogiques les uns des autres, y inclus leurs collègues
conseillers de Ministre ou le Ministre lui-même.
Il suit de là que lorsqu'un Ministre décide des réformes pédagogiques à
effectuer, celles-ci se heurtent aux conceptions des différents courants pédagogiques
qui ne les partagent pas obligatoirement et ne se mobilisent pas en faveur de
leur promotion. Voilà la raison pour laquelle la plupart des réformes
n'aboutissent pas au résultat escompté.
Seule une conception neuve de la science pourra permettre d'éviter la situation
qui est décrite et d'où originent les difficultés que connaît le système éducatif.
Le grand public pense que les méthodes pédagogiques et les manuels scolaires sont soumis à l'autorisation du Ministre de l'Éducation nationale. D'un point de vue de la logique scientifique, ce devrait être le cas ; malheureusement, ce n'est pas ce qui se passe en ce moment, pour des raisons que l'on sait désormais : les insuffisances conceptuelles de la science ne permettent pas au Ministre de l'Éducation nationale de trancher entre des organes ou outils pédagogiques concurrents (mouvements pédagogiques, méthodes pédagogiques, ouvrages ...).
Finalement, il n'est guère facile à un Ministre de l'Éducation nationale de faire appliquer une décision ou une réforme, parce qu'il trouve en face de lui une multitude de mouvements pédagogiques (une dizaine au total à l'heure actuelle !) avec lesquels il n'a pas toujours les mêmes avis et dont il ne peut pourtant pas se passer puisqu'ils servent de relais, du moins en principe, entre lui et les enseignants.
Aujourd'hui, le Ministre de l'Éducation
nationale détient le pouvoir politique. Mais, le pouvoir scientifique et le
pouvoir pédagogique lui échappent. Pour asseoir pleinement son autorité, il a
besoin de conquérir les deux pouvoirs manquants.
Le pouvoir politique s'obtient par décret ; le pouvoir scientifique et le
pouvoir pédagogique s'acquièrent par la recherche et la réflexion.
05 janvier 2004 / 27 janvier 2004