Critique de la méthode globale de lecture

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La méthode globale d'apprentissage de la lecture : une "pratique en dépit du bon sens" ! 

Tel est le jugement sans appel porté sur la méthode globale de lecture en vigueur dans le système scolaire par un de ceux-là mêmes qui la défendent, André Inizan, inspecteur de l'Éducation nationale. 
C'est un paradoxe insolite de la part de cette illustre figure de la méthode globale qui en stigmatise les graves difficultés en déclarant également dans un échange avec l'auteur de ces lignes : 

"Pour tenter de sortir les enfants du flou, alors qu'ils ne disposent pas même d'une amorce de combinatoire, on prétend valoriser le sens des écrits proposés et on pousse à deviner : on "lit" "bagnole" pour "voiture" ou "dégobillé" pour "vomi" et on écrit n'importe quoi."

Une critique ne saurait être plus virulente !
Elle n'aurait guère étonné de la part d'un adversaire ; mais, lorsqu'elle est formulée par un fervent partisan et, qui plus est, un éminent théoricien de la méthode globale, elle a de quoi surprendre.

Que s'est-il passé ?
Pour le comprendre, il est utile de rappeler le contexte des fortes protestations générales suscitées par la méthode globale que l'on sait.
La méthode globale est récusée jusqu'en son sein même, c'est-à-dire par une partie de ses adeptes, ce qui a donné naissance à deux courants opposés, qui sont le courant orthodoxe que nous dénommons "méthode globale orthodoxe" et le courant dissident que nous appelons à la suite de ses promoteurs "méthode globale naturelle".
André Inizan est le chef de file de la méthode globale orthodoxe et considère le courant adverse comme dissident par rapport aux sources qui ont inspiré la méthode globale dans son ensemble et qui sont des principes établis au 18ème siècle par Nicolas Adam, précepteur de son état qui faisait apprendre à lire aux enfants de grandes familles et qui, pour cela, concevait et organisait ses interventions selon chaque enfant et ne travaillait qu'avec un enfant à la fois dont il respectait le temps et le rythme.
André Inizan souscrit pleinement à ce modèle pédagogique qu'il a tenté sans succès d'instaurer dans l'institution scolaire, vraisemblablement parce qu'il est inadapté à la scolarisation de masse généralisée aux 20ème et 21ème siècles et pratiqué par la méthode globale naturelle.
Un des principaux griefs qu'il formule est qu'une pédagogie prévue pour un enfant à la fois a été détournée de son objectif et appliquée à des groupes d'enfants sans tenir compte du potentiel de chacun d'eux, de "son heure et de son rythme".
Il voit dans cette transposition (depuis une quarantaine d'années, c'est-à-dire vers 1960) la cause des échecs scolaires au CP (cours préparatoire) ; il y trouve également l'origine de l'ampleur des échecs enregistrés dans le système éducatif, de l'école maternelle au lycée.

De ces considérations, il apparaît que c'est notamment les mauvais résultats scolaires produits par la méthode globale naturelle qui lui valent les sévères reproches évoqués.

Qu'en est-il alors de la méthode globale orthodoxe ? 
Pour y répondre, il n'est pas vain de préciser auparavant les différences et les points communs entre les deux courants :

- Différences : la méthode globale orthodoxe prône un enseignement personnalisé tandis que la méthode globale naturelle préconise un enseignement collectif. (Dans un cas comme dans l'autre, les inconvénients sont majeurs : nécessité de moyens considérables dans le premier et échecs massifs dans le dernier).

- Points communs : les deux courants pratiquent une pédagogie dite active, laquelle repose sur le principe selon lequel c'est l'enfant qui construit seul ses savoirs de la même manière qu'il a appris tout seul le langage, c'est-à-dire sans enseignant ni manuel (Voilà qui explique la raison pour laquelle on n'utilise pas de livre dans l'apprentissage de la lecture au CP ; un livre n'est pas compatible avec la méthode globale !). Par ailleurs, l'exposé, ou la transmission des connaissances, et la notion de règle n'ont guère de place en pédagogie active ; c'est l'enfant qui découvre tout seul les connaissances à acquérir.
On peut légitimement s'interroger sur les bases doctrinaires d'une telle pédagogie.

Conformément à la "méthode scientifique" classique, les auteurs sont partis d'observations desquelles ils ont tiré leur pensée didactique, ou "didactique expérimentale", procédure devenue obsolète dans la conception post-moderne de la science.
L'objet d'observation est l'enfant par rapport à l'acquisition du langage oral. Ils ont pu constater que l'enfant parvenait à acquérir le langage naturellement ou sans apprentissage spécifique (d'où l'expression méthode "naturelle" employée par les dissidents pour marquer la spécificité de leur modèle d'approche), c'est-à-dire sans effort ni outil particuliers et en étant seulement en contact avec le langage dans le milieu familial.
De l'observation est induit un certain nombre de principes qui sont les suivants. On ne transmet pas de langage à l'enfant, il le construit tout seul. En conséquence, il n'y a pas de lien qui unit la transmission et l'acquisition en matière de connaissance et l'on peut, de ce fait, se passer de transmission au profit de l'acquisition uniquement. 
L'idée est transférée dans le domaine de l'apprentissage de la lecture avec le primat donné à la notion de "découverte". On laisse à l'enfant le soin de "découvrir" tout seul le principe de fonctionnement de la langue orale et de la langue écrite, à savoir le mode d'organisation de la phrase en mots, des mots en syllabes et des syllabes en lettres ainsi que le comportement des lettres les unes au regard des autres et selon la position de leurs syllabes de support dans le mot. Les résultats, qui étaient bien prévisibles, c'est la catastrophe qui est amèrement constatée à l'heure actuelle à l'école élémentaire, au collège et au lycée voire à l'université et nécessite des réformes à répétition. Voilà pourquoi, d'après une étude en 1997 de la Direction de l'Évaluation et de la Prospective de l'Éducation nationale, 62 % des enfants entrant en 6ème étaient incapables de comprendre les consignes renfermées dans un texte simple. Cette difficulté de compréhension est un problème d'autant plus aigu que la compréhension est la base essentielle des apprentissages scolaires. Un enfant qui ne maîtrise pas la lecture, laquelle est subordonnée à une parfaite maîtrise du code écrit, c'est un enfant condamné à l'échec scolaire. L'appropriation de la lecture passe obligatoirement par l'acquisition du code écrit et constitue la condition première de la réussite scolaire. On comprend alors pourquoi Jack Lang et Luc Ferry, tout comme leurs prédécesseurs d'ailleurs, ont, en tant que Ministres de l'Éducation nationale, fait porter un très fort accent sur la maîtrise de la lecture au CP en particulier et du langage en général ; malheureusement, les auteurs des méthodes de lecture n'ont pas sur celles-ci  les mêmes conceptions que les Ministres, pour cause des faiblesses de la science sur laquelle s'appuient les uns et les autres. 

Ce que les auteurs ont ignoré est que les conditions d'apprentissage du langage par l'enfant ont peu à voir avec celles de l'apprentissage d'une discipline de connaissance en l'occurrence l'apprentissage de la lecture. En effet, dans le premier cas, les conditions sont tout à fait exceptionnelles : sauf au moment du sommeil, l'enfant est en permanence linguistiquement sollicité par la mère, le père, les frères et soeurs, bref, l'ensemble de tout l'entourage familial et social ; en clair, il est sur-stimulé au regard de l'apprentissage du langage. Les résultats en sont conséquents, c'est-à-dire optimaux. Aucun domaine de connaissance ne peut bénéficier d'atouts aussi exceptionnels, parce que cela n'est pas réalisable dans le concret.
Par ailleurs, en valorisant à outrance le sens des écrits au détriment du code écrit en matière d'apprentissage de la lecture, ils ont perdu de vue que le sens était construit à partir du code écrit et qu'en ne maîtrisant pas parfaitement le code écrit, les enfants accédaient difficilement au sens des écrits, ce que met bien en évidence les résultats de l'étude menée en 1997 par la Direction de l'Évaluation et de la Prospective de l'Éducation nationale et évoquée plus haut.
Ce qu'ils ont encore méconnu est que l'apprentissage de la lecture s'exerce sur la langue et, de ce fait, relève du champ de la linguistique de la même manière qu'un problème de santé appartient au domaine de la médecine. En bannissant la linguistique, ils ont commis une erreur monumentale qui vouait irrémédiablement l'apprentissage de la lecture aux difficultés actuelles.
En ce sens, ils ont cru pouvoir substituer la psychologie à la linguistique en définissant la catégorie linguistique "mot" comme une "image". La notion d'image renvoie à la forme totale d'un objet ou à l'ensemble de l'objet considéré ; celle de mot évoque une signification certes, mais encore une suite de lettres distinctes entretenant des relations phonétiquement variables entre elles (à connaître nécessairement par les enfants, ce qui n'a pas été compris par les pédagogues). Cette carence prédisposait la pédagogie de la lecture à l'échec.

Finalement, la pédagogie de type global est bien une "pratique en dépit du bon sens". Il se comprend qu'elle cause des catastrophes en lecture.
Cela étant, les raisons qui justifient le sévère reproche d'André Inizan concernent en réalité l'ensemble des courants de la méthode globale. Elles se résument à travers les résultats fort décevants de l'apprentissage de la lecture et les fondements théoriques sous-jacents.
N'en déplaise, un système pédagogique qui exclut l'exposé ou la transmission des connaissances et conséquemment le concept de règle en matière d'apprentissage scolaire donne dans le dérapage.

Le bilan complètement négatif, de l'avis général, de l'apprentissage de la lecture depuis une quarantaine d'années est une profonde remise en cause des méthodes de lecture en vigueur dans le système scolaire, c'est-à-dire de la méthode globale et des méthodes mixtes, ou méthodes à point de départ global, et, par voie de conséquence, une profonde remise en cause de la pédagogie active et, par-delà, de la conception de la science correspondante, surtout par comparaison avec la pensée scientifique post-moderne.

 

12 janvier 2004 / 27 janvier 2004

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