L'inadéquation de la méthode mixte

 

La mémorisation globale est un illogisme rédhibitoire de la méthode mixte autant que de toutes celles qui héritent des caractéristiques de cette approche. 
Par la reconnaissance globale des structures de la langue écrite, l'apprentissage de la lecture devient forcément un jeu de devinettes.

Pourquoi la devinette est-elle inhérente et inévitable également à la méthode mixte ? 
Parce que cette méthode n'intègre pas le fait crucial selon lequel de nombreuses lettres changent de prononciation suivant le contexte et la position tels que "g" dans garage et faubourg, "c" dans conscience, second, porc et parc, "e" dans effectivement, "t" dans partition et tort, "x" dans xylophone, six, sixième et heureux, "s" dans maison et sous, etc.

La méthode syllabique ayant été mise sur la touche pour des raisons en partie justifiées (apprentissage fastidieux des lettres isolées et des syllabes artificielles, sans mentionner notamment la tendance, là aussi, à présenter aux enfants des mots entiers, c'est-à-dire sans les avoir découpés syllabiquement afin de leur offrir des points d'appui ...), les enseignants s'étaient tournés vers la recherche d'outils mieux adaptés. 
La méthode globale faisait entrer dans l'apprentissage de la lecture par des phrases ou le sens. Les enseignants avaient estimé que mieux que les phrases, plus complexes, les mots, tout autant doués de sens, étaient de nature à faciliter la tâche.

C'est ainsi qu'on avait pu voir apparaître et se développer la méthode mixte ; elle introduisait et continue d'introduire à l'heure actuelle dans la lecture par des mots entiers. A ce titre, elle est décrite comme une "méthode à départ global".

Mais, cette approche est génératrice de difficultés, en particulier parce que les enfants ne peuvent pas lire les mots sans préalablement parvenir à en identifier les unités constitutives (qui demeurent, il importe de le souligner, un système de signes conventionnels) et donc de les analyser en constituants.

Les méthodes à caractère global qui, de fait, laissent l'apprenant découvrir par lui-même le principe d'organisation des mots appartiennent aux courants pédagogiques d'après lesquels c'est l'enfant qui construit son propre apprentissage de la lecture (et des autres disciplines scolaires ?...). Ainsi peut-on expliquer la position de certains préconisant la notion de "tâtonnement" en guise de procédé d'apprentissage de la lecture pendant que d'autres fustigent l'idée même de méthode destinée à faire apprendre à lire !

Il leur faut, par suite, devenir capables de reconnaître les lettres de l'alphabet et de distinguer les syllabes des mots, ce qui revient à savoir les règles phonétiques, ou règles de prononciation, des lettres et de leurs regroupements et c'est ce qu'ont justement prévu les "nouveaux programmes" du 20 février 2002.
Ceux-ci répondent donc à un impératif d'ordre logique. Car si les enfants ne savent pas nommer les lettres de l'alphabet ni n'accèdent pas au fonctionnement du principe d'organisation des mots, alors l'activité de lecture ne pourra se transformer chez eux qu'en un jeu de devinettes du code écrit.

Les "nouveaux programmes" parlent fort pertinemment d'"une imprégnation ...des structures de la langue écrite, préalable indispensable à tout acte de lecture."

En somme, pour savoir lire, l'apprenant doit avoir assimilé la règle phonétique de chaque syllabe de mot.

Si, selon le Ministre de l'Éducation nationale, la méthode globale "est très mauvaise" ou "a eu des conséquences catastrophiques", la méthode mixte qui y est étroitement apparentée présente, elle aussi, des carences rédhibitoires. La sentence édulcorée "la reconnaissance globale ... est un exercice insuffisant" que nous avons volontairement sortie de son contexte des "nouveaux programmes" s'applique à la méthode globale et à la méthode mixte.

On entend souvent affirmer, pour rendre compte des mauvais résultats de l'apprentissage de la lecture, que les enfants ne lisent plus ou n'aiment plus lire. 
Ce qui se passe en réalité est que les difficultés caractéristiques des méthodes sous-jacentes sont rebutantes pour les enfants ; l'activité de lecture n'est pas agréable et donc pas incitative car le résultat en est peu efficace. 

Il nous paraît important de préciser toutefois que si le Ministre de l'Éducation nationale a récusé la méthode globale sans aucune ambiguïté, en revanche, il ne s'est prononcé ni pour ni contre la méthode mixte extrêmement répandue à l'heure actuelle dans le champ pédagogique de la lecture. 
Qu'il soit délibéré on non, le silence mérite d'être souligné dans le contexte général difficile qui est celui des méthodes d'apprentissage de la lecture.

C'est une lecture attentive et une analyse serrée du contenu des "nouveaux programmes" qui font prendre conscience de la véritable portée de la décision qui a été prise.

En bref, c'est par leur approche même de la pédagogie et de l'apprentissage de la lecture que les "nouveaux programmes" sont en opposition radicale avec la méthode mixte autant qu'avec la méthode globale : dans la perspective d'une préparation des enfants de la maternelle à l'entrée au CP, faire apprendre à nommer les lettres de l'alphabet et faire découvrir le fonctionnement du principe d'organisation du code écrit, et non plus faire "apprendre globalement" ni les phrases ni les mots (et surtout pas à partir du code sonore). 
C'est la démarche convenable qui s'impose d'un point de vue logique lorsqu'on a réfléchi suffisamment à la nature profonde du code écrit (et du code sonore) dans les langues humaines et à ses implications en matière de pédagogie et d'apprentissage de la lecture.

Une interrogation cruciale rarement soulevée concerne la responsabilité des difficultés auxquelles confrontent les méthodes d'apprentissage de la  lecture ainsi que la nature du contenu de ces méthodes et, en parallèle, leur forme, leur organisation et leur progression qui sont des paramètres logiques d'appréciation d'une méthode pédagogique. 
En effet, le constat le plus surprenant reste le silence qui entoure la responsabilité des méthodes de lecture dans les difficultés scolaires que l'on sait, difficultés connues d'autres disciplines de l'école et qui ont conduit certains à parler d'"horreur pédagogique"!

Un exemple illustratif est fourni par l'ouvrage "Lettre à tous ceux qui aiment l'école" de Luc Ferry. 
Dans son analyse des causes de l'illettrisme au premier rang desquelles il a fait figurer le ""désamour" de nos sociétés envers les traditions qui s'imposent à l'individu et s'opposent à notre goût pour l'innovation et la créativité", la responsabilité des méthodes de lecture a été passée sous silence autant que son avis personnel explicite sur l'existence de nombreuses méthodes de lecture ; s'agissant de ce dernier point, il a parlé de "la prolifération des méthodes" et de leur "diversité" qu'il a qualifiée de "positive" alors qu'elle est plutôt négative dans ce domaine précis d'un point de vue scientifique (la pluralité ou la diversité de méthodes est une preuve de contradiction incompatible avec la science).

A ce propos, la multiplicité, la diversité et les conflits des méthodes d'apprentissage de la lecture ne semblent avoir jamais été un sujet de préoccupation pour le Ministère de l'Éducation nationale qui y verrait au contraire une source de "richesse", position totalement contraire à celle de la science dont il est pourtant largement question dans "Lettre à tous ceux qui aiment l'école" (à condition que sa représentation ne se borne pas aux domaines des entités observables et quantifiables qui sont ceux d'une science empirique aujourd'hui dépassée).

 Dans la dernière partie de "Lettre à tous ceux qui aiment l'école" consacrée précisément à la science, il est affirmé sans fard que "Depuis le milieu du XXe siècle, la science peut tout ..." ! 
En dépit de cette croyance relativement ancienne, il n'est pas vrai que "la science peut tout", pas plus hier qu'aujourd'hui ni selon toute vraisemblance dans le futur (si l'on est conscient de la complexité de la réalité !) ; en revanche, même limitée aux seules avancées des trente années écoulées et, a fortiori, mieux pensée qu'elle ne l'est dans ses plus récents développements théoriques, elle peut assurément permettre de faire énormément de choses.
En tout état de cause, elle aurait conduit, en vertu de ses principes intrinsèques, à nuancer l'affirmation comme nous essayons de le faire remarquer, ainsi qu'à construire et à présenter le projet de réformes concerné d'une façon fondamentalement différente de sa forme et de son contenu actuels.

 

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