La complexité de la réalité offre à son étude une multitude
d’aspects. C’est la dimension épistémologique qui est privilégiée ici pour
l’importance fondamentale qu’elle revêt dans l’apprentissage de la lecture.
La problématique éducative est essentiellement épistémologique. Le Ministère de
l’Education nationale se montre clair dans l’établissement des programmes
scolaires ; la lisibilité des contenus des programmes paraît parfaite. Il faut
concevoir et structurer les connaissances suivant les fonctionnements
neurologiques, mentaux et linguistiques impliqués notamment par l’apprentissage
de la lecture et c’est là l’autre phase délicate de la question. En effet,
l’élaboration et l’organisation des connaissances dans un champ du savoir
procèdent de la recherche scientifique et pédagogique. Parce que cette activité
exige des compétences pluridisciplinaires spécifiques que peu d’auteurs
réunissent, de nombreuses méthodes et des manuels divergents font leur
apparition dans une même matière, comme dans la lecture en apprentissage. Telle
est la situation dans le domaine scolaire dont la lecture. L’idéal serait que le
Ministère de l’Education nationale parachève le travail entrepris, en rédigeant
les manuels qui correspondent aux programmes définis.
De l’étude de l’organisation des programmes de l’école à commencer par celui du « socle commun de connaissances et de compétences », il ressort que la maîtrise de la langue française se trouve, à juste titre, au sommet de la hiérarchie des matières scolaires ; au premier rang de la liste des matières de la langue française figure fort bien une compétence fondamentale qui est la maîtrise de la lecture. La langue française comporte deux versants qui sont l’expression orale et l’expression écrite. La lecture repose intrinsèquement sur l’expression écrite. La maîtrise de la lecture et la maîtrise de l’expression écrite sont les compétences complémentaires essentielles de la réussite de la scolarité. La persistance des débats alimentés par les résultats scolaires révèle que les contenus épistémologiques des enseignements de l’expression écrite et de la lecture demeurent problématiques. La maîtrise de la lecture est, par ordre d’importance, la compétence-clé de l’expression écrite qui conditionne le reste. Par conséquent, son rôle central dans l’accès à la maîtrise de la langue française est légitime et, sa thématique ici, justifiée.
Le fonctionnement du cerveau et le traitement des mots écrits incluant le
décodage ou déchiffrage font partie des thèmes essentiels de la recherche
scientifique et pédagogique sur la lecture et son apprentissage : ils ouvrent
les perspectives de recherche et de découverte les plus prometteuses pour la
conception et la construction de la méthode de lecture. Par rapport à la
maîtrise de la langue française écrite qui est la condition majeure de la
réussite de la scolarité, il y a des enjeux très forts de reconnaître et
d’identifier les mots écrits dans l’apprentissage de la lecture qui est à juste
titre la première des grandes matières qui composent le programme d’enseignement
de la langue française écrite au cours préparatoire (CP). Les découvertes
scientifiques de Stanislas Dehaene sur le fonctionnement du cerveau au cours de
l’activité d’apprentissage de la lecture sont les plus à même d’assurer la
modalité pertinente et efficace de traitement des mots écrits admirablement
étudié par l'Observatoire national de la lecture et correspondant au concept de
« déchiffrage » de l’étude américaine du National Reading Panel.
Par rapport au fonctionnement du cerveau, de la pensée et de la langue française
écrite concernée au premier chef par l’apprentissage de la lecture, à la base
des difficultés des méthodes de lecture, il y a quatre fondamentaux dont la
maîtrise n’est pas acquise :
1) La pertinence de l’ordre des lettres et des syllabes dans les mots écrits.
2) Les variations phonétiques des lettres selon le contexte et la position dans
les syllabes des mots écrits.
3) La discrimination des invariants syllabiques ou syllabes dans les mots
écrits.
4) Les correspondances entre les lettres et les sons qu'elles représentent.
Ces déficits suffisent à expliquer les succès modestes des méthodes de lecture
et les contestations qu’elles soulèvent. La profonde difficulté réside dans la
modalité de conception inappropriée de l’approche de l’enseignement du
déchiffrage des mots écrits. Elle procède de l’introduction de la phonologie
dans la didactique de la lecture, qui vient compromettre la pertinence du
décodage. Linguistiquement, un mot écrit est un ensemble de suites ordonnées
d’unités graphiques, qui s’identifie à partir des invariants que sont les
lettres et leurs associations (syllabes classiques), des propriétés des lettres
et des syllabes, de l’oralisation et de la signification. Les méthodes
syllabiques dites traditionnelles enseignent les lettres et leurs combinaisons
ainsi que l’oralisation, mais relativement peu la signification quand elles
présentent des lettres et des syllabes isolées (difficiles, en tant que non
dotées de signification précise et en raison de leur abstraction, à apprendre
par l’enfant), des pseudo-syllabes, des pseudo-mots ; comme les méthodes orales
et dérivées, les méthodes globales et assimilées ne font pas place à
l’enseignement des lettres, des combinaisons des lettres … C’est précisément sur
les points dégagés que la méthode linguistique de lecture se démarque des
autres. Sa particularité se traduit en outre par la richesse des informations
sur l’objet de la connaissance à construire, lesquelles rassemblent la forme
graphique, la forme phonique, la signification et l’image des mots écrits, en
phase avec le fonctionnement cérébral et mental.
Par rapport aux considérations qui précèdent, un projet de théorisation de la
lecture en apprentissage se doit de tenir compte de trois données
particulièrement importantes :
1) Depuis plusieurs décennies déjà, un nombre significatif de parents et
d’enseignants, sans formation aucune en phonologie qui s’avère au reste inutile
en tant que telle à l’enseignement et à l’apprentissage de la lecture, font
apprendre aux enfants à lire en dehors des méthodes couramment utilisées
(méthodes globales, orales, mixtes, etc.), et la qualité des résultats obtenus
n’a pas été contestée jusqu’à aujourd’hui, parce qu'ils donnent entière
satisfaction. Comme en Finlande, ils plébiscitent une méthode appelée
traditionnellement méthode synthétique, scientifiquement établie en particulier
par des recherches de neuroscience.
2) Avec juste raison, la plupart des scientifiques spécialisés dans la recherche
sur la lecture en apprentissage inscrivent l’approche pédagogique de
reconnaissance et d’identification des éléments dans la théorie du traitement
des mots écrits. L’expression de traitement des mots écrits renvoie, à
travers le terme de traitement par rapport au recueil de l’information et
de surcroît traitement des mots écrits référé au concept général de
traitement de l’information, au domaine de la cogniscience. Le vocable de
mot écrit implique la linguistique et la grille d'analyse scientifique de
celui-ci par rapport à l'enseignement et à l'apprentissage de la lecture inclut
la neuroscience. L’enseignement et l’apprentissage de la lecture ont leurs
assises théoriques essentiellement sur la neuroscience, la cogniscience et la
linguistique.
3) Une erreur d’observation et d’analyse rationnelle est à l’origine de la
présence de la phonologie dans l’enseignement de la lecture, hypothèse
explicative confortée en particulier par les découvertes scientifiques de
Stanislas Dehaene incompatibles avec la méthode orale (phonologique, phonétique,
phonique, phonémique, phono-synthétique, grapho-phonologique …) de lecture.
Rappelons qu’il y a deux conceptions opposées de la notion de relation
grapho-phonétique (on dit généralement grapho-phonologique pour des raisons
évidentes) ou relation graphie-phonie, dont l’une contrairement à l’autre est
conforme au fonctionnement du cerveau, qui sont celle, d’inspiration
phonologique, qui procède par conversion des sons de la langue orale en lettres
de la langue écrite et celle, issue des conceptions neuro-cogni-linguistiques,
qui part des lettres pour aller vers la lecture ou prononciation correspondante
(la méthode linguistique de lecture).
La réflexion amorcée s'appuie principalement sur les
données scientifiques de l’Observatoire national de la lecture, organisme
scientifique placé auprès du Ministère de l'Education nationale, sur celles de
Stanislas Dehaene, professeur au Collège de France et académicien des Sciences,
lesquelles données inspirent en partie les programmes d’enseignement du
Ministère de l’Education nationale et découlent de l’étude de l’activation du
cerveau et de la pensée au cours de l’apprentissage de la lecture, et sur les
conclusions de l’étude américaine du National Reading Panel.
L’Observatoire national de la lecture développe le concept-clé de traitement
des mots écrits qui s’opère dans l’aire cérébrale gauche appelée la
région de la forme visuelle des mots (il est à remarquer que la notion
de "visuel" suggère, comme l’expression "apprendre à lire", l'idée de « mot
écrit »).
Par des observations et des statistiques, le Comité américain du National
Reading Panel administre la preuve empirique de l’efficacité de la méthode de
lecture. Il analyse les travaux intéressés aux études dont les résultats se
rejoignent au plan de l’efficacité. Les études portent sur les méthodes de
lecture dont le lien transversal est l’enseignement du déchiffrage. Déchiffrage,
c’est-à-dire, en première approximation, la reconnaissance et la lecture des
mots écrits acquises selon les principes de correspondance graphie-phonie et de
la combinatoire. Pour les tenants de la méthode globale et assimilée et sur la
base d’observations et de statistiques ainsi que de description et d'induction,
la méthode analytique est plus efficace que la méthode synthétique tandis que
pour les défenseurs de la méthode syllabique et selon les mêmes arguments et la
même procédure, c’est plutôt l’inverse. Afin de trancher, le Comité américain du
National Reading Panel effectue l’évaluation et à la comparaison des deux types
de méthode en s’appuyant sur l’examen des dizaines d’études disponibles ; les
résultats sont formels sur la supériorité de l’efficacité de la méthode
syllabique par rapport à la méthode globale. Bien qu’elle ne soit pas exempte de
tout reproche pour la nature purement empiriste et statistique des arguments
développés opposée au caractère théorique et que ces arguments soient des
critères nécessaires mais non suffisants de scientificité d’un point de vue de
la science et de la méthodologie de la recherche scientifique postmodernes, la
méthode comparative et statistique sous-jacente à l’étude américaine est
complémentaire de la méthode expérimentale mise en œuvre dans les recherches de
Stanislas Dehaene.
Les découvertes scientifiques de Stanislas Dehaene apportent un éclairage
décisif sur le mécanisme cérébral de la lecture des mots écrits à travers la
mise en évidence du processus d’élaboration neurocognitive de leurs unités
constitutives au moyen d’un outil dénommé l’imagerie par résonance magnétique
(IRM) qui permet précisément de visualiser le cerveau en activité
d’apprentissage de la lecture. Les travaux de Stanislas Dehaene montrent que le
cerveau opère le traitement d’abord des lettres et ensuite des séquences de
lettres, ou unités graphiques du français écrit, lesquelles correspondent
chacune à une unité phonique du français parlé (il s’agit, à ce moment-là,
notamment en termes de recherche de linguistique théorique, de phonétique
acoustique et de phonétique physiologique, de construire le système de règles de
relations entre, d’un côté, les invariants graphiques (les lettres et les
syllabes des mots écrits) et, de l’autre, les invariants phoniques qu’ils
servent à représenter, ce qui s’appelle mettre en place le principe alphabétique
réactualisé).
Les implications profondes des résultats des travaux de Stanislas Dehaene sont
les dimensions fondamentales et fondatrices de l'enseignement et de
l'apprentissage de la lecture qui sont les suivantes : le domaine propre de
l’enseignement et de l'apprentissage de la lecture, le socle des connaissances
et des compétences pour le traitement des mots écrits, la méthode de lecture en
œuvre. Premièrement, la langue écrite ou le français écrit est le fondement de
l'apprentissage de la lecture. Deuxièmement, le socle des connaissances et des
compétences pour le traitement des mots écrits est constitué par le
fonctionnement des unités graphiques (lettres et syllabes) dans les mots écrits
du français. Troisièmement, la méthode synthétique est validée au détriment de
la méthode analytique (méthodes globales et apparentées) et de la méthode orale
(méthodes phonétiques, phonologiques, phoniques, phonémiques …).
Les données fournies par Stanislas Dehaene permettent de définir le domaine à
privilégier entre la langue orale et la langue écrite, les connaissances et les
compétences indispensables à s'approprier et à maîtriser dans ce cadre, la
méthode pédagogique à employer dans ces conditions.
Au terme de l’étude comparative entre la méthode syllabique (synthétique) qui
procède au déchiffrage et la méthode globale (analytique) qui ne le pratique
pas, la méta-analyse américaine du National Reading Panel conclut à l’efficacité
supérieure de la méthode synthétique et, par voie de conséquence, recommande un
« enseignement systématique du déchiffrage » voire un « enseignement explicite
et systématique du déchiffrage », concepts repris par l’arrêté du 3 janvier 2006
du Ministère français de l’Education nationale.
Un point commun déterminant entre les conclusions du Comité du National Reading
Panel, de l’Observatoire national de la lecture et de Stanislas Dehaene est le
domaine privilégié de l’apprentissage de la lecture qui est la langue écrite et,
en dernière instance, les invariants graphiques constitutifs des mots écrits qui
sont l’objet de déchiffrage ou traitement par reconnaissance et identification
en matière de langue écrite qui est à apprendre à lire. L’apprentissage de la
lecture concerne le langage oral et le langage écrit, celui-ci codant celui-là
selon une relation de correspondance entre les deux systèmes de communication.
Historiquement, le langage se définit d’abord par le concept d’unité phonique
considérée comme l’unité de base de production de la communication parlée à
laquelle est associée par convention l’unité graphique apparaissant comme une
suite ordonnée et finie de lettres dite habituellement syllabe de la
communication écrite.
Ainsi, les apports de la recherche scientifique imposent, d’une part,
l'enseignement des fondamentaux des connaissances et des compétences qui sont
les lettres et les syllabes du français écrit plutôt que l'enseignement de la
discrimination des sons du français parlé assimilés à tort à phonèmes et,
d’autre part, la méthode adéquate à cet enseignement qui est la méthode de
lecture synthétique réputée pour son efficacité avérée, utilisée en exclusivité
par le système scolaire finlandais et plébiscitée en France par les parents
désireux de faire apprendre à lire à leurs enfants hors du système scolaire
ainsi que par une partie du corps enseignant. Lorsqu’on approfondit l’examen des
résultats de l’étude américaine de National Reading Panel menée en 1998-1999 qui
place l’efficacité de la méthode « phonique » au-dessus de celle de toutes les
autres, on s’aperçoit que les éléments les plus efficaces en sont de l’ordre de
la méthode synthétique et sont en accord avec les découvertes scientifiques de
Stanislas Dehaene.
Jusqu’à la preuve du contraire, les résultats des travaux de Stanislas Dehaene
demeurent largement reconnus et non contestés dans la communauté scientifique. A
l'image de ces résultats, ceux de la méthode synthétique de lecture affichés par
le système d'enseignement finlandais ne sont remis en cause par aucun analyste,
aucun pays, aucun organisme compétent et renommé tel que le NRP (National
Reading Panel), l'ONL (Observatoire national de la lecture), la DEPP (Direction
de l'Évaluation, de la Prospective et de la Performance, au Ministère de
l'Éducation nationale), l'OCDE (Organisation de Coopération et de Développement
Economiques), bien au contraire !
Le mécanisme de fonctionnement cérébral de la lecture brillamment élucidé par
Stanislas Dehaene coïncide avec le mécanisme de fonctionnement du langage. Le
cerveau et le langage sont en interconnexion.
Le fonctionnement du cerveau va de pair avec le fonctionnement de la pensée,
champ exploré en profondeur par André Giordan, professeur des Universités à
Genève en Suisse, biologiste, didacticien et épistémologue des Sciences, qui en
a élaboré une théorie remarquable de l’apprentissage appliqué à l’acquisition
des connaissances et des compétences en matière d’éducation.
Le langage, objet de l’apprentissage de la lecture, est le reflet du cerveau et
de la pensée.
Le fonctionnement du cerveau et de la pensée dans l’apprentissage de la lecture
figure au premier plan des grands domaines de recherche depuis plus d'une
dizaine d’années et fait partie désormais des critères scientifiques
d’évaluation et de validation de la théorie et de la méthode de lecture. A cet
égard, un progrès considérable et dorénavant incontournable issu de la recherche
scientifique contemporaine sur la lecture en apprentissage est la réponse, fort
pertinente par rapport au mode de fonctionnement de la pensée et du langage, à
la véritable question ainsi formulée : comment le cerveau apprend-il à lire ?
Sur ce point, la méthode de lecture valable procède de la réponse à cette
question décisive : quels sont les fondements neurologiques, psychologiques et
linguistiques sous-jacents à l’apprentissage de la lecture ?
Au vu de la nature et du fonctionnement, en lien avec le
cerveau et la pensée, des langues humaines en l’espèce le français, pour être à
même de lire un mot d’un texte à écriture phonologique ou non, l’enfant doit
être capable d’y repérer les invariants ou séquences canoniques de lettres qui
le forment et représentent chacun plus ou moins une unité phonique ou vocale du
langage parlé et à travers lesquels sont mises en place les règles de
correspondances entre l’expression écrite et l’expression orale et où s'acquiert
la combinatoire qui assure la connaissance, la reconnaissance et
l'identification des mots écrits. Les méthodes de lecture non synthétiques sont
mal adaptées à l'acquisition de cette compétence ; les méthodes de lecture
synthétiques, quand elles prennent comme départ les éléments non pas phoniques
mais graphiques, y parviennent finalement, parce que le principe alphabétique
qu’elles appliquent et qui, d'une certaine manière, construit les
correspondances entre la graphie et la phonie (et non entre la phonie et la
graphie, en termes scientifiques et pédagogiques) s’avère approprié.
Dans la perspective de l’installation des processus neurocognitifs de
connaissance, de reconnaissance et d’identification des mots écrits, une donnée
cruciale ne doit pas être perdue de vue : un mot est constitué de suites
ordonnées implicites et potentiellement explicites de syllabes, comme
« tabouret » et « ta bou ret » qui, dans les deux cas, représentent les suites
ordonnées d’unités phonétiques [taburε] et [ta bu rε]. La lecture en
apprentissage doit procéder en partant de la forme explicite pour aller vers la
forme implicite.
Un des principaux points faibles de la plupart des méthodes de lecture est
l’absence de décomposition syllabique (pour permettre de travailler sur la forme
explicite) des mots écrits par rapport à l’apprentissage de la lecture, laquelle
rend aléatoires leur connaissance, leur reconnaissance et leur identification.
L’axe problématique majeur des méthodes de lecture se trouve dans la difficulté
à reconnaître et à identifier les mots écrits, parce qu’elles ne font pas
connaître préalablement ces derniers à travers la découverte de leurs éléments
invariants, de leur organisation et de leur fonctionnement. C'est l'identité,
l'ordre et les attributs des lettres qui déterminent les mots écrits.
Des chercheurs ont fortement insisté sur le rôle capital de la première syllabe
des mots dans la stratégie de reconnaissance et d’identification de ces
derniers, ce qui, au vu des considérations précédentes, se révèle insuffisant.
L’explication tient visiblement à la place privilégiée de position initiale qui
met en relief la syllabe envisagée. De plus, l'enfant procède spontanément à la
combinatoire des constituants de la première syllabe d'autant plus aisément que
ladite syllabe est de structure formelle simple ou composée d'une consonne et
d'une voyelle. Sur ce point, l’enfant à qui on présente et lit le mot découpé en
syllabes effectue, même sans instructions explicites, la combinatoire pour
l’élaboration mentale de chacune d’entre elles, c’est-à-dire qu’il applique
intuitivement le principe de la pertinence de l’ordre de succession des lettres
dans les syllabes du mot écrit. Un mot est un produit de la combinatoire. Le
rôle-clé de la décomposition syllabique des mots dans l’apprentissage de la
lecture est ainsi démontré. Que la langue soit phonologique ou non, il est
déterminant, pour de multiples raisons (scientifiques, pédagogiques, pratiques
…), que l’apprenti-lecteur connaisse les différentes unités graphiques du
système syllabique correspondant aux différentes unités phoniques, ce qui
entraîne la nécessité absolue d’une décomposition syllabique des mots écrits à
partir de laquelle doit procéder la construction de l’apprentissage de la
lecture. La décomposition syllabique systématique opérée par la méthode
linguistique de lecture met en valeur l’ensemble des syllabes du mot, ce qui a
pour effet de simplifier et de faciliter la connaissance, la reconnaissance et
l’identification de chaque syllabe dans le mot.
L’apprentissage de la lecture mobilise concomitamment la langue écrite et la
langue parlée, avec une prééminence de la première sur la dernière et une
démarche pédagogique qui procède à partir de celle-là pour aller vers celle-ci
dans une relation de correspondance entre les constituants des mots de la langue
écrite et ceux de la langue parlée, c’est-à-dire entre la lettre et la séquence
de lettres (ou suite ordonnée de lettres ou encore syllabe qui est un invariant
du point de vue de la forme dans le système syllabique de la langue écrite) et
l’unité phonétique (son et séquence de sons) qui y est couplée.
La lecture et son apprentissage renvoient par-dessus tout à l’écrit et à
l’écriture mettant en jeu notamment les éléments visuels que sont les mots
écrits représentant des séquences d’unités phonétiques. La lecture et le langage
en l’espèce le langage écrit étant indissociables mais non réductibles l’une à
l’autre, à chaque unité phonétique distincte correspond une suite ordonnée de
lettres précise. De la sorte, un mot écrit est formé d’un certain nombre de
séquences différentes de lettres soumises à un ordre pertinent sur lequel il est
impératif de porter et de centrer l'attention de l'enfant par rapport à la
prononciation requise.
Le travail d’apprentissage revient à associer chaque séquence de lettres à
l’unité phonétique qui lui correspond. Dans ces conditions, pouvoir reconnaître
un mot écrit, c’est avant tout pouvoir discriminer ses différentes suites
graphiques ordonnées en lien avec leurs unités phonétiques respectives. D’où
l’exigence d’une segmentation syllabique des mots écrits quant à la mise en
place de l’apprentissage, procédé par lequel s'isolent à des fins d’acquisition
les séquences de lettres ou invariants à l’intérieur de ces derniers pour
favoriser par là même leur repérage et le rapprochement avec les unités
phonétiques.
L’apprentissage de la lecture aboutit principalement à la capacité à distinguer
dans chaque mot écrit les différents invariants, ou les différentes suites
ordonnées de lettres, qui correspondent chacun à une unité phonétique définie.
Cela nécessite de connaître les différentes séquences de lettres des mots
écrits, sans quoi un enfant peut difficilement reconnaître et identifier
ceux-ci, ce que montre la situation actuelle.
C’est le degré de rapidité à discriminer les différentes suites ordonnées de
lettres grâce à un entraînement approprié et des exercices de lecture pertinents
qui optimise l'automaticité de l’opération et détermine la vitesse de lecture.
Parce que les méthodes de lecture partent des sons et ne découpent pas
syllabiquement les mots écrits, elles n’offrent pas de possibilité adaptée de
connaître et de reconnaître aisément les mots écrits. Ce qui est à automatiser
afin d’optimiser la vitesse de lecture, c’est la connaissance et la
reconnaissance des invariants syllabiques en liaison avec les unités phonétiques
qui leur sont associées par rapport à la composition du mot écrit. Il importe de
le rappeler, l’apprentissage de la lecture est inséparable du langage parlé et
donc de l’oralisation (l’apprentissage de la lecture d’une langue humaine ne se
conçoit pas sans oralisation, parce que le langage oral et le langage écrit sont
très fortement imbriqués). Au cours de la phase de lecture en apprentissage,
l’enfant apprend précisément à connaître et à repérer chaque lettre dans chaque
suite ordonnée de lettres et chaque suite ordonnée de lettres dans le mot écrit,
lesquelles lettre et suite ordonnée de lettres représentent chacune une unité
phonétique du mot prononcé dans la communication orale.
L’étude de la structure interne des mots de la langue est d’un intérêt capital pour la mise au point des modalités efficaces de leur traitement. La lettre et la syllabe sont des segments qui se distribuent sur les mots. A l’instar de chaque lettre du système alphabétique de la langue, chaque syllabe classique se distribue sur les mots. Le caractère distributionnel, ou autodistributionnel, est une propriété essentielle des syllabes canoniques. La distributivité est la propriété de chaque syllabe standard distincte de s’offrir comme constituant des mots de la langue, à l’image des lettres de l’alphabet. Pour ces motifs, l’apprentissage et la connaissance des lettres et des syllabes sont impératifs. La combinatoire et les correspondances entre les unités graphiques et les unités phoniques en sont l’outil approprié. Selon le critère de la forme physique ou visuelle, les lettres et les syllabes peuvent être catégorisées comme invariants. Un invariant est une lettre ou une suite ordonnée de lettres qui correspond à une unité phonique et qui ne change pas d'identité en passant de mot à mot. L'invariant est la marque caractéristique par excellence de la constitution et du fonctionnement des langues humaines. De cette manière, une propriété générale de l’invariant en l’occurrence la séquence de lettres (syllabe ou suite ordonnée de lettres) est l’emploi dans différents mots du corpus lexical de la langue tels qu’il ressort du tableau de l’échantillon ci-après :
|
Lettre/Syllabe ou Invariant |
Contexte et position dans les mots écrits |
|
|
|
|
a |
anaconda, ananas, animal, avoir, koala, liane, piano, chéchia, ténia |
|
é |
école, élève, éléphant, ébriété, société, propriété, amitié, associé, pitié |
|
i |
ici, idole, image, imiter, initiation, ironie, ivoire |
|
o |
océan, orange, oreille, odeur, baobab, priorité, pioche, nationalité, radio |
|
u |
utile, usine, reliure, sciure |
|
ba |
bagage, balade, banane, bateau, baobab, barbarie |
|
ca |
cane, carapace, cacahuète, acacia, acajou, occasion, formica, tapioca |
|
cé |
cétacé, céleri, cérémonie, accélérer, énoncé, incarcéré, épicé, espacé |
|
ci |
cicatrice, cigale, cigogne, cinéma, cirage, facile, spécificité, ceci, ici |
|
co |
cocorico, cocotier, colonne, coquetterie, coquillage, école, crocodile |
|
di |
Didier, dire, direction, diviser, dividende, dispendieux, engourdi |
|
fi |
figue, filet, finir, définir, fiable, affiche, difficile, effigie, défi |
|
le |
levure, caleçon, parole, école, crocodile, pelle, corolle, bulle, ville |
|
li |
lire, livre, délivrer, liane, lierre, lièvre, lion, reliure, tirelire, Lilian |
|
ma |
maçon, malade, matelas, magasin, tomate, mathématique, cinéma |
|
mu |
mule, musée, murmure, munition, communication, démuni, ému |
|
na |
nager, nationalité, nature, naviguer, navire, navet, anaconda, canapé |
|
nu |
nuage, énumérer, nénuphar, contenu, retenu, menu, saugrenu |
|
pa |
papa, papaye, parade, parapluie, paratonnerre, parasol, patate, épaté |
|
su |
sucré, susurrer, mesurer, suave, sueur, suivre, cossu, tissu |
|
ti |
tige, bestiole, bâti, artistique, insatiable, répétition |
|
vi |
vivier, Viviane, vinaigre, vivre, vivrier, aviver, raviver, serviable, ravi |
|
bon |
bon, bonbon, bonté, bondir, rebondissement, abondant, jambon, gibbon |
|
con |
congé, connaître, content, contrôle, raconter, rencontrer, balcon, faucon |
|
cot |
abricot, écot, haricot, tricot |
|
fon |
foncer, fondant, effondré, enfoncer, défoncer, refonte, balafon, girafon |
|
fri |
frigidaire, frite, frileux, friser, défricher, effrité |
|
got |
ergot, escargot, marigot, mangot, mégot, ragot |
|
gra |
grave, gravir, gravure, aggraver, agrafe, agrafeuse, orthographe |
|
lon |
longévité, longueur, allonger, colonne, échelonner, échelon, grêlon |
|
mar |
marcher, marbre, marchandise, marteau, démarche, calamar |
|
men |
menthe, menton, mensonge, mentir, amende, mentalement |
|
moi |
moi, moisi, moitié, témoigner, émoi |
|
mon |
mon, monde, montagne, montre, amonceler, remonter, limon, saumon |
|
ner |
nervure, nerveux, énerver, inerte, paratonnerre, entraîner |
|
net |
net, netteté, nettoyer, manette, carnet |
|
non |
non, nonchalant, dénoncer, inondable, renoncer, chaînon, guenon |
|
res |
rester, resplendissant, restaurant, correspondre, arrestation |
|
sau |
saumon, sauter, sauver, saugrenu, primesautier, thésauriser, sursauter |
|
sol |
sol, solvable, solfège, parasol |
|
son |
son, songer, sondage, insondable, mensonge, chanson, hérisson, mousson |
|
ten |
tente, tenter, attendre, attention, entendre, étendre, contenter, prétention |
|
tes |
tester, attestation, détester, tu détestes les termites |
|
toi |
toi, toiture, toilette, toison, étoile |
|
fran |
français, franchise, affranchir |
|
fron |
froncer, fronde, frontal, affronter, effronté |
|
grou |
groupe, groupement, regroupement |
|
main |
main, maintenant, main-d’œuvre, mainmise, demain |
|
ment |
groupement, regroupement, amendement, mentalement, fondamentalement |
|
moin |
moindre, amoindrir, témoin |
|
pren |
prendre, apprendre, apprentissage, reprendre, entreprendre |
|
trou |
trou, troubadour, troupe, troupeau, troubler, trouver, retrouvailles |
|
A travers sa conception
et sa présentation, l'échantillon d'invariants ci-dessus et en particulier de syllabes canoniques de structures
variées et relativement simples vise à mettre en évidence le contexte et
la position de chacune d’entre elles dans les mots où sa présence est
attestée. Chaque syllabe standard correspond à une unité phonique et
donc à une règle générale de prononciation de la suite ordonnée de
lettres qu’elle constitue dans la langue française écrite. Un aspect
capital supplémentaire de la modalité d’enseignement que l’échantillon
représente réside dans les possibilités de repères offertes aux élèves
au-delà de l’approche explicite et systématique sous-jacente. Dans cet
échantillon, le recours à la colorisation tient quelque peu lieu de
décomposition syllabique des mots. On imagine aisément les difficultés
d’une liste de mots sans découpage en syllabes ni colorisation,
c’est-à-dire sans points d’appui pour les élèves ; pareille liste n’a
pas grand intérêt, parce qu’elle laisse les élèves seuls face au
problème de fond qui est l’accès au principe d’organisation et de
fonctionnement des mots écrits. La marque à caractère distributionnel
dégagée représente certes un indice à prélever dans la démarche de
reconnaissance des mots écrits mais derrière l’indice, il y a une
organisation formelle stricte consistant en une règle de réalisation
phonétique, à énoncer explicitement, avec simplicité et généralité à des
fins d’apprentissage. Comme le suggère l’étude de l’exemple donné, les
invariants syllabiques sont à s’approprier par les élèves afin de
s’assurer l’accès à la maîtrise du traitement des mots écrits qui ouvre
la voie à la maîtrise de la lecture. |
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Par rapport à la langue écrite qui code la langue orale,
un invariant est un élément du système syllabique entrant dans la composition
des mots du vocabulaire de la langue. Ainsi, s’agissant de mots écrits, les
invariants de ‘tomate’ ou ‘to ma te’ sont ‘to’, ‘ma’, ‘te’ ; ceux de
‘solennellement’ ou ‘so len nel le ment’, ‘so’, ‘len’, ‘nel’, ‘le’, ‘ment’ ;
ceux de ‘lentement’ ou ‘len te ment’, ‘len’, ‘te’, ‘ment’ ; ceux de « matelot’
ou ‘ma te lot’, ‘ma’, ‘te’, ‘lot’ ; ceux de ‘sauterelle’ ou ‘sau te rel le’, ‘sau’,
‘te’, ‘rel’, ‘le’ ; ceux de ‘maternellement’ ou ‘ma ter nel le ment’, ‘ma’,
‘ter’, ‘nel’, ‘le’, ‘ment’ ; ceux de ‘automobile’ ou ‘au to mo bi le’, ‘au’,
‘to’, ‘mo’, ‘bi’, ‘le’ ; ceux de ‘motocyclette’ ou ‘mo to cy clet te’, ‘mo’,
‘to’, ‘cy’, ‘clet’, ‘te’. Présenté comme tel, un invariant est une règle
générale de réalisation phonétique qui, une fois apprise et connue, s’applique,
sauf exception, à tous les mots où sa présence est attestée. Les invariants sont
mis en place au cours de la construction de la combinatoire (cf. Livret 1b.
Assemblage des lettres et Apprendre à lire en CP). En dernière
instance, deux classes d'invariants des mots du stock lexical de la langue
assurent l’accès à la maîtrise de la lecture de ces mots ; c’est les lettres et
les syllabes standards. Dans ces conditions, on peut parler de distributivité
de la syllabe autant que de la lettre dans la composition des mots du lexique de
la langue justifiant la nécessité de la connaître dans sa structure et son
fonctionnement à des fins de reconnaissance et d’identification dans les mots du
champ lexical de la langue. Sur ce, le problème de fond des méthodes de lecture
est celui des règles de lecture, à travers les syllabes constitutives, des mots
écrits qu’elles négligent de dégager et de formuler, sous un angle pédagogique,
explicitement avec généralité et simplicité. Comment faire apprendre à lire
"bienvenue" par rapport à la lettre "e" d'une part et à la séquence de lettres
"en" d'autre part si l'on ne prend pas le soin de décomposer le mot en syllabes
canoniques "bi en ve nue" ? Pareillement pour la suite ordonnée de lettres "an"
de "instantanément" qui donne "ins tan ta né ment" permettant un enseignement et
un apprentissage explicites. Dans le même sens, la lecture de "e" dans l’énoncé
"C’est une jeune et belle femme" sera difficilement acquise sans apprentissage
structuré et systématique. Devant les faits de langue évoqués et souvent traités
par les chercheurs en termes notamment de prélèvement d’indices de comparaison
entre les mots en vue du déchiffrage, la spécificité de la méthode linguistique
de lecture est de s’élaborer sur la structure et le fonctionnement de la langue
française à commencer par ceux des mots dont les mots écrits tout spécialement.
Par cette caractéristique, la méthode linguistique de lecture permet
intrinsèquement l’élimination des problèmes de déchiffrage, de compréhension,
d’orthographe, de dyslexie.
Un facteur suffisant d’invalidation des méthodes de lecture est de tourner le
dos à l’apprentissage de la prononciation des lettres en fonction de
l'environnement et de la position dans les mots écrits.
Au sens empirique, en tant que locuteur natif, l’enfant connaît la langue parlée
mais pas la langue écrite ; scientifiquement, c’est-à-dire en prenant appui en
particulier sur les recherches de neuroscience, de cogniscience et de
linguistique, il convient de lui enseigner à relier les catégories d’éléments de
la langue écrite qu’il ne connaît pas à celles de la langue parlée qu’il
connaît. L’approche pédagogique conduit de la langue écrite à la langue parlée
et se construit sur la base de données parfaitement organisées et graduées.
C'est un enseignement explicite au contenu matériel ramené à des règles simples
et générales.
D’un point de vue neuro-cogni-linguistique, c’est-à-dire selon des
considérations théoriques relevant de la neuroscience, de la cogniscience et de
la linguistique qui sont les sciences fondamentales de l’étude de la lecture, le
défaut originel et rédhibitoire des méthodes de lecture réside dans une
méconnaissance, en plus de la méconnaissance des enjeux cruciaux de la
décomposition syllabique des mots écrits et de la combinatoire qui optimise
l'apprentissage grâce au principe alphabétique réactualisé, des réalisations
phonétiques des lettres de l’alphabet du français moderne suivant le contexte et
la situation dans les mots écrits, lacune dont les impacts négatifs sont les
difficultés de reconnaissance et d’identification des mots écrits ainsi que de
compréhension de ce qui est lu, les difficultés d’orthographe, les problèmes
d’illettrisme et de dyslexie. Neuroscientifiquement et pédagogiquement, du fait
que l’alphabet qui transcrit la langue est un système de symboles abstraits et
conventionnels, les lettres doivent être nécessairement apprises et connues, ce
que la quasi-totalité des méthodes de lecture se refuse à enseigner pour des
motifs contestables, d’où de sérieuses lacunes, en termes d’acquisition, des
savoirs et des savoir-faire par rapport à la maîtrise de la lecture.
Dans ces conditions, apprendre à lire en écrivant est un outil de compensation
des difficultés des méthodes de lecture. L’instauration d’une relation de
dépendance entre l’apprentissage de la lecture et l’apprentissage de la
production de l’écrit est contredite par plusieurs observations : le système
anglo-saxon d’enseignement n’associe pas les activités d’apprentissage de la
lecture et celles de production de l’écrit ; les parents font apprendre à lire
mais non à écrire à leurs enfants en dehors de l’école, lesquels entrent en CP
sachant lire mais non écrire, ce qui n’a aucune incidence sur la scolarité ;
selon le rapport N° 2006-083 de novembre 2006 de l’IGEN (Inspection Générale de
l'Education Nationale), « Les activités d’écriture sont moins systématiques
qu’attendu. » dans les classes, ce qui prouve l’intérêt mineur de cet outil à ce
niveau ; des témoignages d’enseignants font état de difficultés à faire
apprendre à lire en même temps qu’à écrire à des enfants qui ne sont pas
capables de déchiffrer les mots écrits. Du reste, au vu de la nature et du mode
de fonctionnement des langues humaines, il n’apparaît pas légitime d'enseigner
simultanément à lire et à écrire à des enfants qui ne savent pas reconnaître les
mots écrits ; par contre, apprendre à lire en écrivant est utile quand les
enfants sont capables de reconnaître les mots écrits : à ce moment-là, les
activités de production de l'écrit consolident celles d’apprentissage de la
lecture et favorisent l’acquisition de l’orthographe.
Au total, les méthodes de lecture sont non valables parce qu'elles font
l'impasse, d'une part, sur l'apprentissage et la connaissance des lettres de
l'alphabet et, d'autre part, sur la prononciation des lettres de l'alphabet
suivant leur environnement et leur situation dans les mots écrits et, de ce
fait, ne sont pas adaptées au fonctionnement du français écrit et, par-delà, aux
fonctionnements du cerveau et de la cognition. En termes de fonctionnement du
cerveau, de la cognition et du français écrit justement, les méthodes de lecture
souffrent de lourds déficits de conception et de présentation : pour construire
le corps de la connaissance, elles se servent de lettres de l’alphabet, qui ont
la particularité d’être prononcées selon le contexte et la position et,
pourtant, elles délaissent l’enseignement des lettres de l’alphabet et celui de
leurs changements contextuels et positionnels de prononciation, ce qui rend
difficiles la reconnaissance et l'identification des mots écrits ainsi que la
compréhension. Au contraire, dans la pédagogie dénommée sous un angle théorique
"méthode linguistique de lecture" (pour signifier précisément qu'il s'agit d'une
méthode de lecture bâtie non pas uniquement soit sur les lettres de l'alphabet
(méthode alphabétique) soit sur les syllabes (méthode syllabique) mais sur
l'ensemble des catégories du langage et plus particulièrement du langage écrit
dont les unités sont les lettres, les syllabes, les mots, les phrases et les
textes) par simplification et facilitation, les connaissances fournies sont
élaborées de façon rigoureusement structurée et progressive, et les lettres de
l'alphabet et leurs combinaisons (ou syllabes) sont présentées et prononcées en
fonction du contexte et de la position dans les mots écrits de la langue, ce qui
facilite la reconnaissance et l'identification des mots écrits et garantit une
lecture rapide, sûre et exacte. A ce sujet, les avancées les plus récentes de la
recherche scientifique sur l’apprentissage de la lecture permettent de résumer
le modèle exigeant de conception pédagogique en une formule : la méthode de
lecture est déterminée par la manière dont le français écrit, le cerveau et
la cognition fonctionnent ; le cadre général de conception et d'élaboration en
est la science et la méthodologie de la recherche scientifique.
La preuve de la thèse de fondement de la méthode de lecture sur le mode
de fonctionnement de la langue écrite, des réseaux cérébraux et des structures
cognitives est apportée par l’exemple fort illustratif, en termes d'adéquation
et d'efficacité, de la Finlande dans les résultats des études d'évaluation
comparatives internationales menées par l’OCDE. L'analyse de contenu des
programmes pédagogiques de lecture du Ministère français de l'Education
nationale spécialement en 2002, 2003, 2006 et 2008, appuyée en aval sur la
neuroscience, la cogniscience et la linguistique générale ainsi que la
linguistique française et étayée en amont sur la science et la méthodologie de
la recherche scientifique, conduit à la méthode de lecture du système finlandais
d'enseignement unanimement reconnu très performant et pratiquant une méthode de
lecture validée en particulier par les découvertes scientifiques de Stanislas
Dehaene, la méthode dite synthétique (ou syllabique ou encore alphabétique).
Construite sur ces bases scientifiques, la méthode de lecture devient
pertinente. La caractéristique de la méthode de lecture pertinente est
d’être adaptée aux enfants plutôt que l’inverse qui se passe à l’heure actuelle.
La méthode de lecture est pertinente et adaptée par rapport aux fonctions
cérébrales et mentales des enfants et au fonctionnement du français écrit.
Dans l’accès à la compétence de lecture, il y a un enjeu central de maîtriser le
code écrit pour assurer le décodage des mots écrits, la compréhension de la
lecture, l’orthographe, la prévention et la lutte contre l’illettrisme ainsi que
la dyslexie ; or, il y a une méconnaissance de l’enjeu décisif de maîtriser le
code écrit qui conditionne ce succès et celui de tout le reste et, par suite,
une méconnaissance de la modalité pertinente et donc efficace pour l’acquisition
de cette maîtrise. C’est ce qui explique le peu de résultats actuels de
l’enseignement et de l’apprentissage de la lecture et, par contraste, le
bien-fondé de la méthode linguistique de lecture dont la pertinence tient à la
conformité au mode de fonctionnement du cerveau, de la pensée et de la langue
française écrite.
D’un point de vue cérébral, mental et langagier, connaître et maîtriser, dans le
processus d’apprentissage de la lecture, le traitement des mots écrits en tant
qu’unités sémantiques minimales de la communication écrite, sont la voie de
passage obligé pour acquérir la capacité à lire et à comprendre d’abord les
mots, ensuite les phrases et enfin les textes. Le traitement est celui des
lettres et des syllabes qui servent à former les mots. Le Comité du National
Reading Panel le désigne du nom de déchiffrage. L’Observatoire national de la
lecture a élaboré, à juste titre, le concept de traitement des mots écrits qui
est au centre de l’intérêt de la lecture en apprentissage. Stanislas Dehaene
valide le concept au travers des résultats de ses travaux. Un apport spécifique
de la méthode linguistique de lecture est de faire des lettres et des syllabes
des mots écrits du français le socle des connaissances et des compétences
nécessaires pour réussir à déchiffrer les mots écrits, pendant que la méthode
orale et dérivée se tourne vers la discrimination des sons des mots parlés du
français au motif discutable que l’enfant connaît le français parlé (or, et ce
n’est pas la seule ni la principale objection, la lecture en apprentissage
concerne directement la langue écrite et doit se focaliser sur celle-ci, ce qui
suppose non pas une confusion, mais une distinction entre langue parlée et
langue écrite surtout dans le cadre de l'apprentissage de la lecture). Il y a
lieu de noter à cet égard et par rapport aux conclusions de l’étude du National
Reading Panel que le principe d’efficacité du déchiffrage et de la méthode
phonique corrélative consiste neuroscientifiquement dans les relations
graphie-phonie ou lettre-son et non pas phonie-graphie, son-lettre,
phonème-graphème, graphème-phonème … adoptés par la plupart des méthodes
phoniques de lecture qui font référence à la phonologie et se veulent
syllabiques, mais procèdent de l’expression orale vers l’expression écrite et ne
font pas de différence entre son et phonème. Si la phonologie est tout indiquée
pour la transcription des langues humaines, en revanche, elle est sans intérêt
pour l’enseignement et l’apprentissage de la lecture et se doit de ce fait
d’être abandonnée par rapport à ces finalités, d’autant plus que sa présence
complique davantage le travail des enseignants et des élèves. Au reste, le
mécanisme de fonctionnement du cerveau n’autorise pas la phonologie dans
l’enseignement de la lecture. De plus, la science des relations en mathématiques
offre la possibilité d’argumenter contre les correspondances, à référence
phonologique, entre les unités de la langue française orale et celles de la
langue française écrite et, par ricochet, contre la présence de la phonologie
dans l’enseignement de la lecture. Renoncer à la phonologie conduit à un
principe alphabétique cohérent assis sur la langue française écrite et à
l’élaboration d’un contenu pédagogique rigoureusement organisé et progressif de
la lecture requis par le fonctionnement du cerveau.
Ainsi, sur la base des données scientifiques, la méthode analytique, la méthode
orale et la méthode mixte, entre autres, ne sont pas qualifiées comme méthodes
d’enseignement de la lecture.
A la lumière des derniers travaux issus de la recherche scientifique, la méthode
de lecture se conçoit d'après le fonctionnement du cerveau, de la pensée et du
langage. La méthode linguistique de lecture s'attache à répondre à cette
conception exigeante et efficace. Il y a un principe cardinal dans
l’apprentissage réussi de la lecture des langues humaines, lequel principe est
lié à leur nature et à leur mode de fonctionnement : la connaissance, ou
l’encodage, du système alphabétique et du système syllabique qui détermine la
reconnaissance et l’identification des mots écrits, condition impérative de
possibilité de compréhension des mots, des phrases et des textes. Le contenu
pédagogique de la méthode linguistique de lecture repose sur ce postulat
fondamental. Comme ceux d’André Giordan dans le domaine de l’apprentissage
appliqué à l’éducation dont relève l’apprentissage de la lecture, les résultats
des travaux de Stanislas Dehaene dans le domaine de l’apprentissage de la
lecture ont une immense portée puisqu’ils fondent véritablement ou
scientifiquement la méthode synthétique de lecture théoriquement appelée méthode
linguistique de lecture. Sur ce point, la méthode linguistique de lecture n’est
pas une méthode de plus par rapport aux nombreuses autres déjà existantes, mais
une tentative de construction de la méthode de lecture correspondant au
fonctionnement du cerveau et de la pensée dont Stanislas Dehaene et André
Giordan disent avec raison que les processus sont généraux et universels. Par
ailleurs, en surface, les langues humaines sont très différentes les unes des
autres tandis qu’en profondeur, leurs mécanismes de fonctionnement sont généraux
et universels. Cela équivaut à affirmer que les mécanismes neurologiques,
psychologiques et linguistiques sont identiques chez tous les élèves qui
apprennent à lire indépendamment de leurs origines socioculturelles, ce qui
suppose l’hypothèse de l’existence d’une seule méthode de lecture compatible
avec l’esprit scientifique, et c’est le motif pour lequel l’idée même de
pluralité de méthodes de lecture d’une langue telle le français n’est pas
scientifiquement recevable. A ce propos, l’expression « la méthode de lecture »
relève d’un point de vue scientifique. La généralité et l’universalité du
fonctionnement du cerveau et de la pensée face à l’apprentissage du langage
écrit commandent, comme en Finlande réputée pour ses très brillants résultats
dans le secteur, une méthode d’enseignement unique qui est la méthode de
lecture. L’objet du savoir pour une meilleure réussite de l’apprentissage de
la lecture s’établit sur la base du fonctionnement du cerveau, de la pensée et
du langage.
Dans l’état de la recherche scientifique et pédagogique évoquée, le programme de
2002 marque, par certains aspects, la nécessité de connaître le principe
d’organisation et de fonctionnement des mots écrits quant à l’apprentissage de
la lecture. En ce sens et inspiré par ailleurs par les résultats impressionnants
notamment en lecture du système scolaire finlandais, l’arrêté de 2006 recommande
l’usage de la méthode synthétique dans les écoles. Dans la même perspective, le
nouveau programme de 2008 prévoit que les élèves doivent savoir lire les mots
simples à la sortie de la grande section de l’école maternelle.
Il convient que les élèves soient en capacité de lire les mots avant de
commencer les apprentissages essentiels en CP. Telle est la pensée pédagogique
qui domine la conception des contenus des manuels d’exercices de lecture de la
méthode linguistique de lecture. Ce prérequis indispensable est la meilleure
solution à de nombreux problèmes auxquels le système éducatif se trouve
confronté à l’heure actuelle, et dont le premier est celui de l’apprentissage de
la lecture (voir, entre autres, les résultats des évaluations internationales
PISA), lequel apprentissage de la lecture est le déterminant majeur de la
réussite de la scolarité.
C’est bien connu, beaucoup d’élèves de l’école maternelle qui entrent en CP
maîtrisent la lecture, instruits par leurs parents. Aucune critique n’a été
émise à l’encontre de la qualité de cette compétence acquise hors de l’école et,
par-delà, à l'encontre de la méthode de lecture synthétique sous-jacente. En
conséquence, il est possible de permettre aux élèves d’accéder à la maîtrise de
la lecture en CP.
Savoir lire avant d’aborder les apprentissages fondamentaux est un formidable
atout pour les élèves.
Les conceptions scientifiques et pédagogiques qui sous-tendent les idées exprimées sont celles d’une rationalité de la didactique qui, au vu de l’extrême complexité du réel, postule la transmission des savoirs et des savoir-faire fondée sur le principe pédagogique essentiel d’organisation et de progression de l’objet de la connaissance en liaison avec le mode de fonctionnement cérébral et cognitif ainsi que, pour le cas présent, le mode de fonctionnement de la langue française écrite par rapport à l'enseignement et à l'apprentissage de la lecture. Au-delà d’un fond commun de bon sens, les grandes valeurs pédagogiques classiques d'organisation et de progression relèvent des contraintes de l'architecture du cerveau et de celles de la cognition.
Bernard Wemague
05 janvier 2010