L’alphabet

 

Sous l'angle essentiellement sémiologique, l'alphabet est un ensemble fini d'éléments graphiques conventionnels servant à représenter les éléments phoniques pertinents d'une langue humaine particulière.
Cette notion de la plus haute importance pour la méthode de lecture des langues naturelles a besoin néanmoins de précisions au vu du destin qui lui a été réservé jusqu’à ce jour dans les résultats des travaux de recherche pédagogique.

Trois types d’alphabet latin sont enregistrés, qui sont l’alphabet traditionnel, l’alphabet phonétique et l’alphabet phonologique.
L’alphabet traditionnel ou alphabet usuel, employé depuis le début de leur histoire graphique, est celui des langues humaines à système d’écriture relativement ancien marqué par des changements phonétiques des lettres (1) liés au contexte et à la position dans les syllabes et les mots. Les langues de longue tradition d’écriture répondent à cette description. Il s’agit de langues dont le système de transcription n’est ni phonétique ni phonologique.
L’alphabet phonétique, élaboré vers la fin du 19e siècle, est un répertoire de signes graphiques créé à partir des principaux sons des diverses langues humaines du monde. Le principe en est qu’à chaque son distinct est associé un signe graphique distinct unique.
L’alphabet phonologique est un système de signes graphiques propre à une langue particulière et issu de l’alphabet phonétique. Principe : à chaque son pertinent de la langue est attribué un signe graphique appelé phonème ; de plus, les signes graphiques ne subissent pas de changement de prononciation lié au contexte et à la position et demeurent donc invariables.
Il y a chevauchement des trois alphabets ; par exemple, les lettres a, b, d, f, i, l, m, n, p, etc., appartiennent à la fois aux uns et aux autres.


Dans la terminologie scientifique courante, la définition de l’alphabet se réfère surtout à la phonologie et suppose des langues humaines à notation phonologique. Or, l’alphabet usuel de la langue française sur lequel s’opère l’enseignement de la lecture ne répond pas à la définition de l’alphabet à base phonologique (2). En conséquence, la phonologie n’est pas appropriée aujourd’hui pour la définition de l’alphabet par rapport à la transcription de la langue française.

L’alphabet et la syllabe sont des catégories linguistiques qui ont connu un triste sort dans la littérature sur la lecture : ils ont longtemps été mis à l’index au motif de ne pas être porteurs de significations mais encore victimes de l’erreur dont le corollaire est les méthodes à référence phonologique construites sur la notion de sens. Pour résumer, au rôle de socles joué par l’alphabet et la syllabe s’est substitué celui de sens.
Mais, leur intérêt est fondamental par rapport à l’élaboration de la méthode de lecture.
L’alphabet est la liste de l’ensemble fini des signes graphiques employés pour désigner les éléments phoniques minimaux, ou sons, d’une langue humaine, tandis que la syllabe est l’assemblage de ces signes graphiques pour constituer les autres unités linguistiques (mots, phrases et textes). Le sens, but final de l’écrit, est interprété à partir du résultat produit par les combinaisons conventionnelles des lettres de l’alphabet. Il se comprend qu’un traitement non approprié des données essentielles constituées d’outils de fond que représentent l’alphabet et la syllabe ait conduit à de graves difficultés conceptuelles et pédagogiques de la lecture.

Au regard de la tradition d’écriture de la langue française comme de toutes les langues humaines à système graphique de longue date, la notion d’alphabet dont dérive l’épithète alphabétique dans les concepts fondamentaux de principe alphabétique et de code alphabétique, prête à équivoque.
En effet, l’analyse des données d’observation révèle que l’alphabet et le qualificatif alphabétique peuvent être soit phonétiques soit non phonétiques. A la différence du dernier cas, le premier est marqué par des correspondances régulières entre les éléments graphiques et phoniques de la langue.

Au centre du principe alphabétique, manière commune aux langues humaines d'utiliser un ensemble fini de symboles graphiques conventionnels pour désigner leurs éléments sonores, se trouve le concept de code alphabétique qui donne lieu à deux définitions possibles et contradictoires. Très schématiquement, l’une est la suivante : le code alphabétique est l’ensemble fini des correspondances graphies-phonies. Voici l’autre : le code alphabétique est l’ensemble fini des correspondances phonies-graphies. Ce qui est particulièrement important à remarquer est que dans un cas, on procède de ce qui est écrit (ou ce qui relève de la langue écrite) vers la façon de le prononcer et, en conséquence, de la lettre de l’alphabet ou signe graphique vers le son qui lui est conventionnellement attribué ; dans l’autre, c’est l’inverse. Que choisir alors et sur la base de quelles considérations ?

En somme, dans la mesure où l’alphabet ne concerne que les langues à système d'écriture et où le mot alphabet comme le mot lire est couvert par l'aire lexicale d'écriture, la graphie en tant qu’outil de représentation symbolique des langues écrites est centrale et c’est l’orientation graphies-phonies qui paraît logique dans l’activité d’apprentissage de la lecture. De plus, la langue française est une langue à système graphique non phonologique ; dans ces conditions, l’enseignement de la lecture se doit de partir du système graphique non phonologique actuel pour aller vers les sons correspondants (3). Les résultats de la recherche en neurosciences viennent confirmer la dialectique de la démarche.

Lettre de l’alphabet

Une grande ambiguïté entoure l’expression lettre de l’alphabet par rapport au principe de transcription contemporaine de la langue française.
Avant l’avènement des méthodes de lecture à base de référence phonologique autour des années 1970, l’expression lettre de l’alphabet était employée pour désigner une unité graphique minimale non phonologique servant à représenter un élément sonore indivisible de la langue française. A partir des années 1970, elle est utilisée pour désigner une unité graphique minimale phonologique servant à représenter un élément sonore indivisible de la langue française. De cette façon, dans le premier cas, l’alphabet est une liste de l’ensemble fini d’unités graphiques minimales non phonologiques et, dans le dernier, une liste de l’ensemble fini d’unités graphiques minimales phonologiques destinées à noter les sons élémentaires de la langue française. Appelées lettres, les unités graphiques minimales ou indivisibles sont des signes conventionnels énumérés selon un ordre conventionnel, d’où l’absolue exigence d’un enseignement et d’un apprentissage en matière d’acquisition de la compétence en lecture ; d’où également l’absolue nécessité de partir des lettres pour aller vers les sons qui leur correspondent.
A l’heure actuelle, l’alphabet sert à désigner non plus le système graphique non phonologique réel, mais le système graphique phonologique virtuel de la langue française. Voilà pourquoi les discours scientifiques et pédagogiques se trouvent décalés aujourd’hui par rapport à la réalité de la notation usuelle de la langue française. Ce problème de cohérence est un évident facteur de complication du travail d’enseignement et d’apprentissage de la lecture.

  La méthode linguistique de lecture est construite sur l’alphabet réel et non sur l’alphabet virtuel de la langue française. En d’autres termes, la méthode linguistique de lecture de la langue française repose sur l’alphabet actuel et non sur l’alphabet phonologique.

  Pour finir, les réponses aux questions de type « Qu’est-ce que l’alphabet ? », « Qu’est-ce que la syllabe ? », etc., posées au sujet de la langue française, dépendent si l’on considère le système d’écriture contemporaine ou non. Logiquement, elles doivent s’appuyer sur le système d’écriture usuelle de la langue française qui est non phonologique en attendant de devenir phonologique. Dans cette hypothèse validée par l’état actuel des connaissances scientifiques, elles correspondent à celles que nous nous sommes efforcé d’apporter et avons dénommées méthode linguistique de lecture au contenu explicite, organisé, progressif et complet que reflètent ses différents Livrets aussi bien sur la forme que sur le fond (http://www.methode-linguistique.com).

Bernard WEMAGUE
Juillet 2007

 

(1) Ce phénomène est un des plus marquants de la langue française. Il est aussi un de ceux qui rendent difficile l'enseignement de la lecture. Il est encore un de ceux qui sont les moins bien traités et expliquent le caractère approximatif des méthodes de lecture. 
Bref, aspect déterminant de la  pédagogie de la lecture, le phénomène de changements de comportement phonétiques des lettres de l'alphabet au sein des mots est mal conçu et sommairement construit dans les meilleurs cas, d'où le scepticisme suscité par les méthodes de lecture quant à leur efficacité.


(2) L’alphabet phonétique, dont s’inspire l’alphabet phonologique, est issu de l’alphabet phonétique international (A.P.I.), grand répertoire de signes graphiques transcrivant les principaux sons des différentes langues humaines, signes graphiques dans lesquels chaque langue choisit un ensemble fini d’éléments pour les phonèmes destinés à l’établissement de son système de notation. Mais, avant la création de l’A.P.I. vers la fin du 19e siècle par l’Association phonétique internationale, les langues humaines à système d’écriture disposaient d’un alphabet usuel qui continue, malgré des modifications subies au cours du temps, d’être utilisé encore de nos jours comme dans la langue française. Ce qui paraît alors surprenant est que tout se passe en matière pédagogique de la lecture comme si la langue française était dotée d’un alphabet phonologique, ce qui n’est guère le cas. Cette distorsion constitue l’axe du problème posé aux méthodes de lecture à référence phonologique.

(3) Pour des raisons de commodité pratique, on peut user du terme alphabet traditionnel en opposition à alphabet phonologique par rapport au système d’écriture actuel de la langue française.