La région cérébrale de la forme visuelle des mots et la méthode globale

 

 

La méthode globale s’appuie sur des textes et fait mémoriser les mots dans leur ensemble ou à leur forme générale. Pourquoi les mots ? En particulier parce que la méthode globale fonde sa pédagogie sur le sens du texte et que le mot est l’unité de la phrase qui est elle-même l’unité du texte ; en outre, le mot est la plus petite unité linguistique porteuse de sens, donnée fondamentale par rapport à la compréhension qui est la notion par laquelle la méthode globale définit son identité et sa vocation essentielle. En fin de compte, le mot occupe une place de tout premier plan dans la méthode globale. Il s’agit de mot perçu comme une image à photographier ou de mot à apprendre globalement.

 

A cet égard, le risque de méprise sur le sens de l’expression la « région de la forme visuelle des mots » qui désigne la zone du cerveau qui assure le traitement des mots est fortement probable. A priori, l’expression donne à supposer qu’il s’agit d’aire cérébrale permettant de reconnaître les mots. Mais, ce n’est pas ce que révèlent les résultats de l’imagerie du cerveau sur la lecture qui montrent au contraire que la région de la forme visuelle des mots apprend petit à petit à distinguer les lettres d’abord et les morceaux de mot ensuite, c’est-à-dire les lettres et les syllabes, qui sont les deux ordres d’unités du mot et, par-delà, ceux sur lesquels sont construites les langues humaines en l’occurrence la langue française (ceci implique fondamentalement que pour apprendre au mieux et donc efficacement la lecture, il faut travailler essentiellement sur l’acquisition des lettres et des syllabes dont sont formés les mots).

Au début de l’acquisition de la lecture, les neurones de la région cérébrale de la forme visuelle des mots apprennent progressivement à discriminer les lettres et les fragments du mot, mais pas le mot dans sa globalité. Au demeurant, la discrimination du mot est le résultat de la discrimination de ses syllabes et de leurs lettres. A ce sujet, pour construire les mots, les neurones composent les lettres pour former les syllabes qui les constituent et, pour reconnaître les mots, les neurones les décomposent en syllabes (correspondant chacune à une prononciation spécifique qui fait partie des éléments d’identification des mots) qu’ils segmentent ensuite en lettres et traduisent en sons. Finalement, la synthèse et l’analyse opèrent avec les mêmes ordres de données qui sont les lettres et les syllabes, mais procèdent à l’inverse l’une de l’autre. L’habileté de lecture repose sur les procédures de synthèse et d’analyse (1).

 

L’ambiguïté de la terminologie la « région de la forme visuelle des mots » a vraisemblablement conduit à donner naissance à la méthode globale et à prendre le mot dans son ensemble comme objet de la connaissance ; le mot doit être appris et reconnu dans son allure générale ou dans sa forme entière. Par ailleurs, en liaison avec le mot dans sa globalité, le sens est une autre entité qui joue un rôle primordial dans la méthode globale ; or, la zone du cerveau qui récupère le sens est située en aval de la région de la forme visuelle des mots et, de par cette position, est déterminée par les opérations effectuées par la région de la forme visuelle des mots. De la sorte, la prééminence accordée au sens sur le visuel (qui n’est rien d’autre que le code écrit construit avec les lettres et les syllabes, le sens appartenant à un registre différent) par la méthode globale ne correspond pas au principe de fonctionnement de la région de la forme visuelle des mots. Il s’ensuit que la méthode globale est en porte-à-faux par rapport au visuel et au primat du sens sur ce dernier (2). De cette double faiblesse majeure vient le caractère scientifiquement indéfendable en tant qu’outil pédagogique de la méthode globale et de ses dérivées ou de ses diverses variantes.

Ainsi, en dépit des arguments qui ont été et sont encore présentés par certains chercheurs, la méthode à départ global et ses différentes versions ne sont pas scientifiquement fondées par rapport aux neurosciences, mais pas seulement …

 

En dernier examen, la réussite ou l’échec de l’apprentissage de la lecture n’est guère un problème de compréhension au sens où la méthode globale l’entend, mais plutôt un problème d’acquisition du code écrit formulé simplement à travers le principe de correspondances lettre-son reliées au sens, correspondances dans lesquelles le terme « lettre » désigne implicitement à la fois les lettres et leurs combinaisons qui sont les syllabes.

 

La méthode globale ne porte pas l’attention des enfants sur ce qui constitue véritablement le contenu de l’enseignement de la lecture, à savoir les lettres et les syllabes à travers la relation lettre-son du principe alphabétique, et, par conséquent, laisse dans l’oubli les modifications phonétiques des lettres dans les syllabes des mots.

La méthode globale se construit avec les mots. Malgré sa dénomination, la région de la forme visuelle des mots fonctionne non pas avec les mots, mais avec les lettres et les syllabes ; c’est-à-dire avec les unités qui correspondent à une seule émission phonique qui est l’unité minimale non signifiante de la communication orale que transcrivent les lettres et les syllabes. La région de la forme visuelle des mots ne reconnaît que l’équivalent graphique de l’unité vocale, lequel est les lettres et les syllabes ; de plus, elle ne reconnaît à la fois qu'une lettre, une syllabe, une unité vocale (unité vocale correspondant soit à la lettre à l’état isolé, soit à la syllabe). Cela correspond, dans le domaine de la linguistique générale, à la linéarité de la parole, c’est-à-dire à la successivité des éléments de la chaîne sonore qui véhicule le message. Ainsi, les lettres et les syllabes (c’est-à-dire l’objet matériel qu’elles constituent et les règles phonétiques qu’elles symbolisent) sont la substance de la connaissance pour le cerveau dans le processus de construction de l’apprentissage de la lecture. En raison de la profonde incompatibilité avec les mécanismes du cerveau, la méthode globale fait l’objet d’une remise en cause fondamentale.
 

 

Le cerveau, la syllabe et la méthode globale

 

Le cerveau apprend peu à peu à reconnaître les lettres puis leurs combinaisons ou syllabes. Les lettres et les syllabes sont les plus petites unités qui permettent de construire l’ensemble des catégories linguistiques. Il se trouve que la lettre et la syllabe correspondent à une seule et unique émission de voix. De la sorte, une syllabe, séquence à ordre spécifique de lettres, représente une règle de prononciation qui correspond à une réalisation vocale spécifique par rapport à la communication parlée. En conséquence, le cerveau opère avec seulement deux ordres d’unités de base dont l’un comprend les unités simples, les lettres et, l’autre, les unités complexes, les syllabes. La reconnaissance des éléments graphiques par le cerveau se limite à ces deux ordres d’unités. Alors que l’ordre des unités simples compte vingt-six lettres, l’ordre des unités complexes comporte également une vingtaine de structures syllabiques différentes (cf. Apprendre à lire en CP). Au sein des syllabes, les lettres subissent des modifications phonétiques selon le contexte et la position, d’où l’absolue nécessité d’assimiler ces variations de prononciation. Celles-ci sont acquises à travers la mise en place du système de relations lettre-son-sens, au centre duquel se trouvent toutes les formes d’associations des lettres par rapport aux syllabes écrites du français.

En excluant la syllabe de son mode de conception, la méthode globale va à l’encontre du mode de fonctionnement du cerveau. Il en résulte son inadéquation pédagogique.

 


Les enfants qui apprennent à lire par la méthode basée sur le système d’associations lettre-son-sens permettant par conséquent de distinguer par la médiation à la fois visuelle, phonique et sémantique les lettres et les syllabes en lien avec les mots et, chemin faisant, d’assimiler les règles explicites contextuelles et positionnelles des lettres dans les syllabes des mots, obtiennent des résultats meilleurs et rapides.

 

Bernard Wemague

Avril 2008

 

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(1) Quand on y regarde de plus près, l’analyse et la synthèse sont mises en œuvre chez le lecteur confirmé. Chez l’apprenti-lecteur, la construction de la synthèse est capitale et mène des lettres aux syllabes ; une fois la lecture installée, le lecteur met en œuvre cette compétence dans la reconnaissance des mots par l’analyse qui part des syllabes pour aller vers les lettres (les méthodes de lecture doivent fournir les moyens de pouvoir effectuer l’analyse des mots en syllabes, ce qui n’est pas le cas parce qu’elles partent soit des textes de la langue écrite, soit des sons de la langue orale). Au bout du compte, l’activité de synthèse et l’activité d’analyse se complètent dans la lecture. Par suite, ce qu’on a appelé « méthode synthétique » et « méthode analytique » et que l’on a opposé comme support pédagogique procède d’une pensée didactique insuffisamment élaborée de la lecture. Les deux systèmes entrent en jeu dans l’acte de lecture maîtrisé.

 

(2) Il ressort de ces observations que la méthode de lecture doit partir du visuel, ou code écrit, dont dépend l’interprétation du sens. L’ordre hiérarchique présenté par la structure cérébrale suggère que l’approche pédagogique part du code graphique pour aller vers le sens qui lui est assigné conventionnellement.