La liberté pédagogique de la lecture
L’Education nationale a adopté la loi de programmation et d’orientation de 2005 qui instaure le principe de la liberté pédagogique. Mais, elle ne s’est pas satisfaite de la situation et a recommandé en 2006 une nouvelle méthode de lecture qui réfère ses fondements aux neurosciences, aux sciences cognitives et à la linguistique générale.
Les scientifiques, dont nous sommes, n’ont pas contesté les disciplines listées. On peut donc penser, avec raison, que la liste est consensuelle. A cet égard, la méthode linguistique de lecture est édifiée sur les neurosciences, les sciences cognitives et la linguistique générale.
La différence de contenu pédagogique entre l’Education nationale et nous-mêmes tient à la différence de grille d’analyse scientifique des résultats des travaux de neurosciences, de sciences cognitives et de linguistique générale.
En bref, les difficultés de l’enseignement de la lecture et les vifs débats qu’elles alimentent de manière récurrente ont amené une fois encore l’autorité compétente à prendre une décision en 2005, celle de la liberté pédagogique réaffirmée en 2007 par rapport aux nouveaux programmes arrêtés en 2006.
Néanmoins, c’est à juste titre que la perspective de solution offerte par l’Education nationale nourrit l’interrogation. En termes de conceptions théoriques de la science et de la méthodologie de la recherche scientifique post-modernes, dans le principe de la liberté pédagogique, il y a la relativisation implicite de l’importance de la didactique et, par-delà, de la science.
Cela dit, d’un côté, les controverses auxquelles on assiste depuis quelques décennies jettent le doute sur la validité théorique et pratique des méthodes de lecture. De l’autre côté, l’impact mitigé des méthodes de lecture conforte le doute. La science, la méthodologie de la recherche scientifique, les neurosciences, les sciences cognitives et la linguistique générale permettent de montrer que les méthodes de lecture sont peu fondées.
Ainsi, c’est principalement les contestations, les succès en demi-teinte de l’enseignement et les acquis de la recherche scientifique qui mettent au jour la réalité des problèmes rencontrés par les méthodes de lecture.
1) La science
Les points d’appui des méthodes de lecture s’avèrent peu compatibles avec les conceptions théoriques qui sous-tendent la connaissance scientifique.
2) La méthodologie de la recherche scientifique
Les méthodes de lecture reposent sur une démarche de la connaissance qui est peu conforme à la manière de penser le travail de recherche scientifique.
3) Les neurosciences
Le départ oral ou sonore (ou encore phonologique, phonémique, phonétique, phonique, auditif) des méthodes de lecture est antinomique avec les mécanismes du cerveau, lesquels partent des données graphiques et donc visuelles que le cerveau enregistre en procédant de celles qui sont les plus simples vers celles qui sont les plus complexes, ou du plus simple au plus complexe.
4) Les sciences cognitives
Par le caractère très insuffisamment explicite, structuré, progressif, simple et général de leur contenu pédagogique, les méthodes de lecture ne sont pas adaptées au fonctionnement harmonieux des mécanismes de l’apprentissage appliqué au domaine éducatif.
5) La linguistique générale
Les méthodes de lecture correspondent peu à la nature et au mode de fonctionnement du français écrit actuel.
Le droit à la liberté pédagogique ne s’exerce pas sur des méthodes de lecture aux fondements scientifiques établis de façon satisfaisante. Leur multiplicité même tend à prouver qu’elles ne reposent pas sur des bases scientifiques sérieuses, lesquelles relèvent réellement tout à la fois de la science, de la méthodologie de la recherche scientifique, des neurosciences, des sciences cognitives et de la linguistique générale donnant lieu non pas à des méthodes de lecture, mais à une méthode de lecture, celle qui est impliquée en particulier par les mécanismes du cerveau, de l’apprentissage et du français. C’est-à-dire une seule méthode de lecture pour un seul mode de fonctionnement cérébral chez les élèves, pour un seul mécanisme d’apprentissage éducatif et pour un seul mode de fonctionnement de la langue française.
En conséquence, la liberté de l’enseignement réaffirmée en 2007 par l’Education nationale ne pourra pas permettre de résoudre le problème pédagogique auquel les méthodes de lecture se trouvent confrontées. La solution est ailleurs et réside dans une méthode nouvelle, différente de celles qui sont à disposition à l’heure actuelle, ce qu’a perçu l’Education nationale en recommandant en 2006 une nouvelle méthode de lecture (malheureusement non explicitée suffisamment) aux lieu et place de l’ensemble de toutes celles qui existent déjà. La nouvelle méthode en question se revendique fort justement, rappelons-le, des neurosciences, des sciences cognitives et de la linguistique générale ; toutefois, son contenu matériel, à commencer par la démarche pédagogique qui est à référence phonologique, ne correspond pas tout à fait aux produits actuels de la recherche en neurosciences, en sciences cognitives et en linguistique générale comme on peut en juger par comparaison avec la méthode linguistique de lecture.
Enfin, il ne s’agit pas des méthodes de lecture auxquelles les élèves ont à s’adapter, mais d’une ou plutôt de la méthode de lecture qui est adaptée aux élèves et dont les bases scientifiques construites sur la science et la méthodologie de la recherche scientifique sont les neurosciences, les sciences cognitives et la linguistique générale.
Bernard Wemague
Avril 2008