L’apprentissage
de la lecture à l’école maternelle
avec copie à
S. Dehaene, A. Giordan, F. Ramus et R. Goigoux
Au regard du programme de l’école maternelle arrêté par le
Ministre de l’Education nationale en 2008, le présent propos renvoie au cœur du
problème de lecture et de compréhension et s’appuie sur les résultats des
recherches scientifiques ainsi résumées : comme au niveau de l’appareil des
organes de la parole, la lecture d’une lettre, d’une syllabe, d’un mot est
traitée, pour chacune de ces trois catégories, par des aires du cerveau qui se
spécialisent dans l’opération ; d’où la nécessité absolue d’un enseignement des
lettres, des syllabes et des mots du français écrit, évoqués à travers les
aspects suivants :
- l’acquisition de la lecture des mots à l’école maternelle ;
- l’acquisition des lettres et des syllabes ;
- de la lecture à voix haute à la lecture silencieuse ;
- les difficultés de lecture et de compréhension.
1) L’acquisition de la lecture des mots à l’école maternelle
Un examen attentif des différentes instructions du ministère de l’Education nationale donne l’occasion de découvrir l’importance décisive qu’il convient d’accorder à la maîtrise de la langue ou du français par rapport à la réussite scolaire. Les débats devenus récurrents autour de la question montrent que cet objectif principal n’est guère atteint, ce qui a conduit des ministres de l’Education nationale à aller voir ce qui se passe du côté de la Finlande qui a bien résolu le problème et sur laquelle prennent modèle de nombreux systèmes d’enseignement à travers le monde ainsi qu’il apparaît des rapports de l’OCDE.
L’Education nationale en est pleinement consciente, le succès de la scolarité est conditionné à la maîtrise de la langue, orale et écrite. C’est une posture qui correspond à la réalité.
Il s’agit de concevoir des programmes de lecture adaptés et efficaces par rapport à ce but premier et fondateur.
Les contenus de ceux de l’école maternelle se doivent d’être le développement de la langue orale et la construction de la lecture des mots écrits.
L’objectif essentiel visé à l’issue de l’école maternelle doit être l’acquisition de la lecture des mots. Se pose la question de la méthode pertinente à employer. A la lumière des résultats actuels de la recherche scientifique, de l’exemple patent de la Finlande, du plébiscite des parents quant au support de soutien scolaire de leurs enfants, c’est la méthode synthétique dite syllabique ou alphabétique qui s’impose.
Que disent les résultats de la recherche scientifique concernant l’enseignement de la lecture des mots en particulier ? Qu’il faut transmettre les connaissances relatives à la lecture des mots en passant par les unités constitutives de ces derniers qui sont les lettres et les syllabes (d’où vraisemblablement les terminologies classiques de « méthode syllabique » et « méthode alphabétique ») qui sont des notations conventionnelles des unités phonétiques de base de la langue orale.
Ainsi, d’un point de vue scientifique, les élèves doivent
apprendre et connaître les lettres et les syllabes des mots écrits. C’est
l’objet même de la construction de la lecture.
Scientifiquement, l’activité revient à créer des aires cérébrales qui se
spécialisent pour chaque lettre, chaque syllabe, chaque mot. Cela est
fondamental et apporte des connaissances et des compétences sûres et efficaces.
A titre comparatif, c’est le contraire exact des pédagogies actuelles dans leur immense majorité, de là les difficultés qui sont les leurs et les débats dont on a parlé auparavant. Elles ne transmettent pas la connaissance des lettres et des syllabes ou font acquérir des mots entiers ; autrement dit, le cerveau ne construit pas mentalement les lettres et les syllabes des mots. Par conséquent, les pédagogies incriminées sont scientifiquement réfutables. En l’absence d’aires du cerveau spécialisées pour la lecture des lettres, des syllabes, des mots, les élèves sont voués à des difficultés à lire, lesquelles sont des difficultés à reconnaître et à identifier les mots (d’où l’augmentation du phénomène de dyslexie observée au cours des dernières décennies correspondant au développement des nouvelles normes pédagogiques qui ne prévoient pas l’enseignement en particulier des syllabes des mots du français écrit et, à travers ces syllabes, celui de l’organisation et du fonctionnement des mots écrits).
A la différence du finnois à l’apprentissage de la lecture réputé facile en raison de son code orthographique à caractère phonologique, le français est une langue où l’apprentissage de la lecture s’avère difficile pour son orthographe non phonologique. Quelques mois suffisent aux élèves finlandais pour apprendre à lire ; un an au minimum est nécessaire aux élèves français pour maîtriser seulement la lecture des mots. Dans le premier cas, les lettres des mots se prononcent telles quelles tandis que dans le deuxième, elles se réalisent en fonction des contextes et des positions au sein des mots. D’où l’impératif, pour l’apprentissage de la lecture du français, d’enseignement explicite, progressif et complet. Cela demande non seulement du temps, mais encore une méthode et un support pédagogique conséquent. C’est le projet de la méthode linguistique de lecture (cf. http://www.methode-linguistique.com ).
2) L’acquisition des lettres et des syllabes
Les bases de formation des langues naturelles écrites en l’espèce le français écrit, objet spécifique de l’apprentissage de la lecture, sont les lettres et les syllabes. Les lettres et les syllabes composent une autre grande catégorie des langues humaines, les mots avec lesquels sont construites les phrases, unité du discours ou du texte, c’est-à-dire de la communication. L’organisation et le fonctionnement des mots reposent sur ceux des lettres et des syllabes, et la capacité à lire les mots passe par celle de lire les lettres et les syllabes.
C’est pourquoi de deux choses l’une : ou bien l’enseignement des lettres et des syllabes est dispensé aux élèves et alors ils acquièrent des bases de connaissances explicites, exactes et sûres ; ou bien il ne l’est pas, auquel cas ils reçoivent des bases de connaissances approximatives dont résultent une lecture et une compréhension de l’écrit qui sont du même ordre.
Le modèle de découpage traditionnel des mots en syllabes ne doit rien au hasard mais à la nécessité. Sous cet angle, les syllabes des mots écrits jouent un rôle d’autant plus décisif dans la pédagogie de la lecture que la classe d’unité à effectif réduit (comparativement aux mots, aux phrases) qu’elles constituent répond aux contraintes du cerveau vis-à-vis de sa fonction supérieure qui est la mémoire en l’espèce la mémoire immédiate plus avantagée, en termes de fonctionnement, par les syllabes qui comportent un petit nombre de lettres que par les mots qui comptent en moyenne bien plus de lettres au nombre supérieur aux capacités de traitement de la mémoire immédiate. Ensuite et ceci découle de ce qui précède, les regroupements classiques des syllabes au sein des mots contribuent à faciliter la reconnaissance et l’identification de ceux-ci. Enfin, les syllabes offrent la possibilité d’énoncer les règles de prononciation des mots qu’elles composent.
Le plus important à savoir par-dessus tout est le bien-fondé de l’enseignement des lettres menant à celui de leurs combinaisons appelées syllabes : les lettres représentent autant d’aires du cerveau spécialisées pour le pilotage de l’appareil phonatoire qui assure la production des sons du langage en matière de communication parlée ; pareillement pour les syllabes et les mots écrits. En conséquence, si l’enseignement ne dispense pas de lettres, de syllabes, de mots, il ne se crée pas de zones cérébrales spécialisées à cet effet et cela se traduit par des difficultés d’apprentissage de la lecture chez les élèves.
En tant qu’unités de base, les lettres et les syllabes sont à la formation des mots ce que les chiffres sont à la formation des nombres.
Dans les deux cas, les éléments sont réutilisés et se retrouvent d’un mot ou d’un nombre à l’autre.
Ne pas faire acquérir les lettres et les syllabes par rapport à l’apprentissage de la lecture, c’est comme si on ne faisait pas acquérir les chiffres dans le cadre de l’apprentissage de la numération. En termes cérébraux et cognitifs, c’est une erreur scientifique et pédagogique.
On ne fait pas apprendre les lettres et les syllabes, mais peut-on affirmer qu’un sujet non lettré qui sait compter dans sa langue n’a pas besoin d’apprendre et de connaître les chiffres et les nombres pour être capable d’effectuer des opérations de mathématiques dans le domaine de l’écrit ? Assurément non.
Comme l’apprentissage du système de numération qui se construit à partir de l’apprentissage des chiffres et de leurs assemblages, l’apprentissage de la lecture doit se construire à partir de celui des lettres et des syllabes. Celles du français écrit qui met en jeu l’orthographe sur laquelle portent fondamentalement la lecture et son apprentissage.
L’orthographe (impliquant au premier chef les lettres et les syllabes) et la lecture sont profondément imbriquées dans l’activité d’apprentissage proprement dite. C’est la conclusion qu’impose une étude minutieuse, cohérente et rigoureuse des faits d’observation.
3) De la lecture à voix haute à la lecture silencieuse
Une lettre de l’alphabet, aussi bien non phonologique que phonologique, représente un ensemble d’organes de la parole et leurs mouvements au timbre caractéristique appelé son codé par un signe graphique appelé phonème. C’est donc logiquement que l’apprentissage d’une lettre s’accompagne de la prononciation ou de l’oralisation.
L’apprentissage et l’oralisation d’une lettre sont
intrinsèquement liés. C’est ensemble qu’ils déterminent la construction mentale
de la lettre. Par voie de conséquence, faire apprendre à lire sans oraliser ou
enseigner la lecture silencieuse alors que la maîtrise de la lecture n’est pas
installée est une erreur.
4) Les difficultés de lecture et de compréhension
Parce que leur traitement n’intègre pas le travail sur les syllabes, dont les structures et les prononciations sont pourtant assez variables d’une syllabe à l’autre, les mots sont difficiles à reconnaître et à lire et cela empêche d’accéder au sens de ce qui se lit. Focalisée voire bloquée sur la reconnaissance des mots, l’attention n’est plus suffisamment libérée pour le traitement du sens. Les stratégies d’automatisation sont peu efficaces du fait qu’elles ne sont pas pertinentes pour la résolution du problème qui est celui du déficit de connaissance des propriétés structurelles et fonctionnelles des mots. Quant aux supports pédagogiques qui se veulent syllabiques ou alphabétiques, ils sont dépourvus de l’aspect fondamental qui est la combinatoire sinon restent encore à l’état embryonnaire.
On saisit dès lors les rangs occupés par les élèves français dans les trois précédents classements internationaux effectués par l’OCDE où la France dépasse à peine la moyenne dans le premier et ne l’obtient pas dans les deux derniers, insuffisances confirmées par des enquêtes de la DEPP.
L’état actuel des connaissances sur le mode de fonctionnement du cerveau par rapport à la construction de la lecture et sur les mécanismes de l’apprentissage proprement dit nécessite de changer le contenu du programme de l’école maternelle et de concevoir un support pédagogique à caractère syllabique plutôt que non syllabique, impliquant une démarche qui part des deux types d’unités de base de formation qui sont les lettres de l’alphabet et les syllabes des mots écrits du français, pour aller de façon progressive vers les catégories d’unités plus complexes qui sont les mots, les phrases, les textes.
Une lettre représente un programme neuronal à exécuter, qui est installé et mis en œuvre dans l’acte de lecture. Même chose pour l’assemblage de lettres qui forme la syllabe (cf. Livret 1b. Assemblage des lettres et Apprendre à lire en CP). L’appropriation de la lettre et de la syllabe garantit celle du mot, ce qui, scientifiquement, conditionne de façon essentielle le succès de l’apprentissage de la lecture. Voilà pourquoi le programme de lecture pour l’école maternelle doit être centré sur cet objectif d’importance déterminante. Au contraire, le programme neuronal n’est pas installé et donc ne fonctionne pas dans les méthodes de lecture, lesquelles négligent l’enseignement des lettres et des syllabes des mots du français pour des raisons au reste contestables. C’est parce que les méthodes de lecture ignorent ces exigences qu’elles manquent de pertinence, donnent peu de satisfaction et alimentent des controverses.
Bernard Wemague
17 juin 2009