La méthode syllabique et le déchiffrage
 

  

A l’observation et à l’analyse, la méthode syllabique se définit comme une approche pédagogique de la lecture qui opère par la combinaison des lettres en ensembles ordonnés et limités de lettres dénommés syllabes dans les mots écrits et représentant chacun une unité de prononciation dans les mots parlés d’une langue humaine. Les lettres et les syllabes constituent les deux catégories d’unités graphiques qui servent à composer les mots écrits de la langue avec lesquels sont construits les phrases et les textes de la communication écrite et, par voie de conséquence, à déchiffrer ces mots dans l’activité de lecture.

La syllabe est une unité de base de la parole et donc de la lecture ; de ce point de vue, la parole et la lecture sont les deux faces d’une même réalité qui est le langage en tant que moyen de communication. Qu’il s’agisse du langage oral ou du langage écrit, une même syllabe est réemployée dans différents mots, oraux ou écrits, et c’est cette récursivité syllabique qui assure une certaine cohérence et une relative facilité de l’activité d’apprentissage. L’enfant se sert de ses connaissances des structures syllabiques canoniques pour lire les mots jamais rencontrés auparavant.

La méthode syllabique est le procédé qui correspond au chiffrage (ou encodage, qui est la connaissance ou la mise en mémoire des unités alphabétiques et syllabiques des mots écrits de la langue) et au déchiffrage (ou décodage, qui est la reconnaissance et l’identification des unités alphabétiques et syllabiques des mots écrits de la langue) en matière de lecture et, en sous-jacence, au mode de fonctionnement du cerveau, de la pensée et de la langue écrite dans le domaine de l’apprentissage de la lecture.

Le déchiffrage est une notion si caractéristique de la méthode syllabique que les détracteurs la stigmatisent telle à des fins de récusation en dépit des résultats hautement probants comme ceux de l’étude américaine du National Reading Panel. La question secondaire est de savoir si la méthode de lecture est syllabique, globale, mixte, naturelle, interactive, intégrative, phonémique, phonétique, phonologique, etc. La question première est de savoir quelle est la méthode de lecture qui, indépendamment de la dénomination qui doit toutefois être légitimée en termes théoriques, correspond au fonctionnement du cerveau, de la pensée et de la langue française écrite. Le déchiffrage est l’étape essentielle de la méthode de lecture optimisée au vu de la nature et du mode de fonctionnement des langues humaines dont la langue française en particulier, du cerveau et de la pensée dans le domaine de l’apprentissage de la lecture. Le mot déchiffrage dérive de chiffre qui désigne chacun des éléments de formation des nombres du système de numération. Sous cet angle, déchiffrer les mots écrits, c’est différencier les constituants des mots écrits et prononcer ceux-ci correctement. Sur la base des résultats des travaux de l’Observatoire national de la lecture, déchiffrer les mots écrits, c’est reconnaître et identifier les mots écrits ; reconnaître les mots écrits, c’est discriminer par l’analyse les syllabes et les lettres dans les mots écrits et identifier les mots écrits, c’est accéder à leur forme de représentation symbolique, leur prononciation et leur signification. Le socle fondamental de construction du déchiffrage en lecture réside dans la construction du système de règles de relations entre, d’une part, les lettres et leurs combinaisons (syllabes) et, d’autre part, les sons auxquels ces unités graphiques sont conventionnellement reliées.

Le principe de correspondance qui part des lettres pour aller aux sons associés demeure valable pour les langues à écriture phonologique autant que pour les langues à écriture non phonologique (comme le français). En revanche, le principe de correspondance qui va des sons aux lettres n’est pas valable du point de vue du fonctionnement cérébral. A cause d’une grille d’analyse et d’interprétation non scientifique particulièrement en termes de phonétique acoustique du concept de connaître, une tendance très marquée dans les travaux de recherche valorise la démarche pédagogique qui va des sons aux lettres (orientation son-lettre) tandis que certains chercheurs tiennent sémantiquement pour équivalentes les approches pédagogiques sons-lettres et lettres-sons. Dans un cas et dans l’autre, il n’est pas pris en compte le mode de fonctionnement cérébral. D’autres chercheurs au contraire, s’appuyant sur le fonctionnement du cerveau et de la pensée ainsi que sur la nature et le fonctionnement des langues humaines en général et des langues écrites en particulier, procèdent à la démarche pédagogique qui va des lettres aux sons et qui est adéquate à son objet.

Par rapport aux considérations ci-dessus, la présence de la phonologie dans l’enseignement de la lecture est à l’origine d’une grande partie des difficultés auxquelles les méthodes de lecture doivent faire face. A ce propos, la phonologie est non seulement sans intérêt pour l’enseignement de la lecture, mais encore induit une complication notable de ce dernier. Sa suppression allège, simplifie et facilite nettement l’enseignement et l’apprentissage de la lecture.

Quelques-uns des arguments qui réfutent les méthodes de lecture référées à la phonologie peuvent être rappelés :

1) Les méthodes de lecture ne tiennent pas compte des avancées remarquables de la linguistique réalisées au cours du 20ème siècle, lesquelles conçoivent une langue humaine fondamentalement comme un « système de règles », conception qui implique, dans le champ pédagogique, la formulation des règles explicites, simples et générales en matière de transmission des connaissances conformément au fonctionnement neurocognitif dans le domaine épistémologique.

2) Les méthodes de lecture confondent le concept de son qui est l’objet d’étude de la phonétique et celui de phonème qui relève de la phonologie dont la vocation principale est d’établir le système d’éléments dits phonèmes pour la représentation graphique spécifique à une langue humaine quelconque.

3) Les méthodes de lecture fondent leur démarche qui mène de la langue orale à la langue écrite ou de l’oral à l’écrit sur la phonologie dont l’introduction dans l’enseignement de la lecture repose sur deux faits contestables : a) La langue orale préexiste à la langue écrite. C’est un argument peu consistant. b) En tant que locuteur, l’enfant « connaît » les sons de la langue et alors, il apparaît nécessaire de partir de ce qu’il connaît, les sons, pour aller à la découverte de ce qu’il ne connaît pas, les lettres qui codent les sons. Le raisonnement est spécieux ; les connaissances en possession de l’enfant ne sont guère de nature à lui assurer un apprentissage axé sur les sons du langage oral. Au reste, même formelles, les connaissances des sons de la langue n’auraient pas d’intérêt pour l’apprentissage de la lecture comme le montrent des contre-exemples tels ceux des parents et des enseignants qui, sans recours à la phonologie à laquelle ils ne sont pas formés, assurent pourtant avec un réel succès l’enseignement de la lecture aux enfants. Plus encore, la démarche d’enseignement de la lecture qui part des sons pour aller vers les lettres vient à l’encontre du fonctionnement du cerveau.

 

Un enfant parlant le français et un enfant ne parlant pas le français qui apprennent à le lire ont, le premier, un atout et un handicap et, le second, un double handicap. L’enfant qui parle le français a un atout qui est la connaissance, empirique ou informelle, de la langue parlée et un handicap qui est l’ignorance de la langue écrite. L’enfant qui ne parle pas le français a deux handicaps qui sont l’ignorance de la langue parlée et l’ignorance de la langue écrite. L’analyse des différences va être illustrée à l’aide d’un exemple de mots tels que « cabane » et « festival » classiquement décomposables syllabiquement « ca ba ne » et « fes ti val » et transcrits phonétiquement [kabanә] et [fєstival] ou [ka ba nә] et [fєs ti val] dans lesquels chaque syllabe dite unité graphique de mots écrits représente chaque syllabe dite unité phonique de mots parlés.

Un enfant de langue française « possède » la forme phonique des mots et l’apprentissage de la lecture dans cette étape décisive revient chez lui à associer les unités graphiques non connues aux unités phoniques correspondantes connues de lui, en conformité avec le mode de fonctionnement cérébral.

Un enfant qui ne parle pas le français doit apprendre à associer les formes graphiques aux formes phoniques correspondantes, lesquelles sont ignorées de lui. La démarche pédagogique part des formes graphiques pour aller aux formes phoniques, ou de la langue écrite à la langue orale, suivant le principe de fonctionnement du cerveau.

La méthode de lecture optimisée est celle qui répond au mode de fonctionnement du cerveau qui, en conséquence, va des lettres aux sons ou prononciations qu’elles représentent. Elle est appelée méthode syllabique ou synthétique. Autrement dit, la méthode de lecture pertinente part des unités graphiques pour aller vers les unités phoniques associées.

La bonne manière de procéder en matière d’enseignement et d’apprentissage de la lecture du français écrit consiste, dans une première étape cruciale précédée de l’acquisition des lettres de l’alphabet et de leurs attributs, à porter l’attention des élèves sur les différents points complémentaires qui suivent :

1) le mot écrit décomposé en syllabes (ou unités graphiques au regard des unités phoniques) ;

2) chaque syllabe du mot écrit décomposé en syllabes ;

3) les différentes lettres de chaque syllabe du mot décomposé ;

4) la catégorie d’appartenance de chaque lettre ;

5) l’ordre des lettres de chaque syllabe ;

6) l’entourage de chaque lettre de la syllabe ;

7) la position de chaque lettre dans la syllabe ;

8) la prononciation de chaque syllabe (suivant l’entourage et la position des lettres constitutives) ;

9) la prononciation du mot ;

10) la signification du mot.
L’accès à la lecture d’un mot écrit passe par la connaissance des structures syllabiques classiques des mots écrits de la langue, c’est-à-dire par la connaissance des unités graphiques qui correspondent à peu près aux unités phonétiques. C’est à travers l’acquisition de la combinatoire que les élèves s’approprient les différents profils de syllabes qui entrent dans la composition des mots écrits de la langue et qui leur permettent, surtout avec rapidité, de déchiffrer ou de reconnaître et d’identifier les mots écrits. Pour être efficient, le travail sur l’automatisation du déchiffrage doit s’effectuer à partir des standards syllabiques. Le résultat visé et atteint doit permettre aux élèves de repérer d’un coup d’œil les différents ensembles de syllabes qui composent un mot ; c’est-à-dire, pour faire court, les différentes unités graphiques correspondant à différentes unités phoniques. C’est la compétence acquise par celui ou celle qui maîtrise l’acte de lecture.
Ainsi qu’on peut le constater, la modalité d’approche en œuvre à ce niveau mobilise la lettre, la syllabe et le mot, lequel mot est porteur de signification et fait partie du vocabulaire du français. En conséquence, les syllabes concernées sont celles des mots du français écrit. L’accès à la signification d’un mot écrit est lié à son déchiffrage et donc à la reconnaissance de ses syllabes, d’où l’importance extrême de cette compétence : les efforts se concentrent sur le sens de ce qui se lit lorsque l’attention n’est plus parasitée et a fortiori monopolisée par des problèmes de déchiffrage. De là l’impératif de l’automatisation de la reconnaissance et de l’identification des mots écrits.
En toile de fond des activités d’enseignement et d’apprentissage de la lecture, il y a des assemblages ou combinaisons des lettres pour former les syllabes des mots écrits dont la propriété majeure est précisément d’être prononcés en fonction du contexte et de la position des lettres dans les syllabes qui les composent, selon le fonctionnement neurocognitif.
Les manuels de la méthode linguistique de lecture correspondent à l’enseignement et à l’apprentissage de la lecture commandés par le mode de fonctionnement du cerveau, de la pensée et de la langue française écrite.
Le meilleur procédé pédagogique de lecture consiste à présenter les unités graphiques des mots écrits par rapport aux unités phoniques des mots prononcés. Pour l’exprimer différemment, il convient de présenter aux élèves les mots écrits décomposés en syllabes correspondant chacune à une unité phonétique, dans le respect du modèle de découpage syllabique traditionnel des mots écrits de la langue française. L’énonciation des règles de lecture des syllabes successives menant à la lecture du mot s’appuie sur le schéma de formation de chaque syllabe.
 

L’erreur profonde et rédhibitoire des méthodes de lecture est de ne pas mesurer l’importance de la connaissance des structures syllabiques standards des mots écrits de la langue française comme fondement du déchiffrage des mots écrits dans l’apprentissage de la lecture, selon les dernières recherches de neuroscience et de cogniscience qui apportent la compréhension des processus d’apprentissage de la lecture et de la linguistique qui apporte la compréhension de la nature et du fonctionnement du langage oral et écrit dans la perspective de l’élaboration du contenu pertinent de la méthode d’enseignement de la lecture.

 Bernard Wemague
11 janvier 2010