La
lettre et la syllabe dans l’apprentissage de la lecture
Catégories d’unités réutilisables sur des mots différents, la lettre et la syllabe sont des notions essentielles de construction des langues humaines à transcription alphabétique, qui, de manière paradoxale, ont presque disparu de la littérature scientifique et pédagogique sur la lecture en apprentissage à la suite des travaux d’Evelyne Charmeux et de Jean Foucambert (voir à ce sujet l’article « Des contributions de E. Charmeux aux recherches sur l’enseignement de la lecture »).
La lettre et la syllabe sont totalement déconnectées de la réalité qu’elles servent à désigner et qui est les mouvements des organes phonatoires mobilisés dans la communication parlée ; voilà pourquoi aucun lien n’est envisagé entre, d’une part, la lettre et la syllabe et, d’autre part, les mouvements des organes vocaux qu’elles permettent de représenter ou la prononciation, lequel lien est pourtant parfaitement admis entre les unités graphiques et les unités phonétiques.
Une donnée majeure de l’apprentissage de la lecture qui n’a pas fait l’objet de réflexion profonde est la signification véritable de l’unité graphique. L’unité graphique est un signe conventionnel qui désigne réellement un système de mouvements des organes phonatoires que les élèves doivent apprendre à exécuter pour communiquer par la parole. A ce titre, les lettres et les syllabes sont nécessairement à apprendre et à connaître, ce qui revient à acquérir des unités phonétiques, c’est-à-dire la prononciation.
L’emploi des notions cardinales de lettre et de syllabe est rare à ce point dans les discours scientifiques et pédagogiques qu’il ne saurait manquer de susciter l’étonnement de l’analyste attentif.
Trois arguments de la mise à l’écart des notions fondamentales de lettre et de syllabe aussi bien dans les travaux de recherche que dans la plupart des méthodes de lecture sont avancés :
1) La langue française écrite n’a pas de syllabe.
2) La syllabe ne présente pas d’intérêt pour l’apprentissage de la lecture.
3) La lettre et la syllabe sont dénuées de sens quant à l’apprentissage de la lecture.
Or, toutes les langues à notation alphabétique possèdent des syllabes, associations de lettres ou configurations graphiques transcrivant les unités phonétiques de la parole ; les syllabes sont indispensables à l’apprentissage de la lecture dans la mesure où, en tant qu’invariantes remobilisables sur des mots différents, elles permettent de les connaître et de les déchiffrer ; le sens de la lecture se construit sur la base du traitement des lettres et des syllabes qui sont les unités constitutives des mots.
Les recherches n’ont pas pris conscience du rôle déterminant des lettres et des syllabes dans la connaissance et le déchiffrage des mots en matière d’apprentissage de la lecture.
C’est principalement les lettres et les syllabes qui permettent de connaître et de reconnaître les mots dont on sait que le déchiffrage est tout à fait décisif pour la lecture et la compréhension.
Au demeurant, les recherches n’ont pas défini les notions de lettre et de syllabe, surtout au regard du fonctionnement des langues humaines en l’occurrence la langue française.
Les faits démolissent les motifs de refus d’enseigner les lettres et les syllabes, comme en particulier les résultats insuffisants de l’apprentissage de la lecture, dont spécialement ceux obtenus dans les études de l’OCDE.
A ces données empiriques s’ajoutent les excellentes performances en lecture et compréhension du système scolaire finlandais qui enseigne les lettres et les syllabes permettant de connaître le principe de composition et de fonctionnement internes des mots par rapport à la prononciation et de les identifier d’un coup d’œil au cours de la lecture.
Au contraire, dans le système scolaire français où l’enseignement de la lecture demeure fortement inspiré des conceptions scientifiques et pédagogiques des chercheurs précités, les mots sont perçus comme des « images visuelles indivisibles » à mémoriser et à reconnaître globalement et les élèves, voire les maîtres, ignorent leur mode d’organisation et de fonctionnement internes ; la connaissance-clé qui n’est pas transmise aux maîtres en amont et aux élèves en aval est, à travers le déficit d’enseignement des lettres et des syllabes, le manque de transmission de la prononciation des lettres de l’alphabet français selon le contexte et la position dans les syllabes des mots (1). C’est cette méconnaissance et cette carence pédagogique qui rendent compte, en dernier examen, des problèmes de déchiffrage, de compréhension, d’orthographe, d’illettrisme, de dyslexie, etc.
Voici, en guise de conclusion, un très bref rappel de définitions, qui découlent d’une théorie linguistique, neuroscientifique, cogniscientifique, sémiologique, phonétique, sémantique, etc., de la lecture en apprentissage.
Une lettre, élément conventionnel du système de l’alphabet représentant une prononciation (2), est une unité graphique formée d’un signe minimal dit consonne, voyelle, semi-consonne ou semi-voyelle et produit en une seule émission de voix.
Une syllabe est une unité graphique formée d’une configuration de lettres prononcée d’une seule émission vocale.
Une lettre et une syllabe, unités graphiques de la langue écrite représentant les unités phonétiques de la langue parlée, sont des constantes distributives sur la composition des mots en tant que, d’une part, séquence de configuration de lettres et unité graphique sémantique minimale (3) et, d’autre part, unité phonétique sémantique minimale de la langue.
L’enseignement et l’apprentissage de la lettre et de la syllabe s’avèrent impératifs particulièrement pour l’acquisition de la capacité de lecture et compréhension ainsi que pour l’acquisition de l’orthographe lexicale.
En résumé, compte tenu du fonctionnement du cerveau pour l’apprentissage de la lecture et du fonctionnement de la langue écrite au regard de la langue orale, l’apprentissage de la lecture doit se construire sur l’alphabet et les combinaisons de ses lettres ou syllabes de la langue.
Une bonne maîtrise de la lecture passe forcément par l’apprentissage explicite et systématique des lettres et des syllabes de la langue ; c’est-à-dire, en clair, par celui de leur prononciation (4). Finalement, il s’agit, dans le processus d’apprentissage de la lecture, de s’approprier par-dessus tout la prononciation des lettres, des syllabes et des mots de la langue. C’est parce que la langue écrite qui est à apprendre à lire se construit à l’aide de trois catégories d’unités qui sont les lettres, les syllabes et les mots, de la même manière que la langue orale dont elle est un code se bâtit au moyen des sons, des syllabes et des mots.
Bernard Wemague
06 juin 2011
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(1)
Rappelons qu’une propriété particulièrement marquante du fonctionnement de
la langue française, qui était restée méconnue et qui se trouve à
l’origine de la situation difficile de l’apprentissage de la lecture, est la
prononciation des lettres de l’alphabet suivant le contexte et la position
dans les syllabes des mots. La cause réelle de la moindre efficacité des méthodes
de lecture est l’absence de travail sur les réalisations phonétiques
contextuelles et positionnelles des lettres. Cela dit, le problème
d’efficacité ne se pose pas avec la même acuité dans les méthodes
syllabiques que dans les méthodes non syllabiques : dans le premier cas,
il est relativement résolu grâce à un certain travail sur les lettres
conduisant à des syllabes dès le début de l’activité d’apprentissage
alors que dans le second cas, il ne l’est pas. En revanche, les méthodes
syllabiques pratiquées par une langue à système d’écriture phonologique
comme le finnois ne sont pas confrontées au problème soulevé, parce que les
lettres de leur système de transcription sont des phonèmes, lesquels codent
chacun un son et un seul et, inversement, un son est noté par une lettre et une
seule.
En faisant l’impasse sur ce trait d’importance pédagogique cruciale de la
langue française, les méthodes de lecture condamnent l’apprentissage de la
lecture à l’échec sinon à des résultats quelque peu mitigés.
(2)
On a oublié une idée simple qui peut se ramener grossièrement à l’équation
suivante : lettre = prononciation. La lettre correspond à l’unité phonétique
qui est la prononciation, ou en d’autres termes, la lettre est l’unité
graphique qui représente l’unité phonétique. Lettre est l’équivalence de
prononciation et, de ce fait, son acquisition s’impose dans le processus
d’apprentissage de la lecture. Il en est de même de la configuration de
lettres qu’est la syllabe.
C’est précisément parce qu’une lettre est un élément d’un système de
signes conventionnels qu’elle se doit d’être enseignée aux élèves en
situation d’apprentissage de la lecture.
(3)
L’expression « unité graphique sémantique minimale » suggère
une démarche qui chemine du code écrit et oral au sens et, par ailleurs, du
code écrit au code oral. Dans ce système de relations, c’est une convention
qui rattache le sens au code écrit et au code oral. L’objet central de
l’apprentissage de la lecture est le code écrit ; suivent dans l’ordre
le code oral et le code sémantique.
Contrairement aux méthodes globales et affiliées et conformément au
fonctionnement cérébral pour l’apprentissage de la lecture, la démarche
procède du code vers le sens.
(4)
À l’heure actuelle, peu nombreuses sont les méthodes de lecture qui démarrent
leurs activités par un travail sur l’acquisition des lettres de l’alphabet ;
plus rares encore sont celles dont la démarche prévoit l’enseignement des
syllabes. C’est la cause profonde des résultats scolaires insuffisants en
lecture et compréhension qui sont enregistrés.