Bilan des recherches sur l’enseignement de la lecture 
en France au cours de la décennie 2010 
 

 

La conception et la construction de la didactique de la lecture nécessitent des connaissances du fonctionnement du cerveau, de la pensée et du langage (c’est la dimension épistémologique), des connaissances du fonctionnement de la personnalité de l’enfant (la dimension psychologique) et des connaissances des conditions de possibilité de l’enseignement et de l’apprentissage de la lecture (la dimension sociologique). C’est l’aspect épistémologique qui est le plus traité dans les travaux scientifiques, pour deux raisons essentielles : il permet, d'une part, d'établir les mécanismes en jeu dans l'apprentissage de la lecture et, d'autre part, de définir les composantes de l'enseignement de la lecture impliquées par ces mécanismes.  Corrélativement, la méthode de lecture conduit principalement et intrinsèquement à l’identification des mots écrits, qui est la compétence préalable indispensable de lecture et de compréhension de textes. Voilà le contexte dans lequel s’inscrivent l’étude et la réflexion que voici, lesquelles seront axées sur le versant épistémologique.  
Les processus à l’oeuvre dans l’apprentissage de la lecture sont découverts par la recherche scientifique et universitaire ; les composantes de l’enseignement de la lecture sont définies selon les mécanismes ainsi mis en évidence. Les modalités de fonctionnement du cerveau et de la pensée déterminent les contenus pédagogiques de la lecture ; les composantes de l’enseignement de la lecture sont élaborées à partir des modalités de fonctionnement de la langue française en lien avec celles de fonctionnement du cerveau et de la pensée. L’Observatoire national de la lecture, à qui l’on doit les données établies par la recherche universitaire alors que les résultats scientifiques sont issus des travaux de Stanislas Dehaene de l’Académie des Sciences, peut être paraphrasé concernant les enseignants par rapport aux outils utilisés dans la pédagogie de la lecture sous forme de questionnement : quelles connaissances fondamentales pour quelles compétences-clés exactes et quels mécanismes de fonctionnement du cerveau, de la pensée et du langage cherchez-vous tout d’abord à construire chez les élèves ? Ainsi, scientifiquement, la réponse précise et pertinente nécessite de prendre appui essentiellement sur la nature et le fonctionnement du cerveau, de la pensée et du langage. Cette exigence n’est pas connue des pédagogies de la lecture et éclaire d’une lumière nouvelle l’objet de débat de ces dernières décennies dans le domaine de l’enseignement et de l’apprentissage de la lecture.
Les langues humaines, à l’oral et à l’écrit, fonctionnent au moyen de deux catégories d’éléments de base comprenant chacune un nombre fini et restreint d’unités phoniques et graphiques dépourvues de sens qui, à l’observation et à l’analyse, peuvent se décrire comme étant des constantes distributives, c’est-à-dire des données qui ne changent pas de caractères physiques et se réutilisent dans la composition des mots différents en tant que supports de sens. A l’écrit qui intéresse au premier chef l’enseignement et l’apprentissage de la lecture, les deux catégories, appelées lettre et syllabe dans la terminologie linguistique, permettent de construire le code graphique auquel est conventionnellement attribué du sens. Les lettres se combinent pour former les syllabes qui composent les mots des phrases des textes, mots qui constituent la plus petite catégorie linguistique porteuse de sens en matière de communication interindividuelle.
En termes combinatoires, à l’oral comme à l’écrit, un mot, unité minimale de signification dans la communication humaine, est une succession de syllabes. A l’oral, une syllabe est une unité phonique, c’est-à-dire une suite ordonnée de sons prononcée en une seule émission de voix. A l’écrit, une syllabe, correspondant de l’unité phonique, est une unité graphique, c’est-à-dire une suite ordonnée de lettres. L’unité graphique est une séquence de lettres orthographiquement permise, ou syllabe légale. Une syllabe légale est une succession de lettres nécessairement et obligatoirement ordonnée orthographiquement, employée de manière habituelle dans la composition des mots de la langue et dénommée, pour cette propriété caractéristique partagée avec les lettres, constante distributive. En somme, la syllabe, écrite et relevant de la dimension de la communication la plus visée par l’apprentissage de la lecture, est une unité graphique et plus exactement orthographique par laquelle le langage parlé note de façon ordinaire une unité phonique de la communication orale. Elle est alors décrite comme légale, c’est-à-dire orthographiquement permise par la langue, et l’on parle à ce moment-là de syllabe légale, ou séquence légale de lettres, ou séquence orthographiquement correcte de lettres ou encore invariante distributive syllabique (1) de même schéma de formation qu’invariante distributive alphabétique.
Dans leurs conceptions scientifiques et pédagogiques et contre les résultats des travaux disponibles qui reposent sur les principes théoriques de l’apprentissage établis par des recherches scientifiques, des chercheurs ont porté l’accent essentiellement sur le sens au détriment du code graphique en général et de la syllabe écrite en particulier. Les pédagogies de la lecture en débat récurrent marquent le traitement indu dont bénéficie le sens aux dépens du code écrit dont la syllabe écrite plus spécialement.
Les travaux de l’Observatoire national de la lecture (ONL) sur l’enseignement de la lecture et ceux des scientifiques qu’ils ont inspirés présentent l’originalité de réorienter les recherches vers les processus impliqués dans l’activité d’apprentissage de la lecture. Toutefois, leurs résultats ne sont pas exempts de reproches à certains égards et c’est à cet aspect que cette étude s’intéressera. Les produits des recherches de ces dix dernières années sur l’enseignement de la lecture se discutent pour divers motifs qui peuvent ainsi se résumer : la phonologie, sur laquelle reposent les recherches en didactique, est sans intérêt réel pour l’enseignement de la lecture d’autant qu’elle ne tient pas compte des données provenant des recherches de neuroscience ; les recherches éludent les apports de la neuroscience ; les résultats des recherches ne prennent en compte, du point de vue de la cogniscience, qu’une partie des mécanismes mentaux dont principalement la compréhension ; les acquis de la linguistique ne sont pas correctement interprétés et mis en œuvre : le concept de « grammaire générative » semble perçu comme « grammaire de texte » plutôt que grammaire de phrase et, celui de « système de règles » corrélatif, comme « observation réfléchie de la langue » au sujet de laquelle le Ministre de l’Éducation nationale a déclaré (ONL, Publications 2007) : « cette approche s’est révélée finalement décevante ». L’observatoire national de la lecture investit à juste titre d’un rôle central la linguistique dans les disciplines de la science de la lecture, ainsi qu’il ressort d’une analyse des champs lexicaux et sémantiques autant des publications que des habiletés que sa démarche pédagogique vise à installer chez les élèves et qui sont « la compréhension du sens de textes » et « l’identification des mots écrits » ; une étude terminologique situe ces composantes de l’enseignement de la lecture premièrement dans le domaine de la linguistique à travers les notions d’écrit, de mot, de texte, de sens et secondairement dans le secteur de la cogniscience à travers celles de compréhension et d’identification. Cependant, son interprétation et son utilisation des données issues des travaux de linguistique ne lui permettent pas d’élaborer une pédagogie irréprochable de la lecture. Au reste, l’emploi de textes pour entrer dans l’apprentissage de la lecture est incompatible avec le fonctionnement cérébral. L’identification des mots écrits est la compétence décisive de la maîtrise de l’apprentissage de la lecture. La première condition impérative de l’acquisition de la capacité d’identification des mots écrits est l’accès à leur orthographe, ce qui paraît logique puisque l’apprentissage de la lecture s’exerce par définition sur les formes orthographiques de la langue. La deuxième en est l’accès à leur prononciation, et cela va également de soi car l’apprentissage de la lecture et l’apprentissage de la prononciation des structures orthographiques sont liés et s’interagissent. Les conditions se réalisent à travers la construction de la combinatoire. Or, les méthodes de lecture dans leur très grande majorité, y compris la démarche phonologique dérivée de la conception référée à la phonologie de la pédagogie de la lecture, n’offrent pas la possibilité de s’approprier l’orthographe et la prononciation des mots écrits, du fait de ne pas pratiquer la combinatoire pour des raisons d’insuffisance ou d’inadéquation des fondements théoriques sous-jacents.
Face au problème crucial d’identification des mots écrits, le fonctionnement interne de ces derniers n’est pas examiné sous ses différents angles ; il s’ensuit une impasse sur les enseignements des lettres, des syllabes et de la combinatoire. Faut-il, comme dans les travaux de l’ONL, décomposer les mots écrits en « segments » plutôt qu’en constantes distributives dans le cadre de l’identification des mots écrits ? Par rapport à l’apprentissage de l’identification des mots écrits, il est pertinent de décomposer les mots écrits en invariantes distributives, ou plus précisément en invariantes distributives syllabiques et en invariantes distributives alphabétiques, c’est-à-dire en syllabes et en lettres. Étant donné que les invariantes distributives alphabétiques s’associent les unes aux autres pour former les invariantes distributives syllabiques qui construisent les mots écrits, il convient d’assurer l’enseignement de la combinatoire postulée avec raison par l’ONL, laquelle met en œuvre le « système de règles » signalé par celui-ci qui s’appuie ainsi sur les acquis des recherches en linguistique théorique. La combinatoire s’effectue en lien étroit avec les mots écrits de la langue et donc avec le sens par la médiation de l’oralisation.
D’un point de vue théorique, l’évolution de la pensée scientifique contemporaine est particulièrement marquée par la découverte de la complexité de la réalité. Une première implication profonde de la nouvelle conception de la science au plan de la méthodologie de la recherche scientifique est que l’énoncé de fait se doit, non seulement de prendre appui sur les présupposés et les postsupposés théoriques des données observables, mais encore de spécifier les champs disciplinaires qui sous-tendent et légitiment l’interprétation proposée, à défaut de quoi celle-ci ne pourra rendre compte que très partiellement et superficiellement de la réalité étudiée. En somme, il est capital de situer le point de vue que suppose la grille d’analyse et d’interprétation adoptée.

Les données de la recherche apportées par les disciplines qui constituent le socle de la science de la lecture et sont la neuroscience, la cogniscience et la linguistique sont loin d’être exploitées au mieux. La composante issue de la neuroscience semble peu connue. Celle de la cogniscience relative à la compréhension satisfait assez peu pour son coût mémoriel. Celle de la linguistique n’est pas adéquatement et suffisamment appréhendée. Au sujet des données évoquées, dans une première déclaration relative aux préalables de l’apprentissage de la lecture qui sont de l’ordre du langage et font partie des capacités requises pour cette activité, l’Observatoire national de la lecture (Publications 2005) écrit : « L’apprentissage de la lecture se greffe sur des habiletés cognitives, sociales et linguistiques qui se sont développées depuis le plus jeune âge. La plus importante de ces habiletés est le langage, qui fournit la base de la lecture ». De cette manière, les conditions dont dépend l’apprentissage de la lecture relèveraient, en termes théoriques, de la cogniscience, de la sociologie et de la linguistique, disciplines parmi lesquelles la linguistique est la plus importante selon l’ONL ainsi qu’on le reverra plus tard dans l’exposé. Comme on peut le constater, la neuroscience est absente de la liste. Dans une deuxième déclaration « la recherche en psychologie cognitive, en linguistique, et en neurosciences apporte des résultats suffisamment convergents pour qu’on puisse définir une démarche d’apprentissage de la lecture à l’école, pour tous, plus favorable que les autres », l’ONL mentionne la neuroscience. Cependant, à l’examen, ses travaux scientifiques et pédagogiques ne prennent pas en considération les acquis réalisés par la neuroscience. Ses options théoriques et pratiques à référence phonologique sont justifiées de cette manière : « On part de ce que l’enfant connaît, l’oral, pour lui faire découvrir ce qu’il ne connaît pas, l’écrit » ; or, il s’agit de connaissances informelles et quand bien même ce ne serait pas le cas, elles ne seraient pas pertinentes pour le couple enseignement-apprentissage de la lecture, d’autant plus que la conception phonologique de la pédagogie de la lecture n’est pas en cohérence avec les résultats de la recherche en neuroscience sur les mécanismes de fonctionnement du cerveau par rapport à l’apprentissage de la lecture (cf. les travaux de S. Dehaene et collaborateurs). Un autre argument sur lequel l’ONL s’appuie est le suivant : « On se fonde pour ce faire sur les régularités entre l’oral et l’écrit dans la transcription de la langue française » ; certes, il y a une relation de correspondance entre l’oral et l’écrit, mais, les irrégularités de l’orthographe sur laquelle porte l’apprentissage de la lecture sont beaucoup plus nombreuses et complexes que les régularités. Plus encore, il y a une grande régularité dans le fonctionnement interne des mots du lexique de la langue, dont l’ONL ne tient pas compte. Les lettres, les syllabes et la combinatoire ne sont pas enseignées comme il faut le faire. Sur ce point, dans l’énonciation des principes pédagogiques à respecter par les maîtres afin de faciliter le travail d’apprentissage de la lecture chez les enfants, l’ONL parle très justement d’« un enseignement des correspondances grapho-phonétiques et de la combinatoire qui permettent d'identifier les mots écrits » ; or, d’une part, cet enseignement des correspondances est sous-tendu par une conception phonologique alors qu’il ne peut être pertinent et efficace que si la conception sous-jacente est alphabétique à l’instar de l’orthographe de la langue française directement concernée et, d’autre part, la combinatoire qui ressort de la pensée pédagogique est à base de données phonologiques plutôt qu’alphabétiques conformément au fonctionnement cérébral et, de surcroît, peu explicite et non systématique (au demeurant, la dimension de la combinatoire dans l’enseignement-apprentissage de la lecture est très peu abordée par l’ONL suite à sa pensée pédagogique qui ne s’y prête pas aisément). Finalement, les habiletés cérébrales mobilisées par l’apprentissage de la lecture et sous-tendant l’approche syllabique récusée par l’ONL ne sont pas citées. Cette omission affecte l’ensemble des résultats de ses travaux.
L’ONL définit l’approche pédagogique qui découle de ses travaux : « C’est une démarche phonologique (et non plus syllabique) qui est suggérée : elle vise à favoriser l'appréhension des unités minimales qui constituent la chaîne orale parlée (les sons, les phonèmes constitués en syllabes orales) pour les transcrire en unités écrites correspondantes (les graphèmes, les syllabes écrites) » ; plus simplement et d’une manière très schématique, la démarche analyse le langage oral en phrases, mots, syllabes, sons minimaux, puis convertit les sons minimaux en graphèmes. A noter que le vocable de syllabe écrite n’est pas valorisé dans son système conceptuel où il est question plutôt de « syllabe orale » et que la « démarche phonologique » qu’il a construite n’assure pas l’enseignement de l’alphabet phonologique ni de l’alphabet usuel qui sert à le transcrire, ce qui ne favorise pas la tâche d’enseignement-apprentissage de la lecture du point de vue du fonctionnement neuronal et mental.
C’est les conséquences de ces déficits qui vont être débattues, en absence desquels les contributions fournies par l’Observatoire national de la lecture et par les chercheurs de même tendance qui se généralise seraient complètement différentes des résultats qu’ils présentent. A cet égard, par leur procédure axée sur l’élaboration de la compréhension du sens de textes, la plupart des pédagogies de la lecture s’interdisent l’enseignement des lettres et a fortiori celui des syllabes et donc de la combinatoire. Il s’ensuit que l’enseignement spécifique des lettres et des syllabes n’est pas dispensé. Or, l’apprentissage d’une lettre, menant à celui d’une syllabe, c’est la construction des représentations neuromentales du signifiant graphique apparié au signifiant phonique de ladite lettre. Lire une lettre dont l’apprentissage a été construit, c’est opérer l’activation des aires des représentations neuromentales du signifiant de la lettre qui ont été créées et lui correspondent. Voilà pourquoi convier à lire des enfants à qui l’enseignement des lettres de l’alphabet n’a pas été spécialement délivré équivaut à leur demander de faire l’impossible auquel nul n’est tenu. Ainsi peut se définir en raccourci l’obstacle contre lequel se heurte aujourd’hui l’enseignement de la lecture en France, dont la méthode dite « démarche phonologique » qui, à travers son invention même, conteste non sans raisons la validité théorique et pratique des méthodes déjà existantes.

« Les chercheurs sont parvenus aujourd'hui à un consensus sur les procédures en jeu dans la lecture et ont construit des modèles de l'apprentissage, depuis les premières approches de l'écrit à l'école maternelle jusqu'au travail sur la compréhension des subtilités d'un texte ». Le constat est établi par l’Observatoire national de la lecture (Publications 2005). Les résultats actuellement disponibles témoignent de grands progrès des recherches conduites dans le domaine de l’enseignement-apprentissage de la lecture. Toutefois, il reste à recueillir les données intéressantes et importantes issues des différentes sources disciplinaires pour les regrouper en un ensemble structuré. Le travail revient à construire l’outil de l’enseignement nécessaire à l’apprentissage de la lecture essentiellement à partir de constantes graphiques et phoniques reliées au sens en adéquation avec le fonctionnement du cerveau, de la pensée et du langage. Sur ce point, par invariante se désignent un élément graphique ou une séquence d’éléments graphiques qui ne varient pas et entrent dans la composition de différents mots écrits de la langue ; c’est une lettre ou une syllabe comme "s" ou "sa" de "safari", "salade", "responsable", etc. On parle précisément d’invariante distributive ou de constante distributive.
Tel est l’objet du débat qui va s’ouvrir sur le thème de bilan des recherches concernant l’enseignement de la lecture en France depuis une dizaine d’années, lequel thème avait déjà été traité par l’Observatoire national de la lecture (Publications 2004) et dont nous tentons de dépasser les hypothèses sur certains aspects.

Ce qui a changé radicalement l’enseignement de la lecture durant ces dix dernières années est, d’une part, l’irruption de la recherche scientifique et universitaire dans le domaine et, d’autre part, la centration des recherches sur les processus intellectuels qui se déroulent dans l’apprentissage de la lecture. A ce sujet, il existe une différence de nature entre les travaux théoriques des siècles précédents et ceux de ce siècle sous-jacents aux pédagogies de la lecture ; c’est la recherche fondamentale, qui, dorénavant, s’attache à cerner les différents aspects des processus cérébraux et mentaux d’apprentissage de la lecture. Alors que les pédagogies dominantes construisent l’apprentissage de la lecture à partir du sens de textes (telles les méthodes globales) ou à partir des mots non spécifiquement traités (comme les méthodes semi-globales dites mixtes), un apport original de la procédure phonologique de la présente décennie est la revalorisation du rôle des « mots écrits » dans la maîtrise des connaissances de base de la lecture. Pour la plupart des pédagogies dominantes, les mots écrits ne soulèvent pas de problèmes particuliers quant à la lecture et sont reconnus par le sens résultant de la compréhension de textes et reposant sur le contexte, l’anticipation, les vérifications d’hypothèses, les comparaisons, les prélèvements d’indices, etc.
La plus grande difficulté des pédagogies de la lecture est la reconnaissance des mots écrits ; les recherches menées n’appréhendent pas sous ses différents aspects le problème de fonctionnement des mots écrits. Parce qu’on s’est laissé abuser par l’interprétation de l’observation « l’enfant connaît … » qui a entraîné l’introduction de la phonologie dans l’enseignement de la lecture, l’apprentissage de la lecture est rendu davantage compliqué par la présence de cette discipline dans la construction de l’objet du savoir, laquelle discipline est sans apport véritable à la pédagogie de la lecture. En outre, du fait de se préoccuper de sens et de texte qui en offre les stratégies d’accès, les recherches réalisées ne font pas une place suffisante aux lettres et aux syllabes ainsi qu’à la combinatoire qui caractérise les syllabes. Les recherches ne prennent pas la mesure des enjeux de la combinatoire et des syllabes étant entendu que les syllabes reposent sur la combinatoire ; elles ne prennent pas conscience des spécificités de fonctionnement des lettres et des syllabes dans les mots qu’elles composent. En somme, les recherches effectuées n’explorent pas suffisamment les mots dans la perspective de la reconnaissance de ces derniers ; or, l’identification des mots constitue, plus que la connaissance de base, un point de passage obligé pour l’entrée réussie dans la lecture.
Autrement dit, les pédagogies de la lecture n’approfondissent pas le principe d’organisation et de fonctionnement des mots écrits qui est pourtant un aspect du programme de 2002. Ces faiblesses les empêchent d’accéder aisément à l’identification des mots écrits. Comme toutes les pédagogies de la lecture, la pédagogie phonologique doit faire face à un grand obstacle d’identification des mots écrits. Elle s’y prend en identifiant les mots par décodage phonologique dans un premier temps et en automatisant leur processus d’identification dans un deuxième temps. Pour parvenir à identifier les mots écrits, l’enfant est obligé de construire le décodage phonologique ; or, il ne connaît pas suffisamment les lettres et les phonèmes et ne sait donc pas discriminer correctement les éléments de ces catégories, puisque leur système n’est pas explicitement et intégralement enseigné, et cela se passe contre les exigences du fonctionnement du cerveau. Pour automatiser l’identification des mots écrits qui assure un niveau de compréhension satisfaisant, l’enfant a à se constituer, grâce à la fréquentation des textes (même s’il ne sait pas déchiffrer, on suppose que des rencontres répétées et un détail tel une lettre et plus précisément sa position en début ou en fin de mot lui permettent l’accès à l’identité de ce dernier ou de le reconnaître), un lexique orthographique mental ; or, il ne sait pas décoder les mots écrits et ne peut donc pas les mémoriser. On s’est leurré en considérant qu’il suffisait de rencontrer plusieurs fois des mots écrits pour les retenir ; ceci n’est pas vrai d’après nos connaissances actuelles de la nature et du fonctionnement des mots de la langue française par rapport aux mécanismes du cerveau.

A la différence des pédagogies de la lecture confrontées au problème majeur de reconnaissance des mots écrits, en termes de contenu matériel ou d’objet de la connaissance, la pédagogie neuro-cogni-linguistique de la lecture constitue un modèle intégrateur d’apprentissage explicite, organisé, progressif et systématique qui mobilise essentiellement, dans le cadre de la combinatoire, les lettres et les syllabes vues comme des invariantes distributives ou constantes distributives qui se retrouvent dans différents mots, et résout par lui-même le problème de reconnaissance et d’identification des mots écrits dès la phase d’initiation à la lecture qui prépare à la phase d’approfondissement des compétences impliquées par cette activité intellectuelle complexe. Le problème de reconnaissance des mots écrits posé aux pédagogies de la lecture est lié à un certain nombre de facteurs : la présence de la phonologie, qui fait peu de place à l’écrit qui est le domaine propre de l’apprentissage de la lecture ; la présence de textes dans les apprentissages premiers où les enfants ne sont pas encore entrés dans le décodage des mots écrits ; l’absence de combinatoire, etc. La combinatoire constitue la base essentielle de l’apprentissage de la lecture restée méconnue. La combinatoire est le traitement méthodique et systématique des invariantes distributives des mots écrits qui aboutit naturellement à la reconnaissance et à l’identification des mots écrits. La combinatoire correspond spécifiquement au mode de fonctionnement du cerveau, de la pensée et du langage. Les pédagogies de la lecture ont en commun de se construire la plupart du temps à partir de la notion de compréhension de textes qui applique des « stratégies ». Or, le traitement de textes nécessite en préalable la reconnaissance des mots écrits. Les unes, comme les pédagogies globales et apparentées, ont recours au contexte de la phrase du texte lu, aux hypothèses, aux indices, etc. Les autres, à l’exemple de la pédagogie phonologique, procèdent encore à la reconnaissance des mots écrits par décodage phonologique et, pour automatiser cette reconnaissance, travaillent à la constitution d’un « dictionnaire mental » grâce à des rencontres fréquentes dans des textes divers et variés (d’où l’insistance incessante des théoriciens sur l’importance pour les enfants d’acquérir une culture littéraire et, par voie de conséquence, la nécessité de mettre à disposition les œuvres de la littérature). L’effet de fréquence et l’effet d’analogie ne sont pas suffisants à eux seuls et dans tous les cas ils ne sont pas en cohérence, par rapport à la construction de l’apprentissage de la l’écriture, avec la nature et le fonctionnement du cerveau, de la pensée et de la langue écrite. Ce premier niveau d’obstacle d’invariantes distributives n’étant pas franchi, le reste du parcours d’apprentissage de la lecture en pâtit. D’après les conclusions de l’auteur de ces lignes, en matière d’apprentissage de la lecture, c’est véritablement la connaissance du fonctionnement spécifique des invariantes distributives des mots, terme technique recouvrant les lettres, les sons et les syllabes des mots, qui assure les capacités de reconnaissance et d’identification des mots en tant que préalables à la maîtrise de l’apprentissage de la lecture, que ces mots soient oraux (pour la langue orale) ou écrits (pour la langue écrite), les deux versants du langage étant également concernés dans la mesure où ils représentent les concepts généraux de phonie et de graphie qui caractérisent les langues humaines à système d’écriture alphabétique. La connaissance du fonctionnement des constantes distributives dans sa spécificité s’élabore à travers la mise en place de la combinatoire centrée sur l’acquisition du principe alphabétique et validée par le mode de fonctionnement du cerveau, de la pensée et du langage.
Un fait qui n’est pas anodin du point de vue scientifique est le constat que l’ensemble des conceptions pédagogiques de la lecture opèrent avec les catégories linguistiques (comme précédemment annoncé, on verra ultérieurement que l’ONL place la linguistique au centre des principaux champs de disciplines de la science de la lecture) ; mais, elles ne font pas appel aux mêmes catégories linguistiques : les unes s’appuient sur le sens, les autres mobilisent les mots entiers, certaines mettent en œuvre les lettres et les syllabes des mots, etc. Les différences s’expliquent par la plus ou moins grande pertinence des fondements théoriques sur le fonctionnement du cerveau, de la pensée et du langage, c’est-à-dire sur les savoirs et les savoir-faire apportés par l’état des recherches en neuroscience, en cogniscience et en linguistique par rapport à l’apprentissage de la lecture.
La conception pédagogique de la lecture qui a prévalu jusqu’à la fin du siècle dernier et qui, dans bien des cas, reste dominante en ce début du 21ème siècle, peut être désignée par l’expression de l’ONL de « compétence de compréhension du sens de textes » ; à ce sujet, la théorie de la pédagogie phonologique de la lecture est élaborée sur la base de deux concepts fondamentaux décrits par l’ONL (Publications 2001) comme « deux objectifs difficiles à concilier » qui sont « l’apprentissage du traitement du code et le travail sur la compréhension » correspondant aux mots et aux textes respectivement et ayant un dénominateur commun qui est le sens. Une étude terminologique de l’expression conduit, d’une part, aux secteurs de la cogniscience et de la neuroscience et, d’autre part, à ceux de la sémantique et de la linguistique. La recherche descriptive des décennies écoulées a cantonné la conception pédagogique de la lecture dans le champ de la sémantique. La recherche théorique actuelle va au-delà des frontières de la cogniscience, de la neuroscience, de la sémantique et de la linguistique qu’elle explore pour construire un modèle unificateur de la pédagogie de la lecture. Par rapport à la sémantique et à la linguistique, elle conçoit la pédagogie de la lecture à partir des mots écrits, c’est-à-dire à partir de la structure linguistique minimale douée de signification, et se donne pour tâche d’élucider les processus cérébraux et mentaux d’identification des mots écrits ; ce faisant, elle rompt avec les pédagogies idéo-visuelles et les pédagogies semi-globales ou mixtes, qui ont en commun notamment de faire apprendre des mots dans leur totalité …, et elle propose une pédagogie qui n’est pas à base de phonologie. La pédagogie dérivée de la phonologie est, avec la dimension d’identification des mots écrits, un autre principal marqueur de l’évolution de l’enseignement de la lecture au cours de la décennie qui s’achève, pédagogie dont l’analyse va être esquissée de manière critique. Le plus important à souligner d’ores et déjà est que ce que la pédagogie de la lecture du début du 21ème siècle apporte de nouveau et de décisif est un enseignement de la lecture fondé sur la connaissance des opérations intellectuelles qui sont à l’œuvre dans l’identification des mots en lecture en tant qu’activité cérébrale et mentale. Voilà pourquoi il n’est plus désormais possible d’examiner la question de méthode de lecture sans prendre appui sur le fonctionnement du cerveau et de la pensée ainsi que sur le fonctionnement de la langue.
La recherche scientifique et pédagogique sur la lecture durant la décennie 2010 a pris un nouveau départ grâce à un recentrage sur la connaissance des mécanismes cérébraux, mentaux et langagiers qui sont engagés dans l’apprentissage de la lecture. Le point crucial réside dans l’élaboration des théories du fonctionnement du système de lecture conduisant en particulier aux théories de la reconnaissance et de l’identification des mots écrits, lesquels constituent la plus petite unité de communication pourvue de sens perçu comme compréhension et finalité de la communication écrite. La réponse plausible fournit, de façon élémentaire et essentielle, la connaissance de la structure alphabétique et syllabique des mots écrits.

L’idée fondatrice de cette étude peut se résumer comme suit. Il existe une cause générale à la relative efficacité des méthodes d’apprentissage de la lecture des langues humaines à système d’écriture (cf. les enquêtes comparatives internationales de l’OCDE dans le domaine de l’apprentissage de la lecture et de la compréhension de textes) en l’occurrence celle des méthodes d’apprentissage de la lecture de la langue française : les compétences de reconnaissance et d’identification des mots écrits, apports les plus récents et déterminants de la recherche scientifique et universitaire, sont la condition majeure de l’efficacité optimisée de la méthode de lecture ; or, au vu de ce que nous savons de la nature et du fonctionnement du cerveau, de la pensée et de la langue écrite, aucune méthode de lecture ne conçoit de manière entièrement pertinente la construction des compétences de reconnaissance et d’identification des mots écrits en tant que structure alphabétique et syllabique d’une part et unité minimale de signification de la communication écrite d’autre part ; les déficits des connaissances nécessaires à la reconnaissance et à l’identification des mots écrits, qui entraînent l’absence de maîtrise suffisante des compétences de base de l’apprentissage de la lecture, sont le principal facteur explicatif du faible niveau d’efficacité des méthodes de lecture.

L’évolution pédagogique étudiée repose sur les avancées considérables dans la connaissance des processus cérébraux, mentaux et langagiers de la lecture à l’heure actuelle. A la place de la multiplicité et de la variété des pratiques d’enseignement de la lecture qui ont cours en ce moment dans les établissements scolaires et qui sont, pour la plupart, promues par des inspecteurs, des conseillers pédagogiques, des maîtres-formateurs et des instituteurs, l’Observatoire national de la lecture préconise une pédagogie provenant de la recherche scientifique et universitaire qui incorpore le traitement des mots écrits et s’applique à préciser les opérations cognitives mises en jeu pendant le déroulement de l’apprentissage des mots écrits qui sont l’unité de formation des phrases et des textes de la communication.
Il est possible d’essayer de bâtir la méthode de lecture à partir des résultats des travaux de l’Observatoire national de la lecture et de procéder alors soit en recourant au raisonnement par l’absurde, soit en théorisant les champs lexicaux et sémantiques des conclusions de ces travaux. C’est un problème de conceptions théoriques de la science et de la méthodologie de la recherche scientifique.

Un apport spécifique de la pédagogie de la lecture de la décennie 2010 est la découverte du fait que l’accès à la maîtrise de la lecture passe nécessairement par l’acquisition des capacités de reconnaissance et d’identification des mots écrits. Dans ces conditions, le problème principal à résoudre est la modalité de traitement des mots écrits. Les différents courants pédagogiques de la lecture renferment de bonnes idées, qui méritent d’être insérées dans la méthode de lecture ; par contre, la manière d’aborder les lettres et les syllabes en tant qu’unités linguistiques de base de construction des mots n’y est pas appropriée pour cause de manque d’élaboration de fondements théoriques consécutif à un problème perceptif, c’est-à-dire celui de la correspondance entre, d’une part,  l’activation des fonctions cérébrales et des représentations mentales et, d’autre part, la réalité constituée par les lettres et les syllabes et qui est de l’ordre de la neuroscience et de la cogniscience. Dans le même registre, la cause du rendement nuancé des pédagogies de la lecture est un déficit sinon une insuffisance de perception de la nature et du fonctionnement des lettres et des syllabes dans les mots menant à un traitement peu adapté de la reconnaissance et de l’identification des mots écrits du langage.
Depuis la pédagogie Decroly, la pédagogie Montessori, la pédagogie Freinet, la pédagogie idéo-visuelle, la pédagogie interactive, la pédagogie intégrative … des siècles passés jusqu’à la pédagogie phonologique du début du 21ème siècle, l’enseignement de la lecture est conçu en définitive sur les fondements de la catégorie de sens résumée par l’énoncé « mettre l’activité de compréhension au cœur du dispositif d’enseignement de la lecture » de l’Observatoire national de la lecture (Publications 2001). Il importe de préciser qu’il s’agit de « compréhension du sens des textes ». Ainsi, le principe final implicite de rationalité pris en compte relève de la sémantique. Toutefois, il n’est pas le seul critère de jugement disponible. Parce que la réalité est complexe, d’autres angles d’approche existent, plus opérationnels que celui de sens. Sous certains de ces aspects et notamment ceux de la science et de la méthodologie de la recherche scientifique, les pédagogies de la lecture souffrent de déficit de théorisation du traitement des lettres et des syllabes qui appartiennent à une catégorie particulière qui est la sémiologie ou, comme le sens et le texte, à une catégorie générale qui est la linguistique. La sémantique, la sémiologie, la phonologie, la phonétique, la neurologie, la psychologie … font partie des disciplines auxiliaires de la linguistique en tant que science du langage.
Au regard du fonctionnement de la structure du cerveau, de la pensée et de la langue française écrite, le rôle moteur du traitement des lettres et des syllabes, des combinaisons desquelles procèdent le texte et le sens, dans la reconnaissance et l’identification des mots écrits par rapport à l’apprentissage de la lecture n’est pas envisagé de manière adéquate et efficace. Ce défaut explique, pour l’essentiel, la situation délicate que traversent l’ensemble des méthodes de lecture actuellement à disposition en français. C’est sur la base de cette idée de fond que la présente étude est entreprise.
Dans cette perspective sont examinés quelques travaux de l’Observatoire national de la lecture en même temps que ceux de Jean-Emile Gombert à la lumière de ceux de Stanislas Dehaene et son équipe, sur les théories desquels repose l’évolution de la recherche et de l’enseignement de la lecture en France depuis une dizaine d’années. Le siècle dernier est marqué par la fin du règne de la méthode globale et l’émergence d’une pédagogie nouvelle de la lecture fondée sur la phonologie dont l’Observatoire national de la lecture et Jean-Emile Gombert sont des pionniers tandis que Stanislas Dehaene et ses collaborateurs se préoccupent pour leur part du mode de fonctionnement du cerveau dans l’apprentissage de la lecture. Les aspects positifs et importants de leurs contributions respectives, auxquelles s’ajoutent celles des diverses pédagogies précédemment énumérées, sont complémentaires.

Quelques réflexions critiques préalables semblent utiles pour mieux cadrer l’analyse des divergences qui va être développée, en commençant par les résultats des travaux de l’ONL avant d’envisager ceux de Jean-Emile Gombert. Le contenu de l’enseignement de la lecture élaboré par l’ONL (Publications 2007) se décline en quatre composantes devenues classiques qui sont « l’identification des mots, la compréhension, la production écrite, l’approche culturelle ». Les trois premières en sont traitées dans ses différentes publications, tandis que la dernière y est relativement peu abordée, vraisemblablement parce qu’elle ne revêt pas autant d’intérêt que les autres ; car non seulement une composante spécifiquement culturelle ne s’avère pas nécessaire à l’apprentissage de la lecture d’une langue en l’occurrence le français, mais encore les aspects de contenu en paraissent difficiles à délimiter et à structurer de manière progressive sur des paramètres rigoureux, sans parler des possibilités de la mettre en œuvre et de l’évaluer en termes d’efficacité. Voilà pourquoi la dimension culturelle ne sera pas considérée ici, ni celle de la production d’écrits qui préoccupe assez peu les maîtres pour cause de difficultés de mise en œuvre chez les élèves qui doivent travailler sur des mots dont ils maîtrisent mal les systèmes alphabétiques et les principes d’organisation et de fonctionnement. Dans le même ordre d’idées, les élèves à l’étranger ne pratiquent pas la production d’écrits et ne connaissent pas la culture française pour se construire l’apprentissage de la lecture en français.
Le cadre de référence sur l’apprentissage de la lecture construit par l’ONL se révèle contestable principalement pour des raisons de forme et de contenu. Les raisons de forme sont d’ordre méthodologique ; le point de vue que supposent les définitions fournies fait rarement l’objet de précisions, ce qui les rend discutables puisqu’elles renvoient à l’une, non spécifiée, des nombreuses facettes de la réalité qui existent. Les raisons de contenu sont à caractère scientifique et portent sur la définition du cadre de référence de l’apprentissage de la lecture qui peut être citée et réfutée très brièvement : « Apprendre à lire, c’est développer des habiletés dans deux domaines : l’identification des mots écrits et le traitement du sens pour la compréhension des textes ». Les domaines donnent lieu à deux problématiques qui vont être passées en revue.

1) La problématique de la compréhension des textes
Ce qui soulève des difficultés en termes notamment de logique, de linguistique et de neuroscience est de faire dépendre de la compréhension de textes l’apprentissage de la lecture. Logiquement, dans le modèle d’apprentissage de la lecture qui est élaboré  par l’ONL et passe par la compréhension de textes, l’acquisition de cette compréhension comporte des composantes qui relèvent de la phonologie, du lexique, de la syntaxe, de la morphologie, pendant que la grammaire et la conjugaison qui sont tout aussi importantes sont délaissées ! Cela signifie que pour apprendre à lire, il faut disposer de savoirs et de savoir-faire dans les différents domaines évoqués ; c’est-à-dire posséder des connaissances et des compétences précises pour apprendre cela même qui conditionne l’accès progressif à celles-ci. La logique est insoutenable. Linguistiquement, la distinction n’est pas clairement établie entre l’étude de la langue et l’étude du sens (voir à propos de la conception de la linguistique dans l’élaboration des principes théoriques de l’apprentissage de la lecture les échanges, sur fond de critiques, entre les scientifiques du langage in Publications 2006 de l’ONL). Le sens en tant que but de communication semble traité à la place de la langue en tant que moyen de communication. En résumé, la nature et le fonctionnement de la langue ne sont pas suffisamment explorés par rapport à la conception de la pédagogie de la lecture. Neuroscientifiquement, pour apprendre à lire, le cerveau fonctionne non pas pour le texte, mais pour l’invariante distributive graphique minimale qui est la lettre et sert à construire le texte, le sens n’étant que secondairement et conventionnellement rattaché à ce dernier.

2) La problématique de l’identification des mots écrits
Au sujet de l’identification des mots écrits, l’ONL (Publications 2007) affirme : « L’identification des mots repose sur l’apprentissage systématique du décodage et sur la mémorisation des formes orthographiques rencontrées ». L’objection de fond au décodage réside dans les grandes difficultés de la mise en place de cette capacité. Au reste, le décodage suppose l’établissement du système des sons et des phonèmes, l’établissement du système des graphèmes, l’enseignement intégral des systèmes des sons et des phonèmes, du système des graphèmes, du système des lettres de l’alphabet ; il n’en est pas ainsi et les résultats du décodage en deviennent hypothétiques. L’opposition à la thèse de mémorisation des formes orthographiques trouve sa justification véritable également dans les difficultés considérables de construction de la mémorisation en cause.
Le principe de décodage fondé sur la décomposition des mots en segments variables plutôt qu’en syllabes invariables ou constantes distributives rend aléatoires les résultats attendus des opérations. Dans l’impossibilité de maîtriser l’organisation précise et rigoureuse des mots écrits, les élèves ne peuvent pas mémoriser leurs formes orthographiques. Le cerveau s’adapte aux configurations graphiques constantes (ou régulières) correspondant aux configurations phoniques constantes.
Dans la pédagogie phonologique, le décodage conduirait à la mémorisation des formes orthographiques. Par rapport à cette conception, au-delà de son caractère anti-neuroscientifique, c’est le principe même du décodage en tant qu’association de séquences phoniques à des séquences graphiques correspondantes qui est remis en question par la nature et le fonctionnement des unités constitutives des mots écrits.
Par ailleurs, à propos des procédures d’identification des mots où l’ONL distingue « l’analyse des composants phonologiques des mots » dans la langue orale et « la discrimination visuelle des unités écrites » dans la langue écrite, il parle, dans le premier cas, de « la décomposition orale de phrases en mots, de mots en syllabes, en attaques, en rimes, et en phonèmes » et, dans le second cas, de « lettres, groupes de lettres, syllabes, mots, scriptes/cursives, minuscules/majuscules ». Par rapport à la décomposition des mots en unités constitutives au regard du système de relations graphie/phonie ou même phonie/graphie, il y a asymétrie dans les correspondances graphophonologiques entre les unités du mot oral et celles du mot écrit associé, et cela est une source de grandes difficultés pour l’apprentissage. Au contraire, en décomposant les mots selon le principe théorique de l’invariante distributive syllabique dont l’application demeure valable tant en phonie qu’en graphie et, dans une moindre mesure, sur le critère d’invariante distributive alphabétique, on obtient une symétrie entre les unités phoniques du mot oral et les unités graphiques du mot écrit qui leur correspondent, ce qui est un facteur facilitateur de l’apprentissage. En conséquence, le modèle de décomposition des mots proposé par l’ONL n’est pas approprié pour l’apprentissage de la lecture.

Une particularité de la pédagogie phonologique est la prépondérance du travail de construction de la compréhension du sens de textes quant à l’identification des mots écrits. Dans la mise en œuvre et dès l’école maternelle, les activités s’amorcent par le travail de construction de la compréhension du sens des textes et visent en CP également à préparer les élèves au vocabulaire des textes concernés afin de leur faciliter la pratique du décodage des mots de ces textes. Voici la justification de la démarche (ONL, Publications 2007) : « L’identification des mots écrits est inhérente à l’activité de lecture. Etant donné la nécessité de focaliser l’enfant sur l’activité nouvelle et difficile d’identification, il est préférable en début d’apprentissage d’envisager un travail préalable de la compréhension du texte avant l’identification des mots qui le composent » (l’italique se trouve dans le texte cité).
Au problème de mémorisation des mots que demande la démarche pour rendre les élèves capables de leur l’identification, l’ONL répond : « L’identification des mots se fait par la mémorisation des formes orthographiques. Cette mémorisation s’effectue non seulement par la pratique du décodage, mais également par la rencontre répétée du mot en contexte signifiant ». En schématisant, l’apprentissage de la lecture consiste en travail de compréhension du sens des textes accompagné de celui d’identification des mots qui s’appuie sur le décodage, la mémorisation des mots acquise par effet de fréquence, le contexte fourni par le texte support des activités de l’apprentissage. A ce travail s’ajoute celui de mobilisation des textes nécessitant l’acquisition des connaissances dont les composantes reposent sur la phonologie, le lexique, la syntaxe, la morphologie, voire, en toute rigueur, la grammaire et la conjugaison. A l’évidence, c’est une conception de l’enseignement et de l’apprentissage de la lecture qui pose de sérieux problèmes. En bref, la compréhension requise par la construction du sens des textes comporte d’importantes difficultés que l’ONL (Publications 2007) n’a pas omis de signaler.

La pédagogie phonologique se définit par un concept qui est le principe alphabétique, considéré sous le prisme de la phonologie et donnant lieu à un autre concept qui est la conscience phonologique à laquelle l’étude proposée oppose la conscience alphabétique mieux adaptée à la façon dont la langue française s’écrit aujourd’hui et sur laquelle précisément portent la lecture, son enseignement et son apprentissage.

De l’analyse des résultats des travaux conduits durant cette décennie sur les mécanismes de l’apprentissage de la lecture, du cerveau, de la pensée et du langage, une convergence entre les spécialistes se dégage quant aux données de la recherche, lesquelles sont des structures orthographiques relevant conséquemment du code écrit ou domaine visuel opposé au code oral ou domaine auditif. Cependant, tout en souscrivant au traitement des structures orthographiques, la pédagogie à référence phonologique édifie une démarche qui part de la langue orale pour aller vers la langue écrite plutôt que l’inverse. Ce hiatus est un premier signe indicateur des difficultés qui caractérisent les résultats en question. Pour schématiser, le contenu de la pédagogie phonologique est une équation à deux inconnues qui sont l’identification des mots écrits et la compréhension du sens de textes. La gageure en termes de neuroscience, de cogniscience et de linguistique consiste à apprendre à comprendre le sens de textes en même temps qu’apprendre à identifier les mots écrits. Le traitement de la compréhension de textes demande singulièrement des connaissances orthographiques et grammaticales auxquelles les stratégies de la pédagogie phonologique inspirée de « l’observation réfléchie de la langue » plutôt que fondées sur une démarche d’enseignement méthodique et systématique de la langue ne font pas allusion. En bref, les théoriciens de la conception phonologique de l’enseignement de la lecture s’entendent tacitement sur l’activation du cerveau lors de la présentation des structures orthographiques, mais pas des structures phonologiques et, pourtant, ils adoptent une approche pédagogique qui conduit des éléments phoniques de la langue orale aux éléments graphiques de la langue écrite. A ce propos, quelques arguments contre la présence de la phonologie dans les travaux de recherche scientifique et pédagogique sur la lecture peuvent lancer le débat, présence dont le poids de l’interférence dans l’apprentissage de la lecture ne fait guère de doute :

1)       La conception de l’enseignement de la lecture repose sur la phonologie alors que la langue française écrite, objet propre de l’apprentissage de la lecture, n’est pas transcrite phonologiquement. Les difficultés partent de ce déphasage. Au reste, du point de vue du fonctionnement du cerveau, une transcription phonologique ne justifie pas le recours à la phonologie, surtout au sens qui assimile la phonologie à la phonétique, pour l’enseignement de la lecture d’une langue.

2)       La phonologie n’est pas nécessaire à l’enseignement et à l’apprentissage de la lecture, en attestent les pratiques et les résultats indiscutables des parents qui font apprendre à lire à leurs enfants (les résultats efficaces des parents donnent des pistes intéressantes pour comprendre ce qui fonde le succès de la méthode de lecture).

3)       La présence de la phonologie dans l’enseignement de la lecture multiplie par deux la charge de travail et les difficultés. 

4)       La phonologie conduit à l’acquisition d’une orthographe phonétique que l’enfant a du mal à désapprendre par la suite. Un des effets induits par la pédagogie phonologique autant que par les méthodes globales et assimilées réside dans les problèmes d’orthographe visés par le Ministre de l’Éducation nationale dans son discours d’ouverture des Journées de l’Observatoire en 2007 : « Les patrons d'entreprises, les responsables de nos administrations, les inspecteurs de l'Éducation nationale nous disent eux-mêmes qu'ils se désolent de la baisse du niveau en orthographe ! ».  

5)       La phonologie postule un principe alphabétique qui met en rapport un son (phonème) et une lettre ou un groupe de lettres (graphème) correspondant à une vision de la démarche pédagogique qui va de la langue orale à la langue écrite. Malgré tout, il est frappant de constater dans la présentation des travaux de recherche que le principe alphabétique procède généralement de l’écrit vers l’oral ou du graphème vers le phonème. En fait, il ne s’agit pas de choix facultatif entre les expressions "graphème et phonème" ou "phonème et graphème", mais d’exigence logique et pédagogique et de fonctionnement du système cérébral. Cela correspond à la réalité, qui commande de partir de l’écrit pour aller à l’oral. Pour ce faire, point n’est besoin de phonologie, mais de l’alphabet en usage qui transcrit la langue considérée, cet alphabet pouvant avoir un statut phonologique ou non (l’important réside dans le caractère graphique de l’alphabet compatible avec le mode d’activation du cerveau).

6)       En dépit d’une démarche construite autour du sens, les chercheurs conçoivent les lettres et les syllabes en termes lexicologiques d’unités sous-lexicales plutôt qu’en termes génériques de catégories linguistiques ou d’unités linguistiques et plus exactement d’unités non signifiantes par opposition aux unités signifiantes qui sont les mots, les phrases et les textes portant le sens et participant des catégories linguistiques (qui sont classiquement la lettre, le son, la syllabe, le mot, la phrase, le texte, le sens). Les lettres et les syllabes interviennent dans la reconnaissance des mots écrits à condition que la connaissance soit conçue essentiellement sur les mots écrits et non sur les mots oraux et donc en procédant de la langue écrite vers la langue orale, ce qui tient la phonologie à l’écart de la pédagogie de la lecture.

7)       La phonologie exclut par nature le traitement des syllabes dans les mots écrits, ce qui génère un très gros déficit par rapport à l’acquisition des mécanismes de base de la lecture et à la reconnaissance et à l’identification des mots écrits : dans cet extrait d’une publication de l’Observatoire national de la lecture (O.N.L. – Quelques regards sur la lecture et ses apprentissages – 1996) « quels que soient les mots et la langue, nous savons […] qu'il n'y a pas de perception directe des mots. Leur perception comporte l'activation d'un système hautement automatisé et extrêmement rapide qui traite les caractéristiques physiques des lettres, identifie celles-ci, active des représentations (dites prélexicales) d'unités sous-lexicales (probablement en fonction des mots et de la langue), et enfin active des représentations des mots […] », les syllabes des mots écrits passent sous silence. Il n’y a pas de raisons valables que les lettres soient concernées mais pas les syllabes par le traitement des mots écrits.

8)       La phonologie prive les méthodes de lecture des connaissances explicites des structures et du fonctionnement des mots écrits du français actuel et les rend par là même peu adaptées. L’ignorance des syllabes des mots écrits constitue un frein à l’acquisition de la lecture et de l’orthographe. C’est parce que la correspondance entre la langue écrite et la langue orale ou entre la graphie et la phonie n’est pas convenablement et entièrement construite. A la théorie du décodage phonologique (les mots de la parole sont analysés en phonèmes pour les uns, en sons pour les autres, en sons ou phonèmes pour certains) fondé sur les mots prononcés et conduisant de la phonie à la graphie s’oppose la théorie du décodage alphabétique et syllabique (les mots de la langue écrite sont analysés en syllabes en tant qu’unité graphique correspondant à l’unité phonique de la langue orale et, les syllabes, en lettres en tant qu’unité constitutive des syllabes) fondé, en phase avec le mode de fonctionnement cérébral et mental, sur les mots écrits et menant de la graphie à la phonie.

9)       Au terme de l’analyse, le principe de « l’apprentissage continué de la lecture » défendu par la pédagogie phonologique s’explique par les difficultés consubstantielles à celle-ci. La pédagogie phonologique prévoit le début mais pas la fin (2) de l’apprentissage de la lecture, et c’est une conséquence des difficultés qui la caractérisent. En effet, il n’est pas envisagé de niveau scolaire où l’apprentissage de la lecture est censé maîtrisé ou suffisant. L’apprentissage de la lecture n’est pas supposé s’achever dans l’enseignement primaire et les élèves y entament les matières scolaires sans avoir acquis la capacité de lire. La logique de la pédagogie phonologique paraît discutable face aux contre-exemples de la Finlande où les enfants démarrent l’école sachant lire et de plus d’une centaine de milliers d’enfants en France qui, chaque année, apprennent à lire en famille avant d’entrer en CP. Dans les deux cas, les résultats sont incontestés, preuve empirique de l’efficacité des moyens et de la procédure engagés, contrairement à ceux de la pédagogie phonologique.

10)    L’apprentissage de la lecture relève de la maîtrise de la langue et plus particulièrement de la maîtrise de la langue écrite constituée de phrases formant un texte. La pédagogie phonologique prône un apprentissage de la lecture par l’interprétation du sens de textes. Or, la saisie du sens de textes nécessite de connaître le lexique, les formes grammaticales, l’analyse grammaticale, l’analyse logique, etc. A cet égard, l’ONL introduit la phonologie, le lexique, la syntaxe, la morphologie et la structure du texte, mais pas l’analyse grammaticale et logique, dans l’apprentissage de la lecture. « Il ne s'agit pas de faire de l'analyse grammaticale avec des élèves du cycle II. Il ne s'agit nullement de leur apprendre à nommer natures et fonctions des mots et groupes de mots. Classifications et nomenclatures peuvent attendre le cycle des approfondissements », écrit-il (ONL, Publications 2005). Ces affirmations sont indéfendables particulièrement du point de vue de la logique et de la linguistique. La présence de la phonologie, du lexique, de la syntaxe, de la morphologie et de l’organisation du texte complexifie l’apprentissage de la lecture chez les élèves, lesquels ne savent pas encore reconnaître les mots écrits. Les élèves sont submergés d’informations auxquelles l’apprentissage de la lecture les confronte ; ils le sont davantage lorsque à ces apprentissages viennent s’additionner les apprentissages fondamentaux dont le démarrage a lieu en CP.

11)    Le bilan de la pédagogie phonologique peut difficilement tenir ses promesses. L’objectif final réaffirmé avec forte insistance par l’Observatoire national de la lecture et partagé judicieusement par la communauté scientifique est de « former des lecteurs autonomes ». Il soulève cependant le problème des moyens à mettre en œuvre pour l’atteindre. C’est, selon l’ONL, la construction des représentations mentales cohérentes de textes, qui accorde un intérêt bien mérité au traitement des mots. Les activités conduites concourent à l’élaboration de la compréhension. Pourtant, l’Observatoire national de la lecture ne semble pas satisfait des résultats obtenus quand il (ONL, Publications 2000) explique que « la reconnaissance des mots, même les plus fréquents, reste souvent fragile » et que « la saisie du sens est encore problématique » chez des élèves. Ainsi et c’est ce que confirment des témoignages d’enseignants intervenant dans les tables rondes organisées par l’ONL, les élèves présentent des difficultés de traitement des mots écrits et de construction de la compréhension. Le constat n’est pas sans raisons. La modalité de traitement plutôt  phonologique qu’alphabétique de la reconnaissance des mots écrits n’est pas adaptée au fonctionnement du cerveau qui va de la graphie à la phonie ; en outre, le programme pédagogique conçu pour la compréhension de textes ne comporte pas en particulier l’enseignement explicite de l’analyse grammaticale et de l’analyse logique, lesquelles sont des connaissances indispensables à l’exercice efficace de l’activité de compréhension de textes. L’orthographe phonétique induite par le décodage phonologique et les déficits d’acquisition de l’analyse grammaticale et de l’analyse logique rendent particulièrement difficile l’acquisition simultanée des capacités de reconnaissance des mots et de compréhension de textes.

12)    Les mots écrits sont reconnus réellement sur la base des syllabes et des lettres qui les composent et codent les syllabes et les sons des mots oraux correspondants ; or, l’ONL propose une voie de traitement de la reconnaissance des mots écrits par des activités de discrimination des syllabes et des sons des mots oraux, mais non par celles de discrimination des syllabes et des lettres des mots écrits correspondants. En somme, l’ONL présente les mots écrits sans décomposition en syllabes susceptibles de favoriser la construction de l’incontournable combinatoire par les élèves eux-mêmes comme ils le font spontanément pour les mots monosyllabiques caractérisés par un tout petit nombre de lettres qui les forment et en facilitent l’assemblage (voir, sur la décomposition graphique des mots en syllabes et en lettres et sur la combinatoire intégrant le principe alphabétique, Livret 1a. Lettres de l’alphabet et Livret 1b. Assemblage des lettres). Les lettres et les syllabes (ou invariantes distributives alphabétiques et syllabiques) réemployées dans la composition graphique de différents mots de la langue française, ainsi qu’il ressort de Livret 1a. Lettres de l’Alphabet et de Livret 1b. Assemblage des lettres, constituent pour les élèves des connaissances de base préalables permettant de lire efficacement n’importe quel mot en français et donc d’acquérir la capacité de lire et de comprendre par eux-mêmes pour aboutir finalement à la lecture autonome, sous réserve que le système syllabique des mots écrits soit complété par Apprendre à lire en CP.

13)    Au sujet du redoutable problème de l’acquisition simultanée, d’un côté, du traitement de l’automatisation des mots écrits et, de l’autre, de la compréhension du sens de textes, l’Observatoire national de la lecture (Publications 2001) conclut un point de ses explications : « Seule une lecture répétée des mêmes mots (insérés dans des contextes qui peuvent différer d’une lecture à la suivante) assure l’automatisation progressive de leur traitement ». L’ONL aurait pu appliquer avec plus de pertinence cette idée aux syllabes des mots écrits ou aux invariantes distributives syllabiques, qui apparaissent comme faisant partie des connaissances spécifiques à la reconnaissance des mots écrits.

14)    Une importance particulière est donnée non seulement aux textes, mais encore au vocabulaire par rapport à la construction de la reconnaissance des mots écrits. Cela équivaut à dire, en dernière analyse, que la reconnaissance des mots écrits en matière d’apprentissage de la lecture fait appel à des connaissances lexicales (avec constitution d’un « dictionnaire mental » des mots) et textuelles. C’est un paradoxe et ce n’est pas compatible avec le mode de fonctionnement du cerveau.

15)    Une marque fondamentale des défauts de la pédagogie phonologique est l’absence de la dimension des règles grammaticales de la liste des matières prévues pour assurer la capacité de traitement des textes dans le cadre de la construction de l’apprentissage de la lecture. L’aspect grammatical est un point de passage obligé dans l’abord et la compréhension d’un texte. C’est ici que se mesure l’importance de la grammaire de phrase, opposée à la grammaire de texte, qui n’échappe à aucun analyste avisé. Érik Orsenna (ONL, Publications 2007), ancien président de l’ONL, écrivain, membre de l'Académie Française, s’exprime sur la question : « Je suis absolument convaincu que la grammaire de texte est impossible sans une très bonne connaissance de la grammaire de phrase » ; sa position est celle que partagent les linguistes et les psycholinguistiques, c’est-à-dire les scientifiques du langage.

16)    L’apprentissage de la lecture s’est construit sur le sens, terrain mouvant à cerner par rapport à la nature et au fonctionnement des langues humaines ou domaine de savoir difficile à théoriser par la grille d’analyse scientifique et méthodologique actuellement disponible.

17)    Face à la recommandation de ne pas dissocier apprentissage de la lecture et pratique d’écriture (ONL, Publications 2007) estimant que « L’apprentissage de la lecture doit être étroitement associé à l’apprentissage de l’écriture », un intervenant dans la discussion avec la salle à la table ronde des Journées de l’Observatoire en mars 2006 déclare plutôt à propos de celle-ci : « peu de place lui est accordée dans les classes, tant cette activité est difficile à mettre en œuvre ». On sait que peu de maîtres associent apprentissage de la lecture et pratique d’écriture du fait des difficultés de la tâche en dépit de déclarations de certains chercheurs (ONL, Publications 2007) telles que  « … l'écriture est une pratique incontournable pour permettre l'accès au principe alphabétique par les jeunes élèves » et « … c'est bien l'écriture qui permet l'accès au principe alphabétique ». Ces formulations assez marginales paraissent d’autant peu convaincantes que beaucoup d’enfants qui arrivent en CP sachant lire l’ont appris en famille et ne savent pas écrire et que le système éducatif anglo-saxon ne pratique pas un enseignement simultané de l’apprentissage de la lecture et de l’écriture comme l’avait fait le système scolaire français depuis le 19ème siècle. Un autre intervenant (ONL, Publications 2007) explique en parlant du cycle 3 que les pratiques d’écriture sont réduites dans les classes parce que « … les enseignants … sont mal à l'aise devant cette activité ». Au total, selon les maîtres, « l'écriture prend beaucoup de temps » et s’avère peu efficace en tout début d’apprentissage de la lecture  ; il est très difficile pour les élèves d’écrire des mots quand ils ne maîtrisent pas l’écriture des lettres et de surcroît ne sont pas capables de reconnaître les mots. En fait, pour des raisons en particulier d’efficacité et de coût cognitif, il est préférable de conduire séparément, du moins au début, la tâche de production écrite et celle d’apprentissage de la lecture. Il y a interaction positive entre l’apprentissage de la lecture et celui de l’écriture lorsque les élèves ont acquis la capacité d’identification des mots écrits.

18)    Devant le problème-clé d’identification des mots écrits, la pédagogie phonologique les décompose en « segments ». Mais, d’une part, elle opère selon des critères non définis ; d’autre part, des items qu’elle liste, il n’y a que deux qui sont pertinents (pertinents parce qu’ils correspondent aux deux catégories d’éléments sonores simples et complexes qui représentent l’unité phonétique de la communication parlée comme "abrité" donnant [a], [bri], [te] et "abricot" donnant [a], [bri], [ko]), à savoir les lettres et les syllabes ou configurations légales de lettres, lesquels items ne sont pas conçus et traités de manière satisfaisante, c’est-à-dire comme étant non seulement des unités graphiques transcrivant des unités phoniques dans un système de relations de correspondance régulière, mais encore des constantes qui se retrouvent dans des mots différents et permettent par là même d’identifier ces mots.

19)    La méthode de lecture s’apprécie par l’optimalité de sa compatibilité avec la nature et le fonctionnement du cerveau, de la pensée et du langage ; la pédagogie phonologique ne remplit que fort peu cette condition essentielle.

20)    A l’issue des exposés des différents orateurs qui font apparaître des problèmes sérieux de maîtrise de la langue à travers notamment ceux de l’apprentissage de la grammaire, une intervention lors de la table ronde des Journées de l’Observatoire en mars 2006 souligne le « caractère aléatoire de l’enseignement grammatical à l’école » qui ne permet pas aux élèves de cycle 3 (Cours élémentaire 2ème année et Cours moyens) d’établir de distinction entre les règles d’accord du pluriel des noms et celles des verbes ; la même description est applicable à la situation qui domine dans le domaine de l’enseignement et de l’apprentissage de la lecture. Dans les deux cas, les enseignements ne donnent pas l’occasion aux élèves de se construire des représentations mentales cohérentes des objets de la connaissance qui leur sont fournis, faute d’une didactique à contenus basés sur des règles explicites simples et générales. Les contenus d’enseignement de la grammaire autant que de la lecture ont des problèmes de conception et de présentation et, en sous-jacence, des problèmes d’arrière-fonds théoriques. Une autre intervention vise l’aspect des faiblesses de la pédagogie phonologique (ONL, Publications 2006) qui consiste dans le niveau important des difficultés générées qui ont pour résultats d’accaparer l’attention des élèves et de les empêcher de se concentrer sur l’objet de l’écrit : « L’insuffisante maîtrise des concepts capte l’attention nécessaire à la structuration de la pensée » ; elle recommande avec une grande justesse de vue : « Il faut que les élèves puissent mobiliser sans effort des savoirs grammaticaux et orthographiques pour pouvoir consacrer leur attention à un projet d’écriture ou au sens d’un texte complexe ». Pour résumer, en termes de cogniscience, l’importance des dépenses de ressources mémorielles est l’un des arguments forts contre la pédagogie phonologique. Le niveau des dépenses de ressources intellectuelles est révélateur de celui des difficultés induites par rapport à l’apprentissage. La bonne méthode pédagogique s’évalue aussi et surtout par son degré de simplicité à la fois pour l’enseignement et l’apprentissage.

21)    Le débat qui s’est focalisé autour de l’enseignement de la grammaire et de l’orthographe par  l’Observation Réfléchie de la Langue française (ORL) aux Journées de l’Observatoire de mars 2006 précise : « il ne peut s’agir d’un domaine disciplinaire, d’une « matière » à enseigner telle que grammaire et orthographe, mais bien d’une posture à adopter face au fonctionnement de la langue, d’une attitude à favoriser afin de construire durablement les compétences langagières indispensables à la compréhension et à la production de textes. L’intention d’amener les élèves à cette posture détermine d’ailleurs autant les démarches pédagogiques que les contenus d’enseignement ». Par son corpus lexical et sémantique, l’ORL relève entièrement du domaine de la linguistique ; mais, force est de voir que les linguistes et autres scientifiques du langage conviés en tant qu’experts et/ou participants aux tables rondes des diverses Journées de l’Observatoire n’apportent pas leur caution au modèle d’enseignement de la grammaire et de l’orthographe développé par l’ORL qui remplace la grammaire de phrase par la grammaire de texte. Ce faisant, non seulement l’ORL ne prend pas en compte les résultats des travaux de recherche théorique en linguistique, mais encore elle fait l’impasse sur la notion de règle, explicite, en grammaire de phrase et conséquemment du concept d’enseignement explicite en didactique, de là sa disqualification par la linguistique et la didactique. Le déficit d’intériorisation de règles explicites rend particulièrement difficile la construction de la compréhension des textes centrale dans la vision qui sous-tend la pédagogie par l’ORL ; en outre, la grammaire de texte ne permet guère d’organisation réelle des contenus pédagogiques ; par ailleurs, le niveau très élevé de ressources de mémoire requis par la grammaire de texte plombe l’apprentissage. Ces facteurs hautement défavorables éloignent l’ORL du champ de la cogniscience. Enfin, la grammaire de texte n’offre pas à l’ORL la possibilité de progression véritable et cette carence profonde l’écarte du secteur de la neuroscience. Ainsi, l’ORL n’est pas cohérente avec les exigences de la pédagogie, du cerveau, de la pensée et de la langue française écrite. Autrement dit, l’ORL n’est validée ni par la didactique, ni par la neuroscience, ni par la cogniscience, ni par la linguistique et, en sous-jacence, par les conceptions théoriques de la science et de la méthodologie de la recherche scientifique. En somme, le concept d’observation réfléchie de la langue française est sans fondements scientifiques et l’on comprend mieux dès lors la déclaration du Ministère de l’Éducation nationale précédemment citée qui l’a qualifiée de « décevante ». Les résultats fortement négatifs décrits chez les élèves et alliés à « l’insécurité de l’enseignement » de la grammaire et de l’orthographe dont le constat est effectué par certains exposants (ONL, Publications 2006) chez les maîtres confortent la thèse de l’inadéquation de l’ORL autant que de la pédagogie phonologique et de la « démarche phonologique » qui y font écho.

22)    Pour résoudre le problème d’identification des mots écrits selon l’ONL, il faut automatiser ce processus par la constitution d’un lexique orthographique, ce qui n’est pas sans poser de difficultés qu’il (ONL, Publications 2006) a évoquées en ces termes : « Nous manquons d’études longitudinales portant sur l’acquisition du lexique en lecture comme en écriture, qui mettraient en évidence comment s’acquiert le détail de l’orthographe des mots. Nous ignorons aussi largement le nombre de rencontres nécessaires pour qu’un mot soit mémorisé: les rares travaux portant sur cette question suggèrent que la première rencontre serait décisive, les autres n’apportant que des bénéfices plus limités et plus lents à établir (Reitsma, 1983; Share, 2004) ». La nature et le fonctionnement du cerveau, de la pensée et du langage sont tels que malgré l’effet de fréquence et l’effet d’analogie, les mots écrits, à l’exception d’un petit nombre d’entre eux (de l’ordre de quelques milliers tout au plus, ce qui paraît fort peu par comparaison avec plusieurs dizaines de milliers de mots du corpus lexical de la langue française), ne peuvent pas être stockés dans leur intégralité en mémoire : en particulier, étant donné que les mots écrits changent suivant le nombre, l’identité, l’ordre et la prononciation des lettres qu’ils mobilisent, il est impossible de les mémoriser dans leur globalité, d’où la nécessité de connaître et d’apprendre leur organisation alphabétique et syllabique et leur fonctionnement. Cela revient à admettre que l’acquisition du lexique orthographique est possible, et conséquemment l’apprentissage de la lecture des mots, sans passer par la phonologie. L’ONL conclut par l’idée que « la possibilité d’un apprentissage exclusivement implicite du lexique orthographique n’est pas tenable » et qu’« Il faut donc se résoudre à mettre en place un apprentissage explicite et à en évaluer les effets ». Un « apprentissage explicite » des mots écrits n’est rien d’autre qu’un apprentissage basé sur le principe de leur construction. S’agissant de « construire un lexique orthographique, constitué à la fois de mots réguliers et de mots irréguliers », l’ONL affirme : « Nous avons toutefois des difficultés à comprendre comment peut se construire ce lexique orthographique ». Le cerveau ne peut emmagasiner les mots écrits que s’il dispose de moyens de leur traitement, à savoir les capacités de les identifier qui sont la création de zones cérébrales spécialisées à cet effet, lesquelles sont occupées par les invariantes distributives qui sont les matériels de construction des mots. Rappelons que les invariantes distributives syllabiques sont des configurations orthographiques qui ne varient pas en migrant d’un mot à l’autre et c’est le caractère de ce principe décrit par l’ONL comme « génératif » qui favorise réellement l’auto-apprentissage dont il parle. Les variantes distributives syllabiques correspondent à ce que l’ONL présente comme des « régularités qui leur [les enfants] permettraient de mieux lire d’autres mots ». Le concept revendique les traits de « économique et productif » que l’ONL reconnaît à son modèle explicatif « apprentissage de type génératif » qu’il dérive de la linguistique théorique et plus exactement de la « grammaire générative ».

23)    Au sujet des inconsistances du système orthographique français et des difficultés qu’elles occasionnent par rapport à l’apprentissage de la lecture, l’ONL (Publications 2006) énonce : « les difficultés orthographiques du français sont en lecture relativement modestes du fait que les configurations de lettres se lisent généralement de la même manière ». La plupart des études, comme celles de l’ONL, classent le français parmi les orthographes inconsistantes ; et comme celles de l’ONL, elles minorent le degré d’opacité et donc de difficulté du système orthographique français pour la simple raison qu’elles n’ont pas réussi à identifier précisément la nature de l’opacité en cause. Le phénomène qui rend l’orthographe de la langue française plus opaque qu’il n’y paraît consiste dans le changement de la prononciation des lettres selon le contexte et la position dans les mots, phénomène ainsi énoncé justement par l’ONL (Publications 2007) : « une même lettre peut avoir des prononciations différentes ». Le meilleur marqueur du degré d’irrégularité de l’orthographe française est l’apprentissage de la lecture en quelques années contre quelques mois pour le finnois par exemple. Cela posé, le fragment « les configurations de lettres se lisent généralement de la même manière » s’applique parfaitement aux syllabes du français, lesquelles sont des invariantes distributives qui, à ce titre, ne changent ni de caractères physiques ni de prononciation au sein des mots où elles se retrouvent, mais pas aux lettres dont le comportement phonétique est à l’exact opposé. Enfin, l’ONL traite l’orthographe du français dans le cadre de la phonologie alors que l’orthographe en question n’est pas phonologique, et c’est un vrai problème, aussi bien de cohérence que de pédagogie et d’apprentissage, que vient corroborer l’incompatibilité de cette conception avec le mode de fonctionnement cérébral. Sur ce point, l’ONL (Publications 2006) reprend : « L’opacité du système français n’est pas la même selon que l’on aille des lettres (de l’orthographe) vers la phonologie (OP = en lecture) ou inversement (PO = en production). En lecture, la transparence des relations entre phonèmes et graphèmes est relativement élevée. En revanche, en production, un nombre restreint de phonèmes est associé à un nombre plus élevé de graphèmes (e.g., /k/: climat ; accord; kilo ; ticket; quand; chronique; /g/ : garage ; aggraver ; guerre ; aiguille ; second; /s/ saucisse ; centre ; ça ; nation ; six ; science ; (Sprenger-Charolles, 2003) ». Dans la mesure où l’opportunité de la phonologie pour l’enseignement-apprentissage de la lecture n’est pas justifiée en termes de neuroscience, on ne voit pas pourquoi d’aller des phonèmes aux graphèmes rendrait élevée la transparence de l’orthographe. Ensuite, la procédure conduit des phonèmes vers les graphèmes, c’est-à-dire que le connu va vers le non-connu. Cela suppose par ailleurs, à tout le moins, d’une part, qu’une liste en particulier de tous les graphèmes a été dressée et, d’autre part, que l’enfant s’est approprié les deux ensembles des phonèmes et des graphèmes ; loin s’en faut dans les pratiques d’enseignement et d’apprentissage. Au total, non seulement le recours à la phonologie est infondé, mais encore le fait générateur, c’est-à-dire l’argument présenté en sa faveur pour enseigner et apprendre à lire, en est contestable.

Abordant des problèmes posés par l’enseignement et l’apprentissage de la lecture dans la composante morphologique qu’il a définie, l’ONL (Publications 2006) en est arrivé à la conclusion de la nécessité de « la mise en place d’un enseignement explicite reposant sur la présentation de règles ». 
Il précise : « Nous avons commencé à nous intéresser à cette question voici une quinzaine d’années. Nous avons en premier lieu découvert que les recherches empiriques non normatives portant sur l’apprentissage de la morphologie écrite étaient simplement absentes. Elles restent encore aujourd’hui relativement rares. Nous avons ensuite cherché une théorie de référence qui fût susceptible de rendre compte des apprentissages explicites reposant sur des règles et des activités de type exercice.
La théorie d’Anderson (1983; 1995), nous a permis d’aborder les questions relatives à l’enseignement et à l’apprentissage, même si nous avons été amené à la compléter par l’approche de Logan (1988). Cette théorie postule que l’apprentissage commence par la formulation explicite de règles (i.e., une connaissance dite déclarative), par exemple «
si c’est un nom et qu’il est au pluriel, il faut ajouter -s; si c’est un adjectif et qu’il est au pluriel, il faut ajouter -s; si c’est un verbe, il faut ajouter-nt ». La pratique contrôlée de l’application des règles (exercices et évaluations) conduit à la constitution d’une procédure (une procéduralisation) qui devient de plus en plus rapide, qui ne requiert plus de contrôle et qui mobilise de moins en moins d’attention. Il nous est rapidement apparu que les enfants et les adultes tendaient progressivement à substituer, au moins dans certains cas, une récupération en mémoire des formes orthographiques fléchies (e.g., timbres ; parents ;lune ; amie) à l’application systématique de la procédure d’accord. Il s’ensuit un gain de temps, d’attention, et d’efficacité… sauf dans quelques circonstances qui affectent les adultes tout autant que les enfants (voir plus loin ; cf. Fayol, Largy & Lemaire, 1994; Largy, Fayol & Lemaire, 1996). » 
C’est cette vision de l’enseignement, dont l’ONL demeure convaincu et qu’il cherche à mettre en œuvre, que nous défendons. C’est une didactique extrêmement exigeante et, en même temps, la plus efficace qui soit lorsqu’elle est conçue en termes de règles explicites simples et générales. Sous cet angle, le contenu pédagogique doit se ramener à des règles explicites simples et générales. Mais, il a un coût : la somme de travail requise en amont pour sa mise en forme.

A la table ronde des Journées de l’Observatoire en mars 2006, la première question des intervenants, relative à la pédagogie de la grammaire, contient la proposition suivante précédemment citée : « nous avons tous pris la mesure du caractère aléatoire de l’enseignement grammatical à l’école ». Le fragment exprime d’autant plus le poids des difficultés de l’enseignement et donc de l’apprentissage du module que l’un des thèmes développés par les orateurs comporte l’enseignement de la grammaire et expose les difficultés des élèves, qui sont incapables de différencier les noms et les verbes et les accordent indistinctement. Dans le débat entre les partisans de la grammaire de texte et les tenants de la grammaire de phrase, un enseignant (ONL, Publications 2006) interroge à la charge de la grammaire de texte : « Si tant d’élèves de troisième ne savent toujours pas différencier un nom d’un verbe, n’est-ce pas parce que nous n’avons pas suffisamment insisté sur l’aspect langue ? ».
Au sujet de la question de l’enseignement de la grammaire et de l’orthographe, voici un passage extrait des réflexions du porte-parole des associations des parents d’élèves convié aux Journées de l’Observatoire de mars 2006 : « Ils [parents] affirment que leurs enfants maîtrisent de moins en moins bien l’orthographe et la grammaire » ; détaillant les motifs des doléances des parents, le porte-parole fait état des « professeurs de collège qui déplorent la faible maîtrise de la langue par les enfants ». Elles font écho aux déclarations du Ministre de l’Éducation nationale précédemment rapportées qui vont dans le même sens.  C’est tout simplement parce que, d’une part, un déficit de travail ou un travail inadapté sur le principe d’organisation et de fonctionnement des mots écrits interdit l’accès aux mots et à la possibilité de les stocker en mémoire ; d’autre part, l’enseignement de la grammaire, envisagé dans le cadre de la « grammaire de texte », n’est pas explicite, structuré et systématique en phase avec les contraintes cérébrales et mentales. Les comptes rendus globalement négatifs des résultats de l’apprentissage de la lecture, de l’orthographe et de la grammaire réalisés dans les classes démontrent que les outils employés, à savoir en particulier la pédagogie phonologique et la grammaire de texte, ne sont pas adéquats à leur objet. Un formateur (ONL, Publications 2006) qui assure la formation initiale et continue des maîtres en IUFM formule cet énoncé qui va à peu près dans un sens identique : « les enseignants expriment clairement leurs difficultés à mettre en place des activités s’inscrivant dans une démarche cohérente en ORL ». Les enseignants redoutent les difficultés entraînées par la grammaire de texte dont ils ont du mal à appréhender le contenu et la démarche.

Le rôle primordial qu’une longue tradition pédagogique fait jouer au texte dans l’apprentissage de la lecture s’explique (ONL, Publications 2005) par la « nécessité d'automatiser le plus vite possible l'identification des mots par la constitution d'un lexique orthographique mental » et se découvre à travers les lignes suivantes : « Le décodage de mots nouveaux développe la connaissance de la diversité des correspondances entre graphèmes et phonèmes dans leurs environnements respectifs. Progressivement, l'élève dépasse les correspondances de base et associe des groupes de phonèmes à des groupes de graphèmes (morceaux de mots). Il se constitue ainsi un mécanisme d’auto-apprentissage. La rencontre fréquente des mots induit leur mémorisation et la constitution du lexique mental orthographique. L'automatisation de la reconnaissance des mots se fait d’autant mieux et d'autant plus vite qu’ils ont été rencontrés souventÀ la fin du cycle II ou à l’arrivée au cycle III, les élèves ont normalement rencontré et mémorisé un lexique orthographique déjà fourni ». Compte tenu de ce que l’on sait sur la nature et le fonctionnement des langues humaines, de simples rencontres fréquentes peuvent très difficilement permettre le décodage des mots écrits et la mémorisation (sans apprentissage préalable par décomposition graphique) ; c’est l’encodage des constantes distributives des mots écrits aboutissant à la maîtrise de la composition graphique de ces derniers qui assure leur rétention et leur reconnaissance. 
La prise en considération de la composante de neuroscience aurait totalement modifié la vision scientifique et pédagogique de l’ONL en la maintenant à l’écart de la phonologie. Dans cette hypothèse, il (ONL, Publications 2005) n’aurait pas expliqué, par exemple, les difficultés à déchiffrer les mots par un déficit sinon une restriction de vocabulaire chez les élèves concernés et argumenté en faveur de « l’importance décisive de la quantité et de la qualité du vocabulaire qu’un enfant possède avant qu’il apprenne à lire ». Car en termes de neuroscience, les difficultés à déchiffrer les mots tiennent à l’absence de création d’aires cérébrales spécialisées pour l’élaboration des éléments graphiques et phoniques invariants de mots que sont les lettres, les sons et les syllabes formant les mots. La métaphore « "il n’y a pas d’abonné au numéro que vous avez demandé" » employée par l’ONL pour indiquer l’absence en cause est celle de l’objet de la connaissance non construit par le cerveau qui, de ce fait, ne peut pas activer les zones correspondant à la représentation mentale du signifiant graphique et à celle de la représentation du signifiant phonique de cet objet lors de la présentation des mots (c’est-à-dire des mots écrits en tant que somme d’invariantes alphabétiques et syllabiques et support de sens). En définitive, l’ONL prône « une progressive automatisation » d’« une identification "orthographique" des mots », préconisation qui apparente sa démarche à celles de la pédagogie Freinet, de la pédagogie globale voire de la pédagogie mixte dont il est proche par certains aspects (tels que privilégier les textes et les mots ou marquer bien plus d’intérêt pour le sens que pour le code) et qui sont incompatibles avec la modalité de fonctionnement du cerveau. Il conclut ses explications par « Ce n’est donc pas le fait de déchiffrer qui est responsable d’une lecture dépourvue d'accès au sens, mais c’est le déficit du vocabulaire oral qui empêche l’enfant d’y accéder » ; en réalité, c’est moins un manque ou une limitation de vocabulaire qui empêche de saisir le sens ou de lire qu’une incapacité ou une capacité insuffisante à déchiffrer les mots.
Voilà pourquoi lorsque l’ONL (Publications 2002) affirme à propos de la pédagogie de la lecture « sans une bonne formation en linguistique et, plus particulièrement, en phonologie, on ne peut aborder sérieusement l’enseignement », il a parfaitement raison pour ce qui est de la linguistique mais pas en ce qui concerne la phonologie. Le problème est alors celui de l’application des données des recherches conduites en linguistique, puisque sa présence est systématique et très massive, ce qui va de soi (tout relève principalement de la linguistique en matière pédagogique de la lecture autant que de la langue à laquelle la lecture appartient), dans la littérature scientifique et pédagogique relative à la lecture en apprentissage, mais à travers son système terminologique plutôt que par son appareil théorique, celui qui découle de la nature et du mode de fonctionnement du langage. Les travaux de l’ONL ( Publications 2005) font usage également du concept de « système de règles » par lequel la linguistique générale contemporaine définit essentiellement le fonctionnement d’une langue humaine, mais ils n’inscrivent pas leurs conceptions scientifiques et pédagogiques dans la perspective théorique développée par ce domaine disciplinaire.
L’ONL (Publications 2002) se trouve aux prises avec les difficultés liées à l’orthographe des mots qui est transparente pour les uns, opaque pour les autres, à la fois transparente et opaque pour certains, pendant que d’autres textes de « Les Journées de l’Observatoire, janvier 2002 » utilisent fréquemment la notion de « règle ». Or, cette notion de règle n’est pas mobilisée par la construction de l’apprentissage de la lecture des mots telle que l’expose et permet de le faire la théorie linguistique (cf. le concept théorique linguistique de règle sur lequel reposent les bases de conception, d’organisation et de présentation de Livret 1b. Assemblage des lettres, en cohérence avec le fonctionnement du cerveau, de la cognition et de la langue française écrite).

Selon l’ONL (Publications 2002) relativement aux enfants, « La plupart du temps, ce qu’ils utilisent pour lire, y compris des mots nouveaux, ce sont des configurations de lettres ». Or, c’est des configurations standards de lettres ou invariantes distributives syllabiques, reproductibles dans différents mots et conséquemment susceptibles de mémorisation et de réutilisation et correspondant à ce qui se nomme « syllabe » (succession ordonnée d’éléments graphiques codant une unité phonique). L’ONL formule les précisons suivantes : « Ces configurations dépendent de la fréquence, c’est-à-dire en partie du livre de lecture utilisé (ou de l’album, ou encore des textes produits par les élèves eux-mêmes) » ; la notion de « fréquence » par rapport à l’usage de livre (auquel l’ONL est favorable contre la tendance majoritaire tournée vers les albums à confectionner par chaque maître lui-même …) va dans le sens des explications précédentes concernant la constitution des représentations mentales des configurations des lettres, laquelle constitution est favorisée par l’emploi de livres plus propices à juste titre, d’après l’ONL, pour des raisons pratiques et techniques que les albums, à la construction des représentations mentales orthographiques des mots. Sur ce dernier point, au sujet de l’apprentissage de la lecture et d’une « méthode qui puisse guider l’enfant dans sa progression », l’ONL (Publications 2003) cite une déclaration du Ministre de l’Éducation nationale selon laquelle « Le rôle des manuels est à cet égard essentiel …», et l’on s’explique alors que des scientifiques membres de l’ONL proposent des manuels d’enseignement-apprentissage de la lecture en lieu et place des albums. D’ailleurs, certains travaux (ONL, Publications 2007) attirent l’attention sur les difficultés des albums : « l’analyse fine de la réalisation d’un album en maternelle - activité classique - nous amène à reconsidérer ce type de projets portés à bout de bras par des enseignants qui ne perçoivent pas les obstacles cognitifs («La réalisation d’un album en Grande Section de maternelle : une activité à questionner», avec Denise Maire, Pratiques, n° 131-132, décembre 2006). »

Les conclusions du compte rendu (ONL, Publications 2005) des pratiques des maîtres dans les classes confirment les difficultés, en termes de méthode et de résultats, qui ont été analysées et qui étaient prévisibles : « Nous sommes souvent loin de réquisits prévus par les programmes en vigueur. L’enseignement de l’identification des mots est le plus souvent insuffisant (temps trop court, entraînement trop rare, supports mal adaptés en particulier lorsque l’apprentissage se fait sur des albums). Le passage de la reconnaissance des mots au traitement syntaxique de la phrase est conçu comme une compétence naissant spontanément. L’articulation entre identification des mots, traitement de la phrase et compréhension reste insuffisante. L’enrichissement lexical et syntaxique du langage oral est de moindre amplitude qu’en maternelle. Le travail oral sur des textes complexes est abandonné dans beaucoup de classes. »
Dans le prolongement des considérations qui précèdent, l’enseignement de la compréhension en CP et en CE1 suscite les mêmes critiques de la part de l’ONL (Publications 2005) : « En CP, le travail de compréhension se limite souvent à la découverte plus ou moins guidée du texte utilisé pour l’apprentissage du déchiffrage. Dès lors, dans le souci de construire sur un même texte le déchiffrage et la compréhension, le support des activités de déchiffrage est trop complexe (mots irréguliers, mots rares, structures syntaxiques complexes) et le support des activités de compréhension trop simple (texte trop court dont le sens a été appréhendé par l’image qui l’accompagne, texte ne présentant aucun véritable problème de compréhension ni au niveau du lexique, ni au niveau de la syntaxe, ni au niveau de l’articulation des phrases successives du texte). De plus, le passage de l’identification des mots à la compréhension n’est pas assuré, la plupart des maîtres préférant une démarche régressive qui part d’une appréhension globale de la situation (par un travail de l’image illustrant le texte) et se poursuit par une identification des mots en relation à ce contexte. »
L’ONL résume ces remarques : « Les points critiques d’une pédagogie de la compréhension en CP et CE1 sont donc les suivants :  
- insuffisance du travail de compréhension orale des textes complexes dans la continuité du travail commencé à l’école maternelle et dans la perspective d’un usage plus autonome de l’écrit au cycle 3 ("parler, lire, écrire dans toutes les disciplines") ;  
- absence des démarches préconisées pour l’approche de la littérature de jeunesse (qui se mettent mieux en place aujourd’hui en cycle 1 et en cycle 3) comme la lecture à haute voix des textes par le maître, la reformulation par les élèves du texte et des étapes essentielles, le contrôle strict de la compréhension littérale, le débat interprétatif mettant en relation le texte lu avec d’autres textes, etc. ;  
- absence d’un enrichissement du vocabulaire et de la syntaxe par un développement plus important des activités relatives au domaine "connaissance du monde" ; 

- absence d’une articulation entre identification des mots et compréhension de la phrase, entre compréhension de la phrase et compréhension du texte.
»

L’ONL ajoute :  
« Bien des maîtres n'ont pas réellement intégré l'approche recommandée par les programmes de 2002. L’observation de la compétence phonologique des élèves montre la très grande hétérogénéité des compétences acquises à l’entrée du CP et l’articulation insuffisante entre le travail fait d'une part en maternelle, d'autre part au début du cours préparatoire. En particulier, l’étape de la syllabe orale (préalable à celle de l’identification des phonèmes) n'est pas suffisamment travaillée : il est indispensable qu'en grande section et en début de CP les maîtres introduisent les activités qui conduisent à segmenter les énoncés en syllabes et inversement à reconstituer des mots par association de syllabes, à reconnaître des syllabes identiques dans des contextes différents, à supprimer ou ajouter des syllabes dans des énoncés, à inverser des syllabes, à transporter des syllabes d’un mot dans un autre, etc.  
Il est rare que les maîtres s’assurent en début de CP que les élèves ont compris le principe alphabétique. Pour ceux qui, à l’évidence ne l’ont pas compris soit du fait d’un retard de maturation (en particulier garçons nés à la fin de l’année civile) ou pour ceux qui n’ont pas été confrontés à l’école maternelle à cet apprentissage, il est nécessaire de le mettre en place avant tout autre activité dès le début du CP. Le principe de la liaison phonème / graphème découvert, les élèves ne sont pas assez entraînés à sa mise en œuvre dans des activités de lecture de syllabes artificielles, de dictées de syllabes artificielles, de fusion intersyllabique, de déchiffrage de mots réguliers. Les mots irréguliers et fréquents ne sont pas assez travaillés en articulant épellation lettre à lettre et écriture, lecture et écriture.  
Le passage du déchiffrage de syllabes et de mots réguliers au déchiffrage des mots faiblement irréguliers (découpages syllabiques ambigus des mots dont la première syllabe est une voyelle isolée, traitement du -e muet final, traitement des graphies ayant plusieurs valeurs, prise en compte des lettres muettes les plus fréquentes, prise en compte des marques du genre et du nombre, etc.) n’est pas assez systématiquement organisé.  
L’intégration des mots successifs de la phrase avec traitement de l’organisation syntaxique de la phrase n’est, dans la plupart des cas, l’objet d’aucun enseignement. »

L’ONL constate au sujet de la corrélation entre l’apprentissage de la lecture et l’apprentissage de l’écriture dans les pratiques enseignantes : « L'apprentissage de l'écriture est apparu très généralement insuffisant et trop souvent indépendant de la lecture ». Ce faisant, avec raison, les maîtres ne trouvent pas indissociable le lien entre l’apprentissage de la lecture et la pratique de l’écriture.
Les difficultés de mise en œuvre de la pédagogie phonologique sont ainsi avérées. 
Le peu de résultats révélés à travers les observations et les critiques fortes dont ils font l’objet de la part de l’ONL reflètent le degré de complexité et l’étendue des difficultés inhérents au modèle pédagogique construit sur la phonologie, modèle que la didactique, la neuroscience, la cogniscience et la linguistique ne valident pas.

La communication linguistique a classiquement deux grandes composantes qui sont le code et le sens ou, plus exactement, d’une part, la lettre, le son, la syllabe, le mot, la phrase et le texte et, d’autre part, le sens. Les pédagogies modernes ont recours davantage au texte en tant que support beaucoup plus riche de sens en termes d’information que la phrase et le mot, les catégories lettre, son et syllabe étant moins envisagées comme dépourvues de sens. Finalement, l’objet de la connaissance est le sens de textes et l’objectif ciblé est de construire des représentations mentales cohérentes du sens de textes, c’est-à-dire, au bout du compte, celles du sens et du code qui le véhicule, puisque le texte relève du code dont procède le sens. Or, autant on possède une somme non négligeable de rigoureux travaux théoriques sur le fonctionnement du code, autant on dispose de peu de données scientifiques, a fortiori décisives, sur le traitement du sens ; de plus, les pédagogies modernes s’appuient relativement peu et de manière peu pertinente sur les différents niveaux du code tels que les niveaux alphabétique, syllabique et grammatical qui accusent des restrictions (manque de travail spécifique et exigeant sur les lettres et les syllabes) voire des omissions (absence d’enseignement explicite des règles d’orthographe et de grammaire). Par voie de conséquence, des failles confrontent les pédagogies modernes à des obstacles sérieux. Le traitement de la compréhension de textes demande en particulier des connaissances orthographiques et grammaticales auxquelles les stratégies de la pédagogie phonologique ne semblent pas attentives. Les bilans tirés par la PISA ne plaident pas à décharge.

L’entrée du concept de compréhension dans la didactique de la lecture est une histoire qui remonte au milieu de la deuxième moitié du siècle dernier, c’est-à-dire vers les années 1975. Le rôle de la compréhension était justifié à l’origine par la nécessité de construire ce processus mental pour améliorer l’interprétation des textes chez les élèves qui avaient appris à déchiffrer les mots écrits et abordaient la lecture littéraire ; par ailleurs, malgré son statut spécifique de composante cognitive, le concept avait été postulé pour sa relative efficacité par rapport à l’abord des textes plutôt que pour son statut spécifique et moins encore en tant que maillon fort des opérations intellectuelles liées à l’apprentissage éducatif.
En bref, la transposition du concept de compréhension dans l’apprentissage de la lecture s’explique par l’introduction de l’usage de textes dans le cycle visé. Les obstacles d’aujourd’hui sont dus à ce que la compréhension et le texte n’étaient pas initialement prévus pour la construction de l’apprentissage de la lecture et que la différence n’est pas marquée entre "apprendre à lire" et "lire".  
Cela étant, si la compréhension s’avère tout à fait indispensable à la construction de l’apprentissage de la lecture autant qu’à celle de tous les apprentissages scolaires, c’est pour des raisons de son appartenance aux mécanismes de l’apprentissage appliqué à l’éducation.
A côté de ces objections, des chercheurs ont attiré l’attention sur la complexité du projet éventuel de formation des enseignants aux stratégies de compréhension de textes dans l’optique de pratique pédagogique. Pourtant, les pratiques en cours en ce moment dans des écoles sont issues de cette formation. Le constat qui apparaît est l’absence de théorisation des stratégies et de la compréhension de textes par rapport à l’apprentissage de la lecture et au fonctionnement du cerveau, de la cognition et du langage.

L’introduction du texte, comme celle de la phonologie, dans l’apprentissage de la lecture reste une erreur. L’erreur se traduit notamment par la difficulté d’incorporer la composante de règles d’accord des noms (ce qui nécessite, pour l’enfant en situation d’apprendre à lire, la connaissance des natures et fonctions des parties du discours, la connaissance des natures et fonctions des propositions) ainsi que celle des verbes dans l’apprentissage de la lecture. En effet, ainsi qu’on l’a vu auparavant, la connaissance en particulier de la grammaire pèse d’un poids décisif sur l’étude et la saisie de textes. Or, à la différence de la syntaxe, par exemple, la pédagogie de l’ONL n’inclut pas l’apprentissage de la grammaire dans l’apprentissage de la lecture. La raison la plus plausible semble en être une prise de conscience des difficultés considérables impliquées. L’ONL a pressenti, selon toute vraisemblance, les difficultés accrues à intégrer l’apprentissage de la grammaire dans l’apprentissage de la lecture ; mais, la même ampleur des difficultés existe notamment pour la syntaxe à laquelle l’ONL relie étroitement l’apprentissage de la lecture.
Ces considérations se résument à dire que faire dépendre l’apprentissage de la lecture, de textes dont la compréhension repose sur l’apprentissage du lexique, de la syntaxe, de la morphologie, etc., fait fausse route dans un registre rationnel. En d’autres termes, apprendre le lexique, la syntaxe, la morphologie comme condition nécessaire pour apprendre à lire ne paraît pas de bonne logique.

Les données issues de la recherche scientifique le montrent, chez l’enfant qui sait lire, l’apprentissage a construit des mécanismes neurophysiologiques de la production des mouvements des organes phonatoires représentés par les lettres et leurs assemblages (ou syllabes) formant les mots qui sont reconnus et identifiés en 180 à 200 millièmes de seconde après le début de la présentation des lettres ou des mots qui activent ces mécanismes de façon automatique et irrépressible. Au contraire, les difficultés en lecture de l’enfant sont le signe de l’apprentissage qui n’a pas mis en place les mécanismes correspondants des lettres et de leurs assemblages formant les mots puisque les lettres et les syllabes formant les mots ne sont généralement pas enseignées sinon de manière partielle ou peu adaptée.
Ainsi peut-on schématiser très rapidement la description de la situation actuelle de l’apprentissage de la lecture en français et de ses méthodes d’enseignement aux bilans plutôt en demi-teinte.
En effet, l’acquisition de l’apprentissage des lettres et des syllabes aboutit à la construction de représentations mentales abstraites. La présentation d’une lettre ou d’une syllabe entraîne mentalement l’activation, d’une part, de sa représentation graphique et, d’autre part, de sa représentation et de sa réalisation phonétiques. Étant donné que les  pratiques pédagogiques de la lecture, beaucoup plus soucieuses de sens, assurent rarement l’enseignement les lettres et les syllabes, il n’y a pas d’élaboration de la compréhension de ces unités constitutives des mots écrits et donc pas de représentations mentales correspondantes. En particulier, faute de les enseigner, les méthodes de lecture ne fournissent pas de connaissances explicites des syllabes et quand elles confrontent les élèves aux mots de structures syllabiques complexes et irrégulières comme c’est le plus souvent le cas dans la langue française actuelle, ils se trouvent démunis pour y faire face. C’est dans ce contexte que le niveau d’efficacité des méthodes de lecture s’avère relativement faible et qu’elles révèlent profondément de grandes lacunes entraînant une compréhension qualifiée « d’approximative » par l’ONL.

En paraphrasant une fois de plus l’ONL (Publications 2005), l’on peut dire qu’apprendre à lire, c’est d’abord apprendre à identifier les mots écrits et que le premier problème de l’enfant qui entre à l’école élémentaire est d’apprendre à identifier les mots écrits.
Les méthodes de lecture souffrent singulièrement de difficultés à reconnaître et à identifier les mots écrits, faute de construire l’apprentissage principalement sur le code orthographique et parce que l’élaboration de leurs contenus matériels ne permet pas de maîtriser suffisamment tout d’abord la structure et le fonctionnement des mots écrits. A ce sujet, selon l’ONL, « L’expression "conscience phonologique" renvoie à la structure interne sonore des mots ». Ce disant, il ne traite pas la structure interne des mots écrits. C’est la conscience alphabétique, dont le moteur est la structure et le fonctionnement du mot écrit engagés dans le principe alphabétique, qui permet d’optimiser l’efficacité du traitement de la reconnaissance et de l’identification du mot écrit.
Suivant la conception pédagogique qui préconise d’aller du connu à l’inconnu, il est estimé que « l’enfant connaît » sa langue orale et, pour cette raison, l’apprentissage de la lecture doit partir de la langue orale pour aller vers la langue écrite à apprendre à lire et, dans le même temps, il est affirmé qu’il faut lui enseigner à repérer les phrases, les mots, les syllabes et les sons (phonèmes) de la langue parlée ; puis lui enseigner à associer aux segments des mots écrits les sons (phonèmes) des mots oraux et ensuite à combiner ces sons pour parvenir à la forme sonore des mots et conduire par là à la reconnaissance de la forme orale de ceux-ci. Cette pensée pédagogique se discute et ces opérations s’avèrent beaucoup plus compliquées que de procéder directement des lettres aux sons qui leur sont rattachés (c’est le procédé propre aux parents qui, intuitivement, font apprendre à lire à leurs enfants).

Une première grande source de difficultés de la recherche sur l’apprentissage de la lecture est de ne pas distinguer entre "lire" et "apprendre à lire" ou, selon l’expression d’Alain Bentolila qui est un des rares spécialistes à pointer l’erreur, entre « savoir lire et apprendre à lire » ; ainsi en est-il de l’affirmation de l’Observatoire national de la lecture (Publications 2004) « apprendre à lire, c’est d’abord (mais pas seulement) apprendre à identifier et à comprendre les mots écrits … » qui pose par ailleurs la question capitale de critère pris en compte dans la définition. C’est parce que, comme celles des méthodes globales, les conceptions théoriques placent le sens, et plus précisément la compréhension du sens de textes, au-dessus de tout le reste en commençant par les lettres et les syllabes qui permettent pourtant de construire les mots, les phrases, les textes et donc le sens. Le problème relève principalement des conceptions théoriques de la science et de la méthodologie de la recherche scientifique.
Sous l’inspiration, en partie, des travaux de l’ONL, nous dirons que l’apprentissage de la lecture d’une lettre donnée est l’apprentissage de la mise en correspondance de la lettre sur un support visuel et sa représentation abstraite en mémoire (le vocable "représentation abstraite en mémoire", de même que la forme générale de la définition, est repris aux travaux de l’ONL). La lecture d’une lettre est la mise en relation entre la lettre (unité graphique) sur le support visuel et sa représentation abstraite en mémoire (unité phonique) ; or, l’enseignement de l’alphabet, et moins encore celui des syllabes, n’est pas prévu la plupart du temps (dans les méthodes globales, les méthodes référées à la phonologie, les méthodes interactives, les méthodes intégratives …). Par conséquent, la représentation abstraite en mémoire n’est pas disponible, répond aux abonnés absents et met l’enfant en difficulté à lire les lettres et les syllabes au sein des mots. En effet, la lecture commence par la perception de ce qui est écrit et consiste en la mise en relation entre ce qui est écrit et ses représentations graphiques et phoniques en mémoire ; néanmoins, la perception est incomplète chez l’enfant puisqu’il y a déficit de représentations graphiques et phoniques en mémoire lié à ce qu’il n’a pas appris les lettres de l’alphabet et leurs assemblages qui sont les syllabes. L’absence d’apprentissage des lettres et des syllabes signifie un déficit de leurs représentations abstraites en mémoire et donc celui des mots écrits qu’elles forment. Cela conduit nécessairement à des difficultés de reconnaissance et d’identification des mots écrits et, par extension, à celles de compréhension des phrases et des textes, c’est-à-dire du sens.
En somme, pour un enfant sachant lire, la structure du cerveau et le schème de pensée ont assimilé, à travers le système de relations entre les unités graphiques de la langue écrite et les unités phoniques de la langue orale, les connaissances de base de l’apprentissage de la lecture qui sont les invariantes distributives (lettres et les syllabes) et, en conséquence, ont acquis l’organisation et le fonctionnement des mots écrits indispensables à la reconnaissance et à l’identification de ces derniers permettant de comprendre ce qui est lu. Pour un enfant en difficulté de lecture, les réseaux neuronaux et les schèmes mentaux n’ont pas intégré, ou pas suffisamment, les connaissances de base requises et, par suite, éprouvent du mal quant au traitement des mots écrits et à la compréhension.  

Une deuxième grande source de difficultés de la recherche sur la lecture en apprentissage est, comme on l’a déjà annoncé, la présence inopportune de la phonologie dans son enseignement. Il apparaît des explications de l’ONL que la lecture procède des séquences de lettres sur le support visuel vers les séquences sonores associées qui en sont les représentations abstraites en mémoire. Les résultats des travaux de neuroscience sur les mécanismes de base de l’apprentissage de la lecture de Stanislas Dehaene le confirment.
On peut légitimement en déduire : de même que la lecture mène de la forme écrite à la forme orale correspondante, de la même façon l’apprentissage de la lecture conduit de la langue écrite à la langue parlée. Cette donnée exclut, de fait, la phonologie de l’enseignement et de l’apprentissage de la lecture.

Une troisième source importante de difficultés des travaux de recherche sur la lecture et son apprentissage est constituée par l’absence d’apprentissage de la composition des lettres pour former les mots par rapport à la décomposition des mots postulée justement par l’Observatoire national de la lecture dans le décodage des mots écrits en vue de leur reconnaissance et de leur identification.
La lecture demande la capacité de décodage et, à ce titre, une des manières de traiter les mots écrits définie par l’Observatoire national de la lecture est précisément le décodage comprenant la décomposition des mots. La décomposition présuppose théoriquement la composition des mots. Au bout du compte, l’apprentissage de la décomposition des mots conduit de manière exigeante, en amont, à l’apprentissage de la combinatoire des lettres qui débouche sur les mots. Or, les conceptions pédagogiques dont en particulier celles référées à la phonologie occultent l’apprentissage de la composition des lettres permettant la construction des mots écrits. Cette carence gêne et hypothèque la reconnaissance des mots écrits, laquelle se fonde essentiellement sur la structuration des mots écrits.
Parmi les modalités de traitement des mots écrits, la plus pertinente est l’analyse en constituants dite décodage. Sur cette question, l’Observatoire national de la lecture parle de « décomposition en segments de tailles variables », dont les paramètres ne sont pas énoncés ; or, le critère logique de décomposition des mots écrits en syllabes est l’unité phonétique de la parole que transcrit l’unité graphique syllabique de mot écrit. L’unité phonétique est soit un son, soit une séquence de sons donnant lieu à une lettre ou à une séquence de lettres (syllabe). Par suite, la décomposition des mots écrits est une décomposition en séquences de lettres et en lettres qui représentent les deux catégories d’unités existantes de formation des mots écrits, lesquelles sont les invariantes distributives ou les lettres et les syllabes.

Une quatrième source majeure de difficultés des travaux de l’Observatoire national de la lecture est un déficit de l’enseignement des invariantes distributives qui servent à construire les structures orthographiques de la langue.
D’après les théoriciens, l’enseignement des lettres et des syllabes n’est pas pris en considération pour deux raisons à caractère sémantique et neuroscientifique :

1)       Les lettres et les syllabes sont dépourvues de sens.

2)       L’aire de la partie médiane du gyrus fusiforme de l’hémisphère gauche se mobilise pour le traitement des mots écrits, mais pas pour celui des lettres et des syllabes.

S’agissant du premier point, l’argument ne peut pas être retenu quand on prend conscience qu’une lettre de la langue française se prononce en fonction du contexte et de la position dans les mots et que cette connaissance fondamentale et indispensable n’est pas délivrée aux élèves, ce qui les met inévitablement en grande difficulté. Quant au second point, des données récentes de la recherche scientifique montrent que le cerveau intervient dans le traitement des lettres et des syllabes, ce qui va de soi puisqu’il existe une étroite relation entre le cerveau et les fonctions physiologiques et neurophysiologiques symbolisées par les lettres et justifie leur enseignement. Il faut se rappeler qu’après la construction neuro-cognitive des éléments graphiques, le cerveau réagit 180 à 200 millièmes de seconde lors de la présentation de l’un d’entre eux. Un retard par rapport à cette norme de réponse du cerveau ou une incapacité de lire correspond à une insuffisance ou un déficit de construction neuro-cognitive des éléments graphiques. Or, bien souvent, les méthodes de lecture n’assurent pas au mieux la construction neuro-cognitive des éléments graphiques, essentiels à la formation des structures orthographiques, lesquels sont les lettres et les syllabes.
Dans ce même registre, le gros problème de traitement du code écrit et donc de celui de l’automatisation de la reconnaissance et de l’identification des mots écrits représente le premier obstacle à la compréhension. L’Observatoire national de la lecture considère que l’automatisation « constitue une condition très importante de la compréhension » basée sur l’identification des mots écrits. Néanmoins, elle est particulièrement difficile à assurer du fait d’une conception du contenu pédagogique qui ne tient pas compte du traitement des lettres dont on sait qu’elles changent de valeur phonétique selon le contexte et la position dans les mots écrits (ce que l’ONL signale au passage dans Publications 2005). En conséquence, le déficit de l’enseignement des lettres et des syllabes ne permet pas de maîtrise suffisante du code écrit ; la focalisation de l’attention des enfants sur le code au cours de la lecture induit alors une mise en échec de la compréhension sinon de faibles performances en compréhension. Les lettres et les syllabes sont des connaissances essentielles à assimiler par les structures cérébrales et mentales pour garantir l’automatisation de la reconnaissance et de l’identification des mots écrits et, partant, la compréhension. Pour étayer son argumentation relative à l’importance du rôle des lettres et des syllabes appelées « unités intermédiaires » (ou « infra-lexicales » ou encore « sub-lexicales ») dans l’identification des mots écrits, l’ONL (Publications 2002) a emprunté un exemple qui met en évidence ledit rôle à travers la déclaration suivante : « l’identification de ces mots repose sur le traitement des unités intermédiaires ». De cette manière, l’ONL affirme l’identification des mots sur la base du traitement des lettres et des syllabes alors que la conception phonologique de la pédagogie de la lecture qu’il a développée tient cette dimension à l’écart. La posture de l’ONL suggère l’importance déterminante du traitement des constantes distributives par rapport à la reconnaissance et à l’identification des mots écrits dans l’apprentissage de la lecture.

En résumé, la syllabe écrite est laissée dans l’oubli. Avec le déficit de traitement de la syllabe écrite, c’est un aspect tout à fait important de l’identification des mots écrits qui est abandonné, celui de syllabe fermée, ou syllabe à consonne finale, comme "ap", "pel" et "on" dans "appellation", "main" et "nant" dans "maintenant" opposé à celui de syllabe ouverte, ou syllabe sans consonne finale, comme dans "table", "poireau". Ce déficit constitue un obstacle à la maîtrise complète du décodage et contraint les élèves à porter l’attention sur l’identification des mots écrits, ce qui réduit chez eux les capacités cognitives et l’efficacité de la compréhension.
Du point de vue de l’écrit, une syllabe est une séquence légale de lettres, ou unité graphique correctement orthographiée définie comme suite ordonnée de lettres codant une unité phonique de la communication parlée. De même que l’ensemble des lettres qui servent à noter la langue forment le système alphabétique, ainsi l’ensemble des syllabes qui constituent des séquences légales de lettres et permettent de composer la totalité des formes orthographiques qui représentent le capital des mots de la langue, forment le système syllabique de celle-ci. De la sorte, l’ensemble des mots de la langue sont construits sur la base des deux systèmes d’unités, lesquelles sont à effectifs limités et réemployés dans des mots distincts. Pour ces raisons, l’apprentissage des deux systèmes d’unités ou d’invariantes distributives, qui sont l’objet réel de la correspondance entre la graphie et la phonie, est à s’approprier par les élèves afin d’être capables de lire les mots.
Les difficultés communes aux méthodes de lecture s’expliquent non seulement par le traitement inapproprié des constantes distributives, mais encore par des conceptions non déterminées par la nature et le fonctionnement du cerveau, de la pensée et du langage. En somme, le degré de pertinence de la plupart des méthodes de lecture est extrêmement faible par rapport à la nature et au fonctionnement du cerveau, de la pensée et du langage. Il s’ensuit un coût cognitif très élevé et des résultats inversement proportionnels. La méthode de lecture véritable est celle qui est élaborée à partir de données établies par des recherches sur la nature et le fonctionnement du cerveau, de la pensée et du langage.

Par rapport à la thèse qui défend l’idée selon laquelle le couple enseignement-apprentissage de la lecture conduit du langage oral au langage écrit, l’ordre des termes suggère une contradiction entre, d’une part, « graphème » et « phonème » induisant « grapho-phonologique » où « graphème » est systématiquement positionné avant « phonème » à l’instar du dérivé « grapho-phonologique » dans la littérature scientifique et pédagogique laissant entendre une démarche qui va du langage écrit au langage oral et, d’autre part, « associer aux graphèmes les phonèmes » (plutôt que "associer les phonèmes aux graphèmes ") où le même constat systématique est effectué. Cela revient à dire que l’orientation est, en principe, « oral-écrit » et, en pratique, « écrit-oral ». La systématicité observée est emblématique de l’orientation réelle, celle qui correspond au mode de fonctionnement cérébral et procède du langage écrit vers le langage oral, c’est-à-dire de la graphie à la phonie. La connaissance du code se construit sur la mise en correspondance des unités de la langue écrite et orale formalisée « je vois ↔ j’entends et j’entends ↔ je vois » qui suggère quelque peu le positionnement prépondérant de l’information visuelle dans la procédure (ONL, Publications 2007).
Alors que graphème-phonème et phonème-graphème sont interchangés sémantiquement, grapho-phonique et phono-graphique ne le sont guère parce que des significations différentes leur sont assignées dans les travaux de l’ONL ; il se pose incontestablement un problème quand on se rappelle que oral-écrit et écrit-oral, correspondant à langage oral vs langage écrit  et langage écrit vs langage oral, qui en sont les synonymes, ne leur sont pas interremplaçables par rapport au principe de la démarche pédagogique qui commande de procéder de la langue orale vers la langue écrite.
Enfin, les chercheurs ne questionnent pas la nature et le fonctionnement de la langue en tant qu’outil de communication. Quant à ceux qui en ont l’intuition, ils n’en tirent pas de manière cohérente et rigoureuse toutes les implications profondes. L’étude d’une dimension de la langue telle que la lecture en apprentissage ne saurait être menée à bien sans référence explicite à la nature et au fonctionnement des langues humaines, dans le cadre de la science et de la méthodologie de la recherche scientifique. 

Un problème majeur des méthodes de lecture est la conception de l’organisation et du fonctionnement du code écrit, lequel est déplacé sur la construction du sens, celui de textes et plus précisément de leur compréhension. Les méthodes de lecture se trouvent confrontées à une logique contradictoire : d’un côté, elles mettent au premier plan la compréhension du sens de textes par rapport à l’apprentissage de la lecture et, de l’autre côté, elles construisent l’apprentissage du code en même temps qu’elles mènent un travail sur la compréhension du sens de textes. A ce sujet, les méthodes globales et les méthodes référées à la phonologie partagent un point commun qui est, d’une part, un fort accent porté sur la compréhension du sens de textes quant à l’apprentissage de la lecture et, d’autre part, l’articulation de deux objectifs difficilement conciliables qui sont l’apprentissage de la lecture et de la compréhension de textes.
L’apprentissage de la lecture est davantage centré non pas sur l’acquisition du code écrit, mais sur la pratique de la compréhension, celle du sens de textes. A cet égard, dans la pensée pédagogique de l’ONL, l’apprentissage de la lecture et la compréhension de textes seraient indissolublement liés. En bref, l’ONL appréhende l’apprentissage de la lecture à travers l’apprentissage de la compréhension de textes. Cette conception le conduit à l’enseignement du lexique, de la syntaxe, de la morphologie, des inférences, des anaphores et de l’écriture à des élèves encore incapables de décoder les mots écrits. Cela est extrêmement problématique. Dans le même ordre de perspectives, après sa déclaration « Les méthodes d’apprentissage à la lecture les plus utilisées dans les classes de CP débutent la plupart du temps de la façon suivante : - étude de quelques phrases de façon globale - constitution d’un répertoire de mots. - apprentissage d’un premier phonème simple et de sa correspondance graphique (exemple : [l] - la lettre l) puis d’un second (exemple [i] -la lettre i) puis assemblage des 2 par fusion de phonèmes ([l] + [i] - li). », un conseiller pédagogique (voir Les Journées de l’ONL, janvier 2002) note pertinemment les inconvénients de cette approche pour les élèves d’ignorer la valeur des accents, des ponctuations, des blancs entre les lettres, les lignes et les paragraphes …

Par rapport à l’apprentissage de la lecture, la vision pédagogique de l’ONL insiste sur l’importance de la compréhension du sens de textes (au détriment du traitement du code écrit) à ce point que cela pourrait laisser penser que le traitement du code écrit ou la lecture dépend essentiellement de la compréhension du sens de textes. L’affinement de l’examen mène à l’observation de ce qui ne semble pas éloigné d’une certaine contradiction surtout face à des déclarations telles que « les enfants qui sont en phase d’apprentissage du code (CP) peuvent très difficilement conduire une activité de compréhension au cours même de la lecture », ce qui souligne la difficulté à harmoniser les deux activités. A la limite, ce serait une interaction bénéfique entre le traitement du code et la compréhension du sens de textes : le traitement du code favoriserait la compréhension du sens de textes et la compréhension du sens de textes permettrait le traitement du code. Dans cette relation de réciprocité, l’automatisation du traitement de la reconnaissance et de l’identification des mots écrits serait une condition particulièrement importante de la compréhension du sens de textes. Mais, il ne s’agit là que d’un point de vue parmi des possibles. C’est une vision à laquelle peut être très avantageusement opposé en particulier le point de vue de la neuroscience que l’ONL n’a pas analysé avec assez d’exigence. Par ailleurs, l’automatisation du traitement des mots écrits est extrêmement difficile à réaliser dans les méthodes de lecture, parce que le code est insuffisamment conçu et assimilé et que ceci entraîne une focalisation des ressources intellectuelles sur les mots en lecture et amoindrit par là même les possibilités de compréhension.

La conception phonologique de la pédagogie de la lecture ne porte pas le regard au-delà du versant sonore de l’information qu’est la lettre qui permet la formation de la syllabe ainsi que des autres catégories d’unités de la langue. En surface, la lettre comporte un double aspect qui est visuel et auditif ou écrit et oral. Sous la surface, la lettre revêt une seule dimension qui est neurophysiologique suggérée par le concept même d’oral dont l’activité est du domaine de la neurologie et de la physiologie mobilisées aussi par l’écrit.
A ce niveau en effet, la lettre appartient à l’écrit parce qu’elle représente un ensemble de mécanismes physiologiques et neurologiques en même temps qu’un ensemble de mouvements des organes phonatoires et à l’oral du fait qu’elle constitue le phénomène sonore produit par les mouvements des organes phonatoires. C’est pourquoi affirmer que l’approche pédagogique de la lecture part de l’oral signifie profondément qu’elle part de l’activité qui repose sur des mécanismes neurophysiologiques. C’est également la raison pour laquelle la différence entre la démarche d’enseignement de la lecture qui part de l’écrit et celle qui part de l’oral n’est pas souvent perçue par les parents qui utilisent, sans en suivre l’esprit, des manuels d’inspiration phonologique comme manuels de "méthode syllabique" pour faire apprendre à lire à leurs enfants.
En définitive, derrière la notion de lettre, il y a la phonétique et la phonologie et derrière la phonétique et la phonologie se trouvent la physiologie et la neurologie qui implique le système nerveux central et justifie l’entrée dans l’apprentissage de la lecture par la langue écrite et donc par l’acquisition de l’alphabet, lequel peut être phonologique, c’est-à-dire par la graphie. Graphie opposée à phonie, toutes sous-tendues par la neurologie sur laquelle s’appuie la neuroscience pour valider la méthode de lecture, qui est nécessairement à caractère synthétique. De manière générale, en toile de fond des notions caractéristiques des langues humaines de lettre et de son, il y a principalement la neurologie, qui détermine le statut scientifique de la méthode d’apprentissage de la lecture, fondée essentiellement sur l’écrit ou sur la langue écrite et impliquant une approche pédagogique à caractère synthétique.

Une lettre indique une spécialisation précise d’aires cérébrales et du système des organes de la phonation. Si l’enfant ne l’apprend pas encore et surtout par l’oralisation (critiquée, par méconnaissance de la nature également neurologique et physiologique d’une lettre, par certains pédagogues), alors il se prive de la connaissance et de la compétence de sa réalisation phonétique, et c’est à des résultats hautement lacunaires d’apprentissage de la lecture qu’il est exposé, comme le montre la situation actuelle des méthodes à référence phonologique qui, à l’instar de bien d’autres, n’enseignent pas les lettres de l’alphabet.
Dans la mise en correspondance entre la graphie et la phonie au cours de la lecture, les représentations abstraites en mémoire des lettres et des syllabes ne répondent pas à l’appel, faute d’avoir été l’objet d’élaboration préalable induisant l’activation de régions cérébrales créées et spécialisées pour lesdites représentations abstraites. Par conséquent, c’est une très lourde erreur que commettent les méthodes de lecture en se refusant à faire apprendre les lettres de l’alphabet et les syllabes des mots de la langue.

Contrairement à ce que l’on pense depuis près d’un demi-siècle, non seulement la phonologie représente un inconvénient plutôt qu’un avantage pour l’enseignement de la lecture (la plupart des mouvements pédagogiques ne semblent pas avoir été convaincus du bien-fondé et de l’efficacité de la phonologie pour l’enseignement de la lecture), mais encore elle repose sur des hypothèses théoriques qui se réfutent. Tel est le fil conducteur du propos. L’Observatoire national de la lecture, Jean-Emile Gombert et  Stanislas Dehaene figurent parmi ceux dont les travaux marquent l’histoire de la recherche sur l’apprentissage de la lecture et servent ici de bases à la réflexion.

Pour commencer en évoquant rapidement, par contraste, les apports nouveaux qui légitiment la présente contribution, citons l’Observatoire national de la lecture (ONL, Publications 2004) : « le traitement des mots par les bons lecteurs repose premièrement sur la mise en correspondance entre les mots écrits (sur la page) et leur représentation abstraite en mémoire et deuxièmement sur la décomposition en séquences de lettres qui sont appariées à des séquences sonores ensuite fusionnées pour aboutir à la forme sonore des mots ». Préoccupons-nous du fragment « la mise en correspondance entre les mots écrits (sur la page) et leur représentation abstraite en mémoire » pour en proposer un essai d’interprétation à base de conception non phonologique d’autant plus judicieuse qu’elle est confortée par l’énoncé lui-même à travers la procédure suivie qui conduit de l’écrit à l’oral plutôt que de l’oral à l’écrit impliqué par la conception référée à la phonologie.
En termes de communication, un mot oral tel que [saladə] composé de [sa], [la] et [də], c’est généralement des séquences de syllabes phoniques qui se combinent successivement et dont chacune est une constante distributive par rapport au corpus lexical. Une syllabe est le fruit d’un apprentissage (par le cerveau) non pas global mais discriminatif mis en évidence par le caractère séquentiel des syllabes et des lettres du mot écrit. Un mot écrit est une image d’un mot oral et, comme tel, comporte, hormis la transcription plus ou moins transparente, le même nombre de séquences de syllabes que lui. Le mot "salade" permet une illustration par ses syllabes en tant qu’invariantes distributives ou séquences de lettres légales qui sont des suites de lettres correctement orthographiées ou unités orthographiques : "sa" : savon, responsabilité ; "la" : laver, maladie, villa ; "de" : demain, cadenas, demande.

L’apprentissage de la lecture des mots écrits opère par associations progressives, nécessairement au travers de la combinatoire explicite ou implicite au vu de la nature et du mode de fonctionnement d’une langue humaine et du cerveau, des lettres pour constituer des syllabes ou invariantes distributives, et par fusionnement des syllabes pour composer les mots écrits.
Une syllabe, ou invariante distributive, qui est apprise, est une « représentation abstraite en mémoire » (équivalant à une règle d’ordonnancement d’éléments graphiques et de leurs réalisations phonétiques) correspondant à des ensembles de mécanismes physiologiques et neurophysiologiques sous-tendant la production des mouvements des organes phonatoires et remobilisable dans la formation des mots différents dans la langue.
Une syllabe de mot écrit apprise est une invariante distributive, connue à travers la construction de l’apprentissage aboutissant à la représentation abstraite en mémoire, et reconnue dans les mots en lecture.
En dernier ressort, une syllabe de mot écrit apprise est une représentation abstraite en mémoire. Ceci autorise l’apprentissage de la lecture à relier la syllabe graphique directement à la représentation graphique abstraite en mémoire couplée à la représentation et la réalisation phoniques dites prononciation, et donc sans transiter par la phonologie. Il s’ensuit que les mots écrits doivent être décomposés en séquences de syllabes graphiques par rapport aux séquences de syllabes phoniques des mots parlés et non en segments quelconques.
Sur ce point, comment les mots en lecture sont-ils décomposés d’après l’ONL ? L’extrait « Le décodage comprend tout d’abord une décomposition en segments de tailles variables selon l’expertise du lecteur : lettres, digrammes, blocs de plusieurs lettres correspondant à une syllabe fréquente voire à un affixe, etc. » ne répond pas avec précision, ni la suite de l’extrait « Ces segments peuvent être associés à des configurations sonores, lesquelles doivent être ensuite fusionnées pour aboutir à la forme sonore du mot et conduire ainsi à la reconnaissance de la forme orale du mot ». Or, il faut logiquement décomposer en unités graphiques et orthographiques les mots écrits correspondant aux unités phoniques des mots oraux ; c’est-à-dire décomposer en syllabes standards les mots écrits. Cela implique par ailleurs que l’apprentissage de la lecture doit comporter un traitement de la composition et de la décomposition des mots écrits. L’ONL, qui l’a pressenti à travers l’emploi du terme « syllabe » après celui de « lettre », ne s’est pas attardé sur cet aspect difficilement compatible avec une pensée pédagogique à fondements phonologiques.
C’est pourquoi le lecteur habile n’a pas besoin de reconnaître un mot dans sa totalité pendant la lecture ; une seule fixation oculaire suffit, au cours de laquelle le centre de la rétine identifie à la fois une séquence de sept à neuf lettres (sur la vingtaine de lettres formant une région entre les frontières des mots que le lecteur peut repérer) correspondant le plus souvent à une ou à plusieurs syllabes (invariantes distributives). Cela explique encore les raisons pour lesquelles on lit les mots dégradés, partiellement masqués ou effacés.

L’apprentissage de la lecture met en œuvre différents processus. Identifier les mots écrits est une étape fondatrice et décisive de l’apprentissage de la lecture. Le processus d’identification des mots écrits mobilise un autre processus qui est celui d’analyser les mots écrits afin de les reconnaître. L’habileté d’analyser les mots écrits repose sur la compréhension du principe alphabétique construit sur la conscience phonologique selon une conception assise sur la phonologie opposée à la conscience alphabétique selon une conception fondée sur la neuroscience, la cogniscience et la linguistique. La mise en place de l’analyse prend appui principalement sur la perception et la compréhension par l’enfant. Il s’agit de la perception des objets qui représentent des connaissances et de la compréhension des relations qui se tissent entre eux, et c’est à ces niveaux que survient le problème, lié au caractère phonologique non pertinent des objets concernés et aux difficultés que ceci entraîne. Le principe alphabétique à conception phonologique et la conscience phonologique sont très difficiles à percevoir et à comprendre par l’enfant en termes de mécanismes neuro-cognitifs.

Le processus cognitif placé par les recherches scientifiques au centre de ceux qui s’avèrent indispensables à l’apprentissage de la lecture est l’identification des mots. D’après des résultats scientifiques concordants, savoir lire passe par la capacité d’identification des mots écrits opposés aux mots oraux. Cette capacité dépend des compétences d’analyse des mots écrits qui permet de les décoder. La compétence principale d’analyse des mots écrits est la compréhension du principe alphabétique défini en référence à la phonologie comme mise en correspondance entre l’oral et l’écrit et installé sur la conscience phonologique qui est la capacité d’analyser la parole en plus petites unités sonores dites phonèmes et soumises à la perception, à la compréhension, à la discrimination et aux manipulations.

Les données de la recherche convergent sur ce point capital : le principe alphabétique constitue la clé de l’accès à la lecture. Dans l’état actuel des connaissances sur l’apprentissage de la lecture, comme on l’a énoncé ci-dessus, le principe alphabétique peut se définir selon deux conceptions issues l’une de la phonologie et, l’autre, de la neuroscience, de la cogniscience et de la linguistique. La conception dominante s’inspire de la phonologie. La conception phonologique du principe alphabétique est discutable au regard des éclairages apportés par la neuro-cogni-linguistique (c’est-à-dire la neuroscience, la cogniscience et la linguistique). En conséquence, la définition du principe alphabétique dépend du point de vue adopté. En termes de phonologie, le principe alphabétique est la correspondance entre le son dit phonème et la lettre ou le groupe de lettres dit graphème alors qu’en termes de neuro-cogni-linguistique, c’est la correspondance entre la lettre et le son perçu comme prononciation. La correspondance se construit sur l’établissement de la conscience phonologique ou conscience phonémique dans le premier cas et sur celui de la conscience alphabétique dans le second.
La lecture est une activité cérébrale et mentale complexe dont l’apprentissage mobilise divers mécanismes neuro-cogni-linguistiques parmi lesquels le plus crucial est la capacité à reconnaître et à identifier les mots écrits. En somme, pour acquérir la capacité à lire, il faut fondamentalement savoir reconnaître et identifier les mots écrits, ce qui suppose la capacité de traitement de la reconnaissance et de l’identification des constantes distributives (lettres et syllabes) des mots écrits qui s’appuie sur la construction du principe alphabétique dans lequel la conscience alphabétique à fondements neuro-cogni-linguistiques s’oppose à la conscience phonologique. Ces analyses sont étayées par les résultats des recherches en neuroscience, en cogniscience et en linguistique. Les divergences apparaissent au niveau des modalités de procédure les mieux adaptées.

Un très large consensus existe entre les scientifiques aujourd’hui : le problème essentiel de l’apprentissage de la lecture est l’identification des mots. L’Observatoire national de la lecture décrit le principe alphabétique au regard de l’apprentissage de la lecture comme « le véritable moteur de l’identification des mots », ce qui implique la nécessité d’une connaissance de l’organisation et du fonctionnement des mots et, plus exactement, de leurs unités constitutives qui sont les sons et les syllabes pour la langue orale et les lettres et les syllabes pour la langue écrite. Sous ces derniers aspects, si les chercheurs valorisent les unités des mots oraux, en revanche, nombreux sont ceux d’entre eux qui ne se rendent pas compte de l’importance de celles des mots écrits et, finalement, de l’importance de l’ordre des lettres dans les mots écrits et de celle des réalisations phonétiques qui en découlent. Ils négligent le traitement des lettres et des syllabes des mots écrits au motif qu’elles ne sont pas porteuses de signification contrairement aux autres catégories d’unités de la langue. Or, tous les mots sont engendrés à partir des mêmes lettres et des mêmes syllabes qui leur sont distribuées et se prononcent suivant l’ordre, le contexte et la position en leur sein. Par conséquent, en délaissant le traitement des unités de composition du mot écrit qui est sémantiquement l’unité de base de l’apprentissage de la lecture, les méthodes de lecture devenaient par là profondément lacunaires et se condamnaient irrémédiablement à l’insuffisante efficacité qui les caractérise.
L’ONL accorde au traitement des mots écrits toute son importance. Dans l’extrait « Le débat s'est focalisé sur l'opposition entre "méthodes globales" et "méthodes syllabiques". Dans le premier cas, on fait mémoriser des mots entiers, dans le second, on fait mémoriser des lettres associées à des sons, des syllabes, et déchiffrer les mots à partir de ces unités. », le jugement formulé par l’ONL (Publications 2005) s’appuie sur le mot écrit, qu’il prend, lui aussi, comme noyau central de l’apprentissage de la lecture. Il y a un élément commun évident entre les trois démarches d’enseignement, mais aussi une différence importante qui est que la pédagogie phonologique part des sons pour aller vers les lettres pendant que la pédagogie globale et la pédagogie syllabique suivent le sens inverse. A noter l’expression « les lettres et les sons » d’où résulte le schéma « lettre-son » que se disputent les trois approches et qui sèment la confusion. Sur cet aspect précisément, un point extrêmement important à marquer réside dans le morceau de phrase « mémoriser des lettres associées à des sons, des syllabes, et déchiffrer les mots à partir de ces unités ». D’une part, le segment « mémoriser des lettres associées à des sons, des syllabes » indique très clairement que la démarche suggère un cheminement qui va de la graphie à la phonie conformément au mode de fonctionnement cérébral ; d’autre part, la reconnaissance des mots écrits s’effectue sur la base de l’acquisition des lettres et des syllabes. Ainsi, la reconnaissance des mots écrits fait intervenir les lettres et les syllabes (écrites suivant l’orthographe actuelle du français) ; or, la pédagogie phonologique construit la reconnaissance des mots écrits non pas sur les lettres et les syllabes (écrites suivant l’orthographe actuelle du français), mais plutôt sur des sons confondus avec phonèmes et sur des syllabes phonétiques ou phonologiques étrangères à l’orthographe actuelle de la langue sur laquelle porte la reconnaissance concernée, d’où des complications énormes pour l’enseignement et l’apprentissage.

Mais, le problème peut se préciser de la manière suivante. Non seulement les manipulations précédemment évoquées ne sont pas adaptées, mais encore les outils utilisés sont de nature phonologique alors que la langue écrite sur laquelle ils s’appliquent est à caractère non phonologique. L’outil principal est la syllabe dont les deux parties constitutives selon l’ONL sont l’attaque (définie comme la ou les consonnes initiales de la syllabe du mot oral, telle que "s" de safari) et la rime (définie comme l’ensemble des lettres qui suivent la ou les consonnes initiales de la syllabe du mot oral, telles que "afari" de safari). Toutefois, la conception et la présentation ne facilitent pas l’apprentissage ; il n’est pas aisé de faire acquérir la discrimination des syllabes et des phonèmes dans les mots oraux dont les structures ne se visualisent pas puis de passer des mots oraux aux mots écrits non segmentés en syllabes et en lettres et donc sans repères pour envisager des appariements possibles entre les formes phonétiques ou phonologiques des mots oraux et les formes graphiques des mots écrits. Peut-on apprendre à lire une lettre qu’on n’a pas vue et ne voit pas ? Non. L’apprentissage d’une lettre est une mise en correspondance entre la lettre que l’on voit et sa représentation mentale abstraite (ce qui implique une démarche qui conduit de la langue écrite à la langue orale), et voilà pourquoi le fait de ne pas faire apprendre les lettres de l’alphabet et les phonèmes est une source supplémentaire de difficultés pour les enfants. En outre, les problèmes sont énormes avec les mots non transparents ; par ailleurs, la plus grosse difficulté est que tout est présenté en termes phonologiques pendant qu’on opère sur des données non phonologiques ! Le caractère phonologique de la syllabe et la modalité de traitement de celle-ci ne sont pas pertinents. En bref, les manipulations portent sur les mots oraux suivant une conception pédagogique centrée principalement sur la langue orale et la phonologie ; les mots écrits sont peu traités et c’est cette erreur de ciblage qui est génératrice d’un regain de difficultés.

La question majeure de construction du principe alphabétique à vision phonologique et de la conscience phonologique est la différenciation correcte des unités minimales dans le continuum auditif du langage oral ; en amont, les traits pertinents constitutifs des sons de la parole sont par trop compliqués à installer chez les élèves et, en aval, ces derniers peuvent très difficilement parvenir à isoler les caractéristiques acoustiques pertinentes par lesquelles se définissent les sons dans les mots oraux.
Sur ce point, voici une liste non exhaustive des erreurs que l’on peut reprocher aux méthodes de lecture et aux conceptions didactiques sous-jacentes : 

1.        Selon les théoriciens de la pédagogie à référence phonologique, l’aire de la partie médiane du gyrus fusiforme de l’hémisphère gauche qui est impliquée dans le traitement des mots écrits n’est pas mobilisée par le traitement des lettres en tant que telles. Or, les dernières données issues de la recherche en neuroscience montrent que l’aire de la partie médiane du gyrus fusiforme de l’hémisphère gauche intervient dans le traitement des lettres et de leurs assemblages qui forment les mots écrits. Ceci s’explique par la nature physiologique et neurophysiologique du mécanisme désigné à travers une lettre, qui représente donc une réalité autre qu’un simple signe graphique (et voilà pourquoi omettre de faire connaître les lettres et les syllabes aux élèves complique singulièrement leur apprentissage de la lecture et en compromet les résultats escomptés).

  1. L’opinion très répandue selon laquelle la phonologie joue un rôle particulièrement important dans l’apprentissage de la lecture ne prend pas en considération le mode de fonctionnement du cerveau. La  phonologie est indûment introduite dans l’enseignement de la lecture du français qui, du coup, se retrouve avec deux systèmes d’alphabet dont l’un ne présente pas d’intérêt.  
  2. La confusion est constante entre le son et le phonème dans les travaux théoriques et les exposés pédagogiques en dépit de cette mise en garde d’une étude de l’Observatoire national de la lecture (O.N.L. – Regards sur la lecture et ses apprentissages – 1996) : « Il est important que nous nous rendions compte que les phonèmes ne sont pas des sons ».  
  3. L’apprentissage de la relation entre le son et le phonème n’est que partiellement et faiblement construit.
  4. Le système des phonèmes et celui des graphèmes ne sont pas enseignés, et ces omissions constituent un gros obstacle supplémentaire à l’apprentissage de la lecture et à son succès.
  5. Le principe alphabétique à conception phonologique ne correspond pas au fonctionnement du cerveau par rapport à l’apprentissage de la lecture.
  6. La compréhension du principe alphabétique par les élèves et la mise en place de la conscience phonologique chez eux s’avèrent trop compliquées et demandent des ressources cognitives dont peu d’entre eux seraient capables.
  7. Le déficit de traitement de la dimension syllabique des mots écrits ne rend pas aisés leur décodage et leur identification.
  8. Les habiletés cognitives d’analyse permettant la reconnaissance des mots écrits sont difficilement accessibles aux élèves.
  9. Faute de connaissances et de compétences adaptées et suffisantes pour analyser les mots écrits, les élèves ont beaucoup de peine à reconnaître ceux-ci.
  10. La notion de lire est définie de façon peu satisfaisante par la finalité qui lui est assignée et qui est la compréhension (de textes ou d’écrits) ; l’angle de vue envisagé n’est pas spécifié ; la position de la neuroscience n’est pas prise en compte.
  11. L’apprentissage de la lecture et la compréhension de textes sont associés. C’est une source de difficultés considérables.
  12. La ligne de partage entre l’apprentissage de la lecture et la lecture reste floue et une des plus grandes difficultés est de mener simultanément l’apprentissage du code alphabétique et la compréhension des textes ou même des mots écrits à partir des unités desquels se construit de façon élémentaire et essentielle l'apprentissage de la lecture.
  13. La conscience phonologique est une compétence construite sur trois processus cognitifs qui sont la perception, la segmentation et la manipulation des éléments ultimes issus de l’analyse du langage oral en constituants, les sons. Le problème commence à la source qui est la perception et porte sur l’identité de l’objet à percevoir, lequel est le son (confondu avec le phonème) qui n’est pas pertinent par rapport au mode de fonctionnement neuro-cognitif. En somme, les activités requises par l’enseignement de la conscience phonologique se trompent sur ce qui est à percevoir, à décomposer et à manipuler. Tout le reste repose sur cette erreur d’origine.
  14. La cible principale de l’apprentissage de la lecture est le langage oral, plutôt que le langage écrit en termes de neuroscience.
  15. La combinatoire, non envisagée pour les mots écrits, n’est pas conçue de manière explicite, structurée et progressive pour les mots oraux. L’absence de repères visuels par rapport à l’apprentissage de la lecture constitue un surcroît de difficultés.
  16. Le principe alphabétique à référence phonologique et la conscience phonologique n’installent pas la maîtrise des connaissances et des compétences de base de la reconnaissance et de l’identification des mots écrits.
  17. L’erreur la plus grave de la recherche sur la lecture est de penser que la connaissance de l’identité des syllabes n’intervient pas dans la reconnaissance des mots écrits et que celle de la combinatoire qui produit les syllabes est de peu d’utilité. Or, les mots écrits se reconnaissent à leurs syllabes et à leurs lettres impliquant les représentations mentales abstraites de ces unités graphiques et les représentations phonétiques correspondantes, et pourtant les élèves ne maîtrisent pas l’identité des lettres et des syllabes à travers la combinatoire, lesquelles ne sont pas enseignées dans le cadre de l’apprentissage de la lecture.
  18. Procéder du complexe vers le simple, ou du texte pour aller vers les unités élémentaires, est un illogisme contraire au mode d’activation cérébrale quant aux processus d’apprentissage de la lecture.
  19. L’apprentissage de la lecture aboutit à l’acquisition d’une orthographe phonétique du français qui n’est pas transcrit phonétiquement ni phonologiquement. En conséquence, il ne conduit pas à acquérir la norme, celle de la notation de la langue sur laquelle repose précisément l’apprentissage de la lecture. Or, le système d’écriture d’une langue est un système de conventions qui deviennent la norme. C’est la norme qui est intégrée dans la phase d’apprentissage de la lecture et il paraît paradoxal qu’elle ne puisse pas être respectée en tant que telle, même si ce manquement est momentané et quels qu’en soient les motifs en vertu du statut tout à fait particulier de l’objet de la connaissance.
  20. Enseigner aux élèves, encore en cours d’apprentissage de la lecture et incapables de déchiffrer les mots, à apprendre à lire par des activités d’écriture et de construction de l’interprétation de textes, pose question.
  21. Comme toutes les langues humaines à système d’écriture alphabétique, le français possède un petit répertoire de lettres et un petit répertoire de syllabes utilisées pour composer les mots en nombre illimité de la langue. La connaissance de ces lettres et de ces syllabes, invariantes distributives (3) sur l’ensemble des mots, s’avère incontournable pour lire les mots connus et inconnus ou nouveaux et cependant, la plupart des travaux théoriques sur l’apprentissage de la lecture font l’impasse sur les syllabes des mots écrits lorsqu’ils n’en parlent pas que de manière allusive (4).

Les propositions pédagogiques à soubassements phonologiques peuvent se résumer : les mots écrits sont décomposés en segments ; aux segments sont associées les séquences sonores correspondantes quant aux mots oraux (le processus d’apprentissage part du stimulus auditif et non pas du stimulus visuel impliqué par le fonctionnement cérébral) ; les séquences sonores sont combinées pour donner lieu à la forme sonore des mots écrits et, par là même, permettre d’arriver à la reconnaissance de la forme orale des mots écrits.
Dans ces conditions, l’interrogation de fond est la suivante. Comment le résultat des opérations de combinaisons des séquences sonores aboutissant à la forme sonore des mots écrits mène-t-il à la reconnaissance et à l’identification de ces mots ?
A la réflexion, le problème du passage de la forme écrite à la forme orale reste en suspens, parce qu’il n’y a pas de lien visible et logique entre les deux formes conventionnelles des mots du langage.
Reconnaître et identifier les unités phonologiques dans les mots oraux afin de leur apparier les segments des mots écrits suppose que les élèves ont acquis l’ensemble des unités phonologiques des mots oraux et le répertoire des segments des mots écrits de la langue (sur le critère de taille, chaque mot compte d’autant plus de segments qu’il est polysyllabique), ce qui est loin d’être le cas, parce qu’ils ne maîtrisent ni le système des phonèmes, ni celui des lettres de l’alphabet, dans la mesure où les deux systèmes ne sont pas enseignés intégralement sous prétexte que leurs éléments constitutifs ne sont pas pourvus de sens dont la compréhension est le principal objet de la lecture et de son apprentissage.

Au demeurant, le plus compliqué d’un point de vue cognitif est de faire acquérir la capacité de décomposer les mots oraux en syllabes phonétiques visuellement non perceptibles par les élèves, de discriminer les sons dans ces syllabes phonétiques, de mettre en relation les sons ainsi isolés avec les phonèmes correspondants, d’associer aux graphèmes les sons ou phonèmes, de combiner les configurations des sons ou phonèmes pour obtenir la forme phonique des mots écrits, acquisitions qui doivent pouvoir les rendre aptes à reconnaître et à identifier les mots écrits. Comme on peut le voir, le nœud du problème se trouve dans le passage de la forme phonique à la forme graphique du mot étant donné qu’il n’existe pas de lien naturel entre les deux niveaux. On note par ailleurs que la démarche suivie dans l’établissement des associations viole le postulat de base qui va de l’oral à l’écrit ou du phonique au graphique.

La compréhension et l’identification des mots écrits sont les composantes centrales de la pédagogie de la lecture à caractère phonologique. Cette pédagogie pose de sérieux problèmes non seulement à la compréhension, mais aussi à l’identification des mots écrits. Par rapport à celle-ci, la question de fond est : comment arriver à identifier correctement la forme orale des mots écrits ? D’après les théoriciens et pour simplifier, il faut décomposer en segments les mots écrits, segments auxquels sont associées les unités abstraites minimales de la parole que sont les phonèmes. Selon quels critères la décomposition des mots écrits doit-elle s’effectuer ? Cette dimension n’est pas évoquée alors qu’elle est extrêmement importante pour éviter des tâtonnements et des erreurs.
En outre, c’est l’oralisation, liée à la phonation, qui permet la construction mentale des unités langagières en tant que mécanismes physiologiques et neurophysiologiques de production des sons de la parole qui réalisent les segments des mots écrits ; or, contrairement à ce qu’on pourrait penser, la pédagogie à référence phonologique, dont la préoccupation première est l’accès au sens, n’accorde pas énormément de place à l’oralisation dans l’apprentissage de la lecture (oubliant que l’acquisition de la capacité de lecture du mot, préalable indispensable à l’accès au sens, passe forcément, en termes de neurologie, de physiologie, de neuroscience et de cogniscience, par la capacité à oraliser ou à prononcer le mot, ce qu’admet l’ONL en recommandant « la pratique de la lecture orale répétée et guidée » dans le cadre de l’automatisation du traitement de la reconnaissance et de l’identification des mots écrits).
De plus et sans mentionner l’absence de lien naturel entre l’oral et l’écrit, pour passer des résultats du fusionnement des segments, ou de la forme orale, à la forme écrite des mots, les élèves doivent logiquement disposer d’un lexique mental de l’ensemble de tous les résultats des fusionnements existants de tous les segments possibles des mots écrits de la langue, ce qui n’est pas le cas et d’ailleurs irréalisable. Autrement dit, les élèves doivent connaître les divers segments des mots écrits de la langue, au demeurant non définis ni inventoriés, pour être à même d’effectuer les correspondances nécessaires, ce que ne prévoit pas la pédagogie.
On peut ainsi mesurer l’ampleur des difficultés inhérentes à la pédagogie à base de phonologie.

En définitive, de quelle manière la forme phonique (ou réalisation phonétique ou encore prononciation), appelée sur la base de la phonologie et des phonèmes « représentation phonologique » par l’ONL qui s’est posé la question, intervient-elle dans la reconnaissance des mots ?
Dans une conception qui ne se réfère pas à la phonologie, un mot en lecture se définit par quatre variables linguistiques qui sont les suivantes :

1)       La forme graphique (qui est l’information visuelle).

2)       La forme phonique (qui est le traitement auditif de l’information visuelle).

3)       L’ordre des invariantes distributives graphiques et phoniques.

4)       La signification.

La forme graphique et la forme phonique sont construites à l’aide d’invariantes distributives soumises à un ordre nécessaire et obligatoire.
Les invariantes distributives graphiques sont acquises en association avec les invariantes distributives phoniques à travers la combinatoire. L’ordre des invariantes distributives détermine la forme graphique et la forme phonique en lien avec la signification du mot.
La prononciation est mobilisée par la reconnaissance des mots puisque les représentations mentales abstraites des unités du mot et les réalisations phonétiques concrètes des unités graphiques correspondantes sont très étroitement liées et que de ce fait, la mise en place de ces systèmes pendant l’apprentissage fondé sur la combinatoire associe de façon extrêmement serrée la graphie et sa prononciation ou phonie. La prononciation est un élément de la mise en place de l’élaboration de la représentation mentale et, par conséquent, de la reconnaissance du mot.
La combinatoire met en place l’activation du cerveau et l’élaboration cognitive pour chaque invariante distributive graphique (lettre ou syllabe). Une fois faite l’installation neurocognitive des syllabes (ou séquences de lettres orthographiquement permises dans la langue française) à travers la combinatoire, la présentation de ces invariantes distributives active forcément et de manière automatique les fonctions cérébrales et les représentations mentales de ces dernières qui composent les mots écrits, lesquelles représentations s’accompagnent de la forme phonique ou prononciation qui leur correspond.

Au sujet des « liens entre la phonologie et l’apprentissage de la lecture », Jean-Emile Gombert déclare « […] le plus difficile à acquérir et à automatiser est l’identification des phonèmes » et ajoute, quant à « La phonologie à l’Ecole Maternelle », « La difficulté la plus grande dans l’installation des mécanismes d’identification des mots écrits concerne donc la phonologie » (cf. contribution de Jean-Emile Gombert à la conférence de consensus sur l’enseignement de la lecture à l’école primaire en décembre 2003).
Pour résumer, les carences fondamentales qui vouent les méthodes de lecture de la langue française à l’insuffisance d’efficacité sont une profonde méconnaissance de la structure interne des mots écrits, des changements de prononciation des lettres de l’alphabet en fonction de l’ordre, du contexte et de la position dans les syllabes des mots écrits, de la remobilisation de chaque syllabe, comme de chaque lettre et de chaque affixe, dans la composition de mots différents et des conséquences qui résultent de cette propriété caractéristique. Au-delà de ces carences, une conception problématique consiste dans la définition des « mots parlés » comme « combinaison de phonèmes », laquelle attribue, de manière inattendue, le « phonème » à la langue orale plutôt qu’à  la langue écrite et, partant, à la phonétique plutôt qu’à la phonologie.
En termes neuro-cogni-linguistiques particulièrement dans la perspective de la construction et de l’extraction du sens, lire, c’est essentiellement prélever de l’information graphique corrélée avec de l’information phonique et mettre en œuvre la compétence d’analyse, en unités constitutives, des mots écrits impliquée par le décodage ou déchiffrage. Définie comme telle, la lecture, ainsi que son apprentissage, est axée sur la langue écrite, par opposition à la langue orale. L’implication de l’encrage de la lecture dans la langue écrite est que l’approche pédagogique conduit de la langue écrite à la langue orale, démarche corroborée par les données de la recherche en neuroscience. Au demeurant, à cet égard, la définition fournie par l’Observatoire national de la lecture « Lire, c’est extraire d’une représentation graphique du langage la prononciation et la signification qui lui correspondent » suggère trois domaines qui sont l’écrit, l’oral et le sens (dans cet ordre défendu justement aussi par Stanislas Dehaene et al.) et une démarche qui mène de la langue écrite à la langue orale.

Dans l’état présent des acquis de la recherche notamment en  neuroscience, en cogniscience et en linguistique par rapport à l’apprentissage de la lecture, pour lire dans une langue humaine, il faut par-dessus tout reconnaître les mots écrits, processus qui revient à distinguer exactement les unités constitutives des mots écrits et se met en place sur le principe alphabétique dont l’efficience dépend du sens d’orientation soit à partir de la langue écrite soit à partir de la langue orale donnant lieu, dans la première hypothèse, au développement de la conscience alphabétique et, dans la seconde, au développement de la conscience phonologique. L’absence ou la présence de la phonologie dans l’enseignement du principe alphabétique et donc dans l’installation du système de correspondances entre les unités de la langue écrite et celles de la langue orale fait la différence et détermine la valeur des résultats de l’opération. En somme, l’activité de lecture suppose une prise de l’information écrite ; or, la connaissance à caractère phonologique fournie aux élèves pour cela n’est pas pertinente. De plus, la compétence d’analyse, en unités constitutives, des mots écrits mobilisée par le déchiffrage n’est pas mise en place. En l’occurrence, en français, avec les méthodes de lecture à disposition, beaucoup d’élèves de l’enseignement primaire et secondaire voire d’étudiants de l’enseignement supérieur demeurent incapables de discriminer correctement les unités qui constituent les mots écrits et a fortiori d’énoncer les règles de leur prononciation. Telle est, dans cette langue, la marque caractéristique de la difficulté commune aux méthodes de lecture exprimée à travers l’insuffisance et la contestation de leurs bilans respectifs (5). Alors que les élèves doivent pouvoir différencier convenablement les catégories d’unités qui forment les mots afin de les reconnaître et d’accéder à leur lecture, les méthodes de lecture, par leurs conceptions en référence à la phonologie, ne leur offrent pas cette possibilité.
Reconnaître les mots, c’est, en termes cognitifs de perception, d’attention, de traitements linguistiques, de compréhension, de mémoire et donc de compétences, remobiliser des connaissances construites auparavant sur les identifiants des mots et sur l’organisation et le fonctionnement de ces identifiants. Or, les connaissances à remobiliser par rapport à la reconnaissance des mots ne sont pas appropriées, dans la mesure où elles ne permettent pas aux élèves d’accéder aux identifiants de ces mots ainsi qu’aux caractéristiques de fonctionnement de ces identifiants. Sous une autre formulation, ce qui est porté à l’attention des élèves et donné en perception, en représentation mentale et en compréhension à ceux-ci au titre d’objet de traitement de l’information pédagogique ou comme contenu matériel n’est pas adéquat.
La difficulté à reconnaître les mots écrits est la conséquence directe de l’incapacité à différencier comme il se doit les unités qui constituent les mots écrits (6).
Le problème de reconnaissance des mots écrits posé aux méthodes de lecture est lié à trois facteurs principaux :

1)       La présence de la phonologie qui accorde beaucoup plus d’importance à l’oral qu’à l’écrit qui est le domaine privilégié de l’apprentissage de la lecture.

2)       La présence de textes dans une phase d’apprentissage de la lecture où les enfants ne savent pas encore déchiffrer les mots écrits.

3)       L’absence de la combinatoire, qui entraîne l’absence de formulation des règles de prononciation conduisant à l’acquisition du principes d’organisation et de fonctionnement des mots écrits et, par voie de conséquence, à l’aptitude à décoder ces derniers.

Peut-on maîtriser la lecture sans passer par la construction des mots écrits, c’est-à-dire, précisément, sans acquérir l’organisation et le fonctionnement des mots écrits ? Autant demander si l’on peut maîtriser les mots écrits en les apprenant dans leur globalité ou par la mémorisation telle quelle suite à des rencontres répétées. La réponse est évidemment négative, plus particulièrement en raison de la nature et du fonctionnement des langues humaines et des contraintes du cerveau. La situation actuelle conduit, dans bien des cas, à un apprentissage quelque peu approximatif de la lecture des mots écrits et à d’importantes difficultés de la maîtrise de la langue. Au total, la problématique capitale des méthodes de lecture est la reconnaissance des mots écrits et, au centre de cette reconnaissance, la problématique de la différenciation correcte des unités constitutives des mots écrits.

Comme celles qui sous-tendent les explications fournies dans les paragraphes précédents, les bases théoriques neurocognitives de la réflexion et du débat menés s’inspirent également de celles défendues par Jean-Emile Gombert (7) et Stanislas Dehaene, qui, comme l’ONL et par la valeur de leurs travaux, font figure de référence dans le domaine de la recherche sur l’apprentissage de la lecture. Un point important de divergence avec Jean-Emile Gombert comme avec l’ONL subsiste cependant : nous avons un désaccord sur la pertinence de la phonologie pour l’enseignement et l’apprentissage de la lecture, arbitré par des apports issus des travaux de Stanislas Dehaene. Cet aspect va être abordé au passage. Sur ce, Jean-Emile Gombert déclare « Lorsqu’on s’intéresse à la dimension du langage, on pense tout de suite à l’audition, bien sûr, elle qui va jouer un rôle tout à fait fondamental, […] » et, pour ce motif précis, donne, à l’instar de l’Observatoire national de la lecture, une place prépondérante au langage oral et à la phonologie dans l’apprentissage de la lecture ; ma position est différente, pour les raisons précédemment évoquées et dont quelques-unes seront reprises et précisées.

Comme Jean-Emile Gombert autant que l’Observatoire national de la lecture l’a si bien montré, en matière d’apprentissage de la lecture, l’essentiel se joue surtout au niveau du traitement des mots écrits et implique le principe alphabétique qui met en rapport les unités graphiques (lettres et syllabes) des mots écrits et les unités phoniques (sons et syllabes) des mots prononcés, lesquelles unités relèvent de la langue écrite et de la langue orale respectivement. L’affirmation « … si je ne suis pas capable de lire un mot isolé, je ne comprends pas les textes fabriqués avec ces mots » est une réaction contre la méthode globale naguère régnante opposée par Jean-Emile Gombert, dont l’un des mérites est le rôle éminemment déterminant qu’il assigne, avec l’ONL, à la maîtrise de la reconnaissance des mots écrits. L’expression « lire un mot isolé » marque la rupture avec la méthode globale qui a recours surtout au contexte de la phrase ou au texte pour traiter la reconnaissance des mots écrits, laquelle expression suppose en réalité un appui plutôt sur l’organisation et le fonctionnement des mots écrits, ce qui induit une démarche construite sur le principe alphabétique qui se caractérise par des activités de manipulations des unités constitutives des mots écrits et oraux et sous-tend le traitement de la reconnaissance des mots écrits. Cette approche contient des ferments d’une pédagogie de la lecture qui est de l’ordre de la méthode synthétique (8) validée par les travaux de Stanislas Dehaene non favorable, comme Jean-Emile Gombert et l’ONL, à la méthode globale.

La présente étude se cristallise sur la connaissance explicite fournie aux élèves afin d’installer chez eux la capacité à lire les mots écrits, compétence essentielle dont la construction constitue l’une des bases indispensables de la lecture. La question est celle de la méthode de lecture la mieux à même de faire réussir à acquérir cette compétence. En termes de neuroscience qui est en parfaite adéquation avec le principe alphabétique au sens premier, une réponse à base de concept de conscience alphabétique est pédagogiquement plus pertinente qu’une réponse à base du concept de conscience phonologique. Elle se prête beaucoup plus efficacement à la résolution du problème de reconnaissance des mots écrits en matière d’apprentissage de la lecture auquel les méthodes de lecture doivent faire face. Les méthodes de lecture confrontent les élèves au traitement des mots dont ils reconnaissent assez mal les lettres et presque pas les syllabes. « Pour lire, je dois être capable … de traiter les lettres … », énonce fort justement Jean-Emile Gombert dans son texte disponible en ligne intitulé « L’acquisition du langage oral et écrit ». Il a tout à fait raison d’expliquer par ailleurs : « Celle-ci (la compréhension) suppose la reconnaissance des mots : en effet, si je reste incapable d’identifier les mots isolés, je ne suis pas capable de comprendre les textes écrits avec ces mots ». L’approfondissement du contenu de ces déclarations conduit au postulat de la nécessité d’enseigner et d’apprendre à lire les lettres en fonction du contexte et de la position dans les syllabes des mots écrits et, finalement, à l’idée que pour lire, les élèves doivent être capables de traiter non seulement les lettres, mais encore les syllabes des mots écrits (9). Par rapport à ce qui vient de se dire, Jean-Emile Gombert explique très justement : « Quand je perçois un mot écrit, je dois y reconnaître un mot oral que je connaissais préalablement ». Cette excellente idée peut être ainsi paraphrasée : lorsque je traite un mot écrit, je dois y reconnaître des syllabes que je connaissais pour les avoir apprises auparavant, lesquelles représentent chacune une séquence spécifique de sons du mot prononcé. Au sommet de la hiérarchie des instances de la connaissance établie par Jean-Emile Gombert se trouvent la perception et l’attention ; il s’agit, pour la première, de données dont les élèves doivent prendre conscience et, pour la seconde, de données dont l’opportunité impose le traitement. Consécutivement à un enseignement déficitaire, une connaissance généralement insuffisante de ces données abstraites et conventionnelles ne permet pas aux élèves de les discriminer parfaitement et les condamne à des résultats de l’apprentissage conséquents.
Le cœur du problème est précisément de connaître d’abord, pour reconnaître ensuite, les syllabes des mots écrits, c’est-à-dire le décodage dont l’efficacité optimale dépend du modèle de conception du principe alphabétique. Pourtant, aucune méthode de lecture ne résout ce problème de manière appropriée, pour cause de cadre théorique et pédagogique fondé sur le développement de la conscience phonologique plutôt que sur le développement de la conscience alphabétique conformément aux exigences de fonctionnement du cerveau quant au mécanisme de l’apprentissage de la lecture en neuroscience tel que nous le connaissons à travers les résultats des travaux de Stanislas Dehaene.

A la suite de Jean-Emile Gombert et de l’Observatoire national de la lecture notamment, de nombreux chercheurs et pédagogues qui s’intéressent à l’apprentissage de la lecture mettent au centre de leurs travaux le traitement des mots écrits et oraux en tant que signe signifiant et unité sémantique minimale de la communication et donc en tant qu’articulation du code, du son et du sens. Néanmoins, les chercheurs et les pédagogues ne font quasiment pas place au travail sur les propriétés structurelles et fonctionnelles des syllabes des mots écrits. Tout bien considéré, le mode de découpage des mots écrits communément admis tel que « b-ou-l-an-ge-r-ie » (cet exemple est emprunté à Alain Bentolila) issu de « boulangerie » donnant classiquement syllabiquement « bou-lan-ge-rie » (en conformité avec la modalité d’apprentissage par le cerveau) de la langue écrite correspondant aux séquences d’unités phonétiques [bulãjəri] de la langue orale est de nature à embrouiller les enfants d’autant plus qu’ils n’ont pas acquis la capacité d’isoler, ce qui paraît par trop difficile pour cet âge, les traits distinctifs des sons du langage parlé étudiés en phonologie à partir de la phonétique.
Une marque particulièrement caractéristique du fonctionnement des langues humaines est que les syllabes, à l’image des lettres et des sons, se remobilisent dans la construction des mots différents. Ceci entraîne l’impératif, ainsi que pour bien d’autres raisons profondes (entre autres, celles d’ordre scientifique et méthodologique), de se les approprier par rapport à l’apprentissage de la lecture et, en conséquence, de leur apporter des traitements adaptés et c’est ce à quoi ne parviennent pas les méthodes de lecture pour des raisons de fondements scientifiques sous-jacents signalées auparavant. Faute d’habitude de manipuler les syllabes des mots écrits, les enfants n’arrivent pas à reconnaître dans le mot écrit les différentes séquences de lettres, ou unités syllabiques graphiques, transcrivant chacune une séquence de sons prononcée en une seule émission de voix, ou unité syllabique phonique, lesquelles séquences de lettres doivent être déjà connues. Au regard de l’unité syllabique phonique correspondante, chaque unité syllabique graphique (syllabe spécifique) de la langue représente une règle générale à maîtriser par les élèves pour être capables de lire les mots construits avec ces syllabes, mais ce n’est pas le cas parce que le fait est resté méconnu et non intégré dans la conception pédagogique de la lecture. En résumé, les méthodes de lecture mettent les élèves en face du traitement des mots écrits construits avec les syllabes graphiques qu’ils ne savent pas reconnaître. Une syllabe phonique est une séquence de sons produite d’un seul souffle de la parole ; une syllabe graphique est une séquence de lettres notant une séquence de sons réalisée en une seule émission vocale. 
La formulation de Jean-Emile Gombert « Pour lire, je dois être capable … de traiter les lettres … » suggère une méthode de lecture, pertinente, qui, à l’exploration minutieuse, s’avère synthétique, impliquée par le fonctionnement du système nerveux central.
Le principe de conscience alphabétique, opposé au principe de conscience phonologique, constitue la première étape particulièrement déterminante de la démarche de cette méthode. Dans le cas du principe de la conscience alphabétique autant que dans celui du principe de la conscience phonologique, la connaissance et la compétence se construisent sur le système de l’alphabet (les lettres, destinées à la composition des syllabes à caractère aussi bien non phonologique que phonologique) et l’assemblage des éléments du système, lequel alphabet a donné naissance au concept fondamental de principe alphabétique neuroscientifiquement compatible avec toutes les langues humaines.

Processus de correspondance entre des unités de la langue écrite et celles de la langue parlée et objet de la connaissance préalable indispensable à l’apprentissage du déchiffrage en lecture des mots écrits, le principe alphabétique est le plus grand dénominateur commun à la conscience alphabétique et à la conscience phonologique. Avec le code alphabétique, le principe alphabétique est un concept fondamental de la recherche sur l’enseignement et l’apprentissage de la lecture. Il s’applique aux langues humaines en général et désigne le fait, pour elles, de pouvoir se doter d’un système alphabétique en vue de la transcription de leurs éléments sonores. Le code alphabétique, quant à lui, concerne les langues humaines particulières et signifie l’ensemble des correspondances entre la graphie et la phonie, à commencer par les lettres et les sons, qui renvoient à la langue écrite et à la langue orale successivement. Force est d’admettre aujourd’hui dans les résultats des travaux que le principe alphabétique a pratiquement abandonné son sens initial.

Quelques données utiles sont à préciser avant de revenir à l’exposé de cet aspect.
Le principe alphabétique et la correspondance graphophonologique ne sont pas des concepts à confondre.
A l’examen, dans la pédagogie de la lecture basée sur la phonologie, le principe alphabétique s’applique à des systèmes de transcription, ou systèmes alphabétiques en tant que tels, tandis que la correspondance graphophonologique concerne la relation entre la langue orale et la langue écrite. Dans l’approche pédagogique à référence phonologique, le principe alphabétique comporte deux systèmes alphabétiques, qui sont l’alphabet traditionnel et l’alphabet phonologique. La construction du principe consiste à établir la relation entre les éléments de transcription des deux systèmes. Or, ni l’un ni l’autre n’est enseigné intégralement aux élèves et, en conséquence, ceux-ci ne les maîtrisent pas et se trouvent dans l’incapacité de discriminer les graphèmes et les phonèmes et de construire la correspondance entre les uns et les autres. Voilà pourquoi le travail de développement de la conscience phonologique constitutif du principe alphabétique et préalable à l’installation de la correspondance graphophonologique non seulement est très compliqué, mais encore donne des résultats peu engageants. Il s’ensuit que les résultats de l’apprentissage de la correspondance graphophonologique s’avèrent peu probants et d’ailleurs difficilement quantifiables.
Dans la contribution de Jean-Emile Gombert dont on a fait état auparavant, la rubrique « Compétences et processus mobilisés par l’apprentissage de la lecture » pose « Deux compétences à installer pour identifier les mots écrits », lesquelles sont « La capacité d’analyse permettant le décodage des mots écrits » et « La mémorisation des mots écrits rencontrés de façon répétée ». Au vu de la nature et du fonctionnement des langues humaines en général et de la langue française en particulier, la seconde capacité est à écarter ; au demeurant, ne peuvent se prêter à ce type de mémorisation que les mots de quelques lettres (offrant conséquemment la possibilité de les combiner facilement) et, dans une moindre mesure, les mots transparents à structure simple, construits avec des syllabes formées d’une consonne suivie d’une voyelle, lesquels mots sont assez peu nombreux en français. Reste la première compétence, qui mobilise quatre capacités :

- « La compréhension du principe alphabétique ». Les manipulations requises par sa mise en place ne la rendent pas facile d’accès, ce qui représente un obstacle cognitif de taille.

- « La capacité d’identifier les graphèmes ». L’alphabet graphémologique, qui correspond quelque peu à l’alphabet traditionnel, n’est pas acquis en totalité puisqu’il n’est pas spécialement enseigné. C’est un handicap neuroscientifique et pédagogique majeur.

- « La capacité d’identifier les unités correspondantes au sein des mots oraux : les phonèmes ». Comme l’alphabet graphémologique, l’alphabet phonologique n’est pas spécialement enseigné et n’est donc pas totalement acquis. L’obstacle qu’il comporte est de même ampleur que ci-dessus.

- « L’apprentissage des correspondances entre les unités orthographiques et phonologiques ». Parce que ni l’alphabet graphémologique ni l’alphabet phonologique n’est enseigné et maîtrisé, l’installation des correspondances devient très compliquée et, de ce fait, récusable pour le niveau élevé de dépenses de ressources mémorielles induites en termes neurocognitifs.

En fin de compte, les processus préconisés pour traiter l’identification des mots écrits ne sont pas adaptés, parce que les conceptions théoriques à base phonologique qui les sous-tendent ne le sont pas non plus.
Dans un autre article visible en ligne au titre interrogatif « Qu’est-ce que la conscience phonologique ? Quels liens avec l’apprentissage de l’écrit ? », Jean-Emile Gombert commence par cette définition : « La phonologie décrit les systèmes de sons qui composent les mots oraux et qui les différencient entre eux ». La définition laisse dans la perplexité celui qui sait que les sons se traitent en phonétique et non en phonologie. Des critiques, y compris dans certaines publications de l’Observatoire national de la lecture, signalent justement la confusion entre son et phonème en matière de recherche sur l’apprentissage de la lecture. Également surprenante est la formulation suivante : « Une connaissance explicite de la phonologie s’installe automatiquement avec l’acquisition du langage oral ». Ce n’est pas seulement l’emploi du terme « connaissance explicite de la phonologie » à propos de jeunes enfants qui donne matière à s’étonner. En effet, quand on sait que les travaux de recherche de phonologie s’effectuent d’ordinaire dans le cadre des études de master et de doctorat, on comprend mal qu’un domaine disciplinaire aussi pointu puisse être l’objet de « connaissance explicite » de la part de jeunes enfants qui vont apprendre à lire. Dans le même registre, par rapport à l’expression « la phonologie et l’écrit » représentant tacitement une démarche qui va du langage oral au langage écrit, les expressions « graphèmes et phonèmes », « lettres et sons » comportent, à tout le moins, une ambiguïté pour ne pas dire une contradiction. L’exposé va reprendre.

Le principe alphabétique exerce sa fonction sous la responsabilité de la phonologie et mène de la langue orale à la langue écrite ou de la phonie à la graphie. La question tout à fait centrale est de savoir si la démarche pédagogique de la lecture doit se construire en allant de la langue orale ou de la phonie vers la langue écrite ou la graphie, ou l’inverse. On penche généralement plutôt vers la première idée. De ce fait, la tendance majoritaire situe la pédagogie de la lecture dans le domaine de la phonologie. Quelques arguments peuvent être rappelés à l’encontre de cette conception :

1) La raison principale de la démarche pédagogique conduisant de la langue orale à la langue écrite est la logique apparente mais trompeuse du départ du connu supposé qui est l’oral (la phonie) vers le non-connu qui est l’écrit (la graphie). Or, la démarche oral-écrit se désigne, de manière implicitement orientée du sens du premier terme vers celui du second, le plus souvent par l’expression graphème-phonème ou lettre-son de laquelle dérive graphophonologique, qui porte en soi une contradiction révélatrice du caractère récusable des fondements théoriques du sens de l’orientation et donc de la démarche en elle-même.

2) L’hypothèse de connaissance des sons de la langue à l’origine du postulat de la phonologie dans l’enseignement de la lecture est ruinée par la théorie de la production des sons de la communication en phonétique acoustique, la théorie du fonctionnement du système de traitement de l’information pédagogique de la lecture en neuroscience et en cogniscience et la théorie des relations en mathématique.

3) Le traitement de lettre et de groupe de lettres est réfutable. Entre Stanislas Dehaene et Jean-Emile Gombert, il y a une différence essentielle de traitement des catégories lettre et groupe de lettres qui sont les unités de base de l’apprentissage de la lecture et permettent la construction neurocognitive progressive, la reconnaissance et l’identification des mots écrits : Stanislas Dehaene montre comment le cerveau élabore pas à pas la lettre puis le groupe de lettres, ce qui, au vu de la nature et du fonctionnement des langues humaines, fonde valablement le principe de la correspondance entre les lettres et leurs combinaisons et les sons menant au décodage et à l’identification des mots écrits, alors que Jean-Emile Gombert fait correspondre à la lettre et au groupe de lettres (appelés « graphèmes ») le phonème (appelé son), approche qui n’est pas compatible avec le fonctionnement cérébral et permet très difficilement de reconnaître les mots écrits.

4) L’insuffisance d’observation et de théorisation ne permet pas de tenir compte, dans la construction du principe alphabétique, d’une propriété particulièrement caractéristique des lettres de l’alphabet qui est leurs changements phonétiques selon le contexte et la position dans les mots écrits, conformément à la théorie de la description phonologique des langues humaines.

5) La méconnaissance de la distributivité des syllabes par rapport à des mots différents et aux conséquences qui découlent de cette propriété dont l’exigence de la connaissance des syllabes : les mêmes syllabes, en nombre fini et restreint, sont réutilisées pour composer divers mots et permettent d’engendrer l’ensemble illimité des mots du vocabulaire de la langue.

6) L’assimilation de son et phonème : l’énoncé « les éléments constitutifs des mots oraux (phonèmes) » envisage son comme phonème alors qu’il s’agit de catégories de concept distinctes relevant de domaines différents qui sont la phonétique et la phonologie.

7) L’opposition de lettre et phonème qui désignent une même notion, la graphie, qui appartient à la langue écrite.

Dans le document de sa contribution à la conférence de consensus en 2003 sur l’enseignement de la lecture à l’école primaire, Jean-Emile Gombert affirme, il faut s’en souvenir, au sujet des « compétences à installer pour identifier les mots écrits » et de « La compréhension du principe alphabétique » : « […] le mot, à l’oral comme à l’écrit, est constitué d’unités et […] à chaque unité orthographique correspond une unité phonologique ». Or, le traitement des unités du mot à l’écrit est généralement soit négligé soit considéré de manière inappropriée. A cet égard, énumérant « Les capacités d’analyse permettant le décodage des mots écrits », il mentionne « La capacité d’identifier les graphèmes (lettres et des groupes de lettres -ex : ch- in- eau…- constituant les unités les plus petites mobilisées dans la correspondance écrit oral) », mais pas la capacité d’identifier les syllabes des mots écrits. L’acquisition de la syllabe est la compétence fondamentale à développer et à mobiliser pour l’identification des mots écrits. L’absence de traitement des syllabes des mots à l’écrit rend aléatoires les résultats de l’apprentissage de la lecture.
Bien que procédant, en règle, de la langue orale vers la langue écrite, Jean-Emile Gombert emploie les expressions « correspondance écrit oral », « relation entre l’écrit et l’oral », « faire correspondre un graphème à un phonème », « correspondances lettres-sons », « correspondances entre graphèmes et phonèmes », « correspondances graphophonologiques » dans lesquelles la systématicité de la configuration graphie-phonie est évidente et reflète la réalité de la démarche qui procède de la langue écrite vers la langue orale. A ce propos, l’ambiguïté de l’expression « faire correspondre un graphème à un phonème » est révélatrice car la théorie générale explique que l’on part de ce que l’enfant sait (le langage oral) pour aller vers ce qu’il ignore (le langage écrit), alors que la modalité de construction de l’énoncé suggère le contraire. Il y a lieu de rappeler que l’enfant ne sait pas traiter les propriétés physiques spécifiques des sons permettant de les distinguer sûrement les uns parmi les autres, ce qui n’aurait toutefois pas permis de solutionner le problème étant donné la manière à départ graphique ou visuel et non phonique ou auditif dont le cerveau fonctionne pour apprendre à lire.
Dans le même ordre d’idées, on peut noter cet extrait de Jean-Emile Gombert : « Pour lire, il faut visuellement prendre de l’information sur le texte, il faut reconnaître les mots et traiter les phrases et les textes ». Alors que l’approche pédagogique induite par sa pensée part de la langue orale pour aller vers la langue écrite, le champ lexical et sémantique du discours (« lire », « visuellement prendre de l’information sur le texte », « reconnaître les mots et traiter les phrases et les textes ») situe le point de départ de l’apprentissage de la lecture plutôt dans la langue écrite. En effet, lire est un processus qui suppose la prise de l’information écrite et ne s’applique qu’à une langue pourvue de système graphique. Sous-jacent au problème de cohérence pédagogique ainsi soulevé se trouve celui des fondements théoriques. A ce sujet, la dimension de neuroscience apportée par Stanislas Dehaene et mettant en lumière le mécanisme des traitements linguistiques par le cerveau en matière d’apprentissage de la lecture manque à la contribution de Jean-Emile Gombert autant qu’à celle de l’Observatoire national de la lecture.
L’apprentissage de la lecture s’exerce à partir des mots écrits dont la procédure de reconnaissance demeure mal appréhendée dans les méthodes de lecture, reconnaissance qui passe par l’encodage qui construit la connaissance des lettres et des syllabes à travers le développement de la conscience alphabétique en conformité avec le fonctionnement cérébral. La reconnaissance des mots écrits mobilise des compétences d’encodage installées en amont, celles de traitement des lettres et des syllabes qui sont les unités constitutives des mots écrits. Du point de vue de la neuroscience, reconnaître un mot écrit, c’est essentiellement reconnaître des lettres et des syllabes déjà connues dans l’encodage où se met en place l’entraînement de la conscience alphabétique menant à la correspondance graphophonétique et, en conséquence, c’est reconnaître des unités graphiques en corrélation avec des unités phoniques. A cet égard, une syllabe est une suite de lettres qui répond à un profil graphique et phonique défini et unique dans une langue particulière. Modèle standard de fusion des lettres, la syllabe est décrite comme suite légale ou permise, c’est-à-dire une séquence de lettres ordonnées que la langue autorise et utilise de façon habituelle pour la composition des mots.
Les élèves connaissent assez mal les lettres et quasiment pas les syllabes qui forment les mots écrits, d’où les difficultés qu’ils éprouvent à reconnaître ces mots. Faute de savoir comment s’y prendre de la part des méthodes de lecture, les lettres et les syllabes font rarement l’objet d’enseignement, et surtout de la part des méthodes qui partent du langage oral pour aller vers le langage écrit ou des sons vers les lettres.

En somme, la question scientifique et pédagogique décisive est de savoir si l’opposition lettre-phonème ou graphème-phonème est justifiée. A travers elle, c’est l’opportunité de la présence de la phonologie dans l’enseignement de la lecture qui est visée.
Sous le prisme de la phonétique et de la phonologie par rapport à la langue écrite telle le français, de même qu’une lettre ne s’entend pas, mais se voit, de manière analogue un phonème ne se perçoit pas en audition, mais en vision. Dans une théorie pédagogique renouvelée de l’apprentissage de la lecture, les notions de lettre, de phonème et de graphème sont sémantiquement équivalentes et, en conséquence, intersubstituables. Leur pendant phonétique commun est son, ou, dans une perspective plus élaborée, "sonème". Ces analyses autorisent les expressions lettre-son et graphie-phonie qui sont légitimement interchangeables. Dans une conception réactualisée de la pédagogie de la lecture, graphie-phonie a pour dérivé graphème-phonème, ou graphème-sonème, issu de la théorie de la correspondance entre la graphie et la phonie ou les lettres et les sons appelée théorie de la correspondance graphophonétique. On aura noté le problème posé par le concept de phonème dans les explications qui précèdent. D’où vient la difficulté liée à l’interprétation du concept de phonème ? Le risque d’erreur d’interprétation du concept de phonème tient à sa double appartenance à la phonétique et à la phonologie, domaines autonomes de connaissances dont les dénominations ont des racines communes. D’une part, phonème a une origine qui est phonétique, puisqu’il dérive de phonie qui signifie ce qui a trait aux sons de la production de la parole ; la phonétique s’occupe des sons dont ceux des langues humaines notamment. Pour coder ces sons, elle emprunte à la phonologie son système de signes graphiques dont chacun est appelé phonème par rapport à une langue particulière et qui s’appelle alphabet, banque de données graphiques destinées à la transcription des langues du monde et dans laquelle chacune d’elles peut puiser un certain nombre de symboles suivant les nécessités de son système phonologique qui va constituer son propre alphabet. D’autre part, phonème représente une catégorie d’objet qui appartient à la phonologie qui a recours à la graphie ou à des symboles graphiques afin de matérialiser les sons du langage fournis et étudiés sur les bases de la phonétique. On perçoit la forte relation qui s’établit entre la phonétique et la phonologie.
Pour résumer, lettre et phonème d’un côté autant que graphème et phonème de l’autre sont synonymes, ce qui remet en cause l’opposition lettre-phonème ou graphème-phonème qui fonde la théorie de la correspondance graphophonologique sous-tendant le principe de conscience phonologique. A l’observation et à l’expérimentation, la phonologie ne s’avère utile ni aux enfants qui savent lire en entrant en CP, ni à ceux qui ne savent pas lire et qui vont l’apprendre. Il se comprend pourquoi des parents et des maîtres enseignent efficacement à lire aux enfants sans éprouver de besoin d’avoir recours à la phonologie.

De l’orientation pédagogique de la lecture graphie-phonie ou phonie-graphie, quelle est la pertinente ? La précision suivante est importante pour répondre.
Dans la démarche d’établissement de la correspondance entre le langage écrit et le langage oral ou entre la graphie et la phonie qui est véritablement la base de construction de l’apprentissage de la lecture, l’opposition lettre-phonème corrélée avec graphème-phonème naît de l’erreur perceptive de phonème comme catégorie relevant de l’audition et non de la vision. En effet, dans le cadre de la pensée pédagogique qui va du langage oral au langage écrit, la méthode de lecture à référence phonologique se construit sur une configuration qui n’est pas judicieuse. Le postulat de l’opposition entre lettre et phonème sur lequel repose la théorie de la correspondance lettre-phonème ou graphème-phonème dénommée correspondance graphophonologique est réfutable. A l’analyse des résultats des travaux sur l’apprentissage de la lecture en français, le mot "lettre" est appliqué aux éléments du système de transcription réelle qui n’est pas phonologique, alors que le mot "phonème" est appliqué aux éléments du système de transcription virtuelle qui est phonologique. Cela signifie qu’en termes sémiologiques, lettre s’emploie pour la forme non phonologique et, phonème, pour la forme phonologique de notation de la langue. Or, dans les deux cas, il s’agit de symboles provenant en partie ou en totalité de l’Alphabet phonétique international (A.P.I.) et, donc, graphiques et visuels. Sous ce dernier angle, comme lettre, phonème appartient au champ visuel et non au champ auditif et, par voie de conséquence, au langage écrit et non au langage oral. Il n’y a donc pas lieu d’opposer lettre et phonème quant à la représentation formelle d’une langue en l’espèce le français. Les deux concepts désignent une même réalité qui est le système alphabétique servant à coder les éléments sonores d’une langue en l’occurrence le français. La différence réside dans le statut théorique qui est plus exigeant pour phonème que pour lettre. L’un réclame un principe de transcription extrêmement cohérent et rigoureux de la langue (l’unité phonétique n’a qu’une écriture et l’unité graphique correspondante n’a qu’une prononciation), contrairement à l’autre qui peut compter plusieurs écritures pour une seule et même prononciation. Finalement, l’expression lettre-phonème ou graphème-phonème équivaut à lettre-lettre, graphème-graphème ou phonème-phonème, c’est-à-dire qu’on a affaire à une même catégorie. Comme cela se voit, l’opposition ne fait pas sens. C’est parce que les deux concepts renvoient à un même domaine qui est celui de la notation de l’écrit au moyen de signes et, dans le cas présent, de caractères conventionnels. C’est sans doute pour lever l’obstacle que phonème est identifié à son et que, vraisemblablement en réaction contre le schéma d’orientation graphème-phonème, certains chercheurs ont préféré phonème-graphème qui marque clairement une pédagogie de la lecture allant du langage parlé au langage écrit pour la théorie généralement qualifiée de graphophonologique (étonnamment plutôt que phonographique, ce qui trahit, là aussi, l’existence de problème !). Dans tous les cas, les bases rationnelles ne résistent pas à la logique argumentative ou à la démonstration par l’absurde ni ne s’accordent pas avec le fonctionnement cortical (10).
L’interrogation cruciale formulée sous-tend le concept-clé de principe alphabétique qui unit les deux ensembles de système de communication que sont la langue écrite et la langue orale engagées dans l’enseignement de la lecture.
Les deux versants complémentaires de la communication qui sont la langue écrite et la langue orale imposent l’apprentissage de la correspondance graphie-phonie à laquelle prépare le principe alphabétique qui est le trait commun le plus important entre le développement de la conscience alphabétique et le développement de la conscience phonologique issus respectivement de la théorie de la correspondance graphophonétique et de la théorie de la correspondance graphophonologique de l’approche pédagogique de la lecture.
Le principe alphabétique a pour moteur le développement de la conscience alphabétique par rapport à l’acquisition du déchiffrage des mots écrits en matière d’apprentissage de la lecture.

La terminologie la plus courante dans la communauté scientifique est celle de conscience phonologique, littéralement connaissance consciente des phonèmes. L’expression recouvre les activités valorisées dans la construction de l’apprentissage de la lecture en prenant appui sur l’analyse de la langue orale en constituants et en allant des phrases de la parole aux unités indécomposables qui sont les sons correspondant aux phonèmes qui sont les unités insécables de la langue écrite.
En substance, la conscience phonologique est la connaissance du principe d’organisation du langage oral en constituants sonores menant à la connaissance des unités les plus petites de la parole et se traduisant par des habiletés à repérer lesdites unités et à effectuer sur elles des opérations de localisation, d’observation, de comparaison, de déplacement, de suppression, de substitution, d’ajout, de combinaison, d’inversion, etc. Puis on fait correspondre les unités minimales de la parole aux unités minimales de l’écrit (11).
La conscience phonologique valorise la prééminence du langage oral sur le langage écrit. L’option repose sur le présupposé implicite inexact selon lequel l’acquisition du langage oral chez l’enfant s’accompagne de l’installation des sons de la parole et il suffit alors de construire chez lui les correspondances, régulières d’après des constats d’observations, entre les sons assimilés aux phonèmes et les lettres perçues comme graphèmes, ce qui donne lieu à une démarche pédagogique qui va des sons (phonèmes) aux graphèmes dont la configuration est phonie-graphie. Le problème est, en réalité, celui des très grandes irrégularités des correspondances entre les sons et les lettres ou phonèmes et les graphèmes qui servent à les coder dans l’état actuel non phonologique de transcription du français et surtout celui du statut de la connaissance des sons dont l’enfant est crédité ; il naît d’une certaine confusion de la connaissance empirique et intuitive, qui est celle de l’enfant, avec la connaissance fine et formelle basée sur les traits physiques distinctifs des sons de la parole propres à la phonétique et ignorés de lui qui eût été un tantinet défendable sans cependant emporter la conviction ; en effet, il n’existe pas d’attache naturelle et objective entre le langage oral et le langage écrit qui, tous, relèvent du domaine des conventions.
Très peu régulières en raison de la transcription non phonologique de la langue française contemporaine dans laquelle les lettres de l’alphabet se prononcent en fonction du contexte et de la position dans les mots, donnée tout à fait capitale méconnue des méthodes de lecture, les correspondances entre les sons et les graphèmes, qualifiées de graphophonologiques plutôt que de "phonographiques" ou "phonographologiques" en toute rigueur, sont réfutables par des arguments dont deux parmi les plus importants peuvent être rappelés :

1)       Les correspondances graphophonologiques ne sont pas cohérentes non seulement avec la logique tout court, mais encore avec la théorie     du fonctionnement du cerveau en neuroscience.

2)       Les correspondances graphophonologiques ne sont pas en accord avec la théorie des ensembles en mathématique.

Il est une régularité remarquable qui légitime par ailleurs le système de correspondances conduisant de la langue écrite à la langue orale ou de la graphie à la phonie, c’est celle de la syllabe, classique ou conventionnelle, dite invariante distributive ou séquence permise (ou légale), qui ne change pas de forme dans l’ensemble des mots où elle est présente (comme "di" dans direction, rapidité, samedi).
La régularité de la syllabe est transversale opposée à verticale. La régularité transversale fonctionne entre des mots différents de la langue et, la régularité verticale, entre l’unité graphique et l’unité phonique. La loi de la correspondance relie la syllabe graphique à la syllabe phonique. La syllabe graphique relève à la fois de la régularité transversale et de la régularité verticale. Sauf exceptions, sa forme et sa prononciation restent inchangées dans tous les mots où elle est réemployée, même si sa prononciation est souvent partagée avec d’autres syllabes (comme "no" dans notice, rénover, domino, cheminot, moineau) ; ainsi, des syllabes différentes peuvent avoir une même prononciation et dans ce cas, le facteur facilitateur de l’apprentissage réside dans la progressivité, selon des critères cohérents et rigoureux, de l’organisation du contenu pédagogique.
De par son caractère visuel en phase avec le fonctionnement cérébral, la syllabe graphique est plus accessible à la perception et à  l’attention ; son caractère transversal est, avec son caractère visuel, un moyen de faciliter l’exécution des tâches d’apprentissage. Elle est mise en évidence par la décomposition des mots écrits en séquences d’invariantes syllabiques, ce qui améliore sa visibilité et la facilité de l’apprentissage.
Ces données fondamentales du savoir construites sur les syllabes des mots écrits échappent aux méthodes de lecture et l’on imagine dans ces conditions l’état de difficulté dans lequel elles se trouvent et que démontrent les résultats scolaires actuels de l’apprentissage de la lecture.

La différenciation entre relation graphophonologique et relation graphophonétique peut être schématisée :

1)       Pour la relation graphophonologique : on fait correspondre le son ou phonème (unité phonique) à la lettre ou au groupe de lettres (unité      graphique).

2)       Pour la relation graphophonétique : on fait correspondre la lettre ou le groupe de lettres (unité graphique constituée d’un ou de plusieurs signes formant une suite légale (12)) au son ou à la prononciation (unité phonique), conformément au principe selon lequel à tout être (nouveau-né, par exemple) ou à tout objet est attribué et associé un élément d’identité qui est un nom.

La relation graphophonologique a pour point de départ de l’apprentissage de la lecture le son et, la relation graphophonétique, la lettre.
Selon le principe de correspondance graphophonologique, un mot écrit représente un mot oral connu du sujet parlant ; la tâche revient à relier le mot oral connu au mot écrit non connu (rappelons que par rapport à la démarche menant de la langue orale à la langue écrite, le schéma lettre-phonème ou graphème-phonème est contradictoire), et c’est le moyen d’atteindre ce but qui s’avère très compliqué par la procédure qui conduit de l’oral à l’écrit, parce qu’elle n’est pas respectueuse du mécanisme de l’élaboration cérébrale et mentale du matériel pédagogique.
D’après le principe de correspondance graphophonétique, le système nerveux central élabore progressivement les unités graphiques du mot écrit, lesquelles sont les lettres et les suites de lettres permises ou légales (suites conformes au modèle classique de décomposition en syllabes des mots écrits du français qui sont associées chacune à une unité phonique) ; puis il synthétise ces unités pour construire le mot, le tout en relation avec la prononciation voire avec le sens comme le prône également Stanislas Dehaene. D’où la très grande importance de la lecture à haute voix. Il est une compétence tout à fait essentielle de déchiffrage, c’est la construction des syllabes, permises par définition, qui, de ce fait, sont, par leur rôle, des opérateurs distributifs sur les mots écrits. Dans le même ordre d’idées, une lettre représente un faisceau de fonctions neurophysiologiques contrôlées par le système nerveux central ; c’est la connexion directe des fonctions neurophysiologiques au système nerveux central qui valide le principe de correspondance graphophonétique, c’est-à-dire le système de règles de relation entre la lettre et le son ou la graphie et la phonie. La neuroscience, la cogniscience et la linguistique servent de fondements à la théorie de la correspondance graphophonétique. Ces sciences sont présentes aussi dans les travaux théoriques de correspondance graphophonologique, mais les interprétations, par ces travaux, des résultats qu’elles apportent sont divergentes et en amont passibles de critiques sous l’angle de la science et de la méthodologie de la recherche scientifique.

Le concept de conscience alphabétique, en lien avec le principe des correspondances entre les lettres de l’alphabet du français et les réalisations phonétiques habituelles, caractérisées de graphophonétiques, se pose en antithèse du concept de conscience phonologique.
Dans un cas, l’activité d’apprentissage de la lecture s’enracine dans le langage parlé et, dans l’autre, elle s’ancre dans le langage écrit. Les explications de cette différence d’approche sont d’ordre scientifique. Les neurones s’activent pour les éléments graphiques (et la démarche procède des lettres vers les prononciations associées), mais pas pour les éléments phonétiques en l’occurrence les éléments phonologiques en matière d’apprentissage de la lecture. Par rapport à cette dernière proposition, en anticipant sur les développements à venir, il y a lieu de préciser qu’en termes de théorie des ensembles en mathématique, l’hypothèse de relations régulières des correspondances graphophonologiques entre les deux systèmes de communication que sont le langage oral et le langage écrit est, en majeure partie, fausse. Le raisonnement est construit sur le présupposé théorique implicite que la langue française est transcrite phonologiquement et qu’il y a correspondance trait pour trait entre l’oral et l’écrit, ce qui n’est pas vrai. Or, même si la langue française était transcrite phonologiquement, le postulat de la correspondance graphophonologique ne mériterait pas de crédibilité, dans la mesure où, réaffirmons-le, le lien n’est pas naturel et objectif entre les éléments de l’oral et ceux de l’écrit, mais conventionnel, ce qui exclut l’hypothèse de relation de type biunivoque impliquée par les correspondances graphophonologiques visées et demande un traitement conséquent qui s’avère à caractère alphabétique et syllabique fondé scientifiquement sur la théorie des correspondances graphophonétiques validée plus spécifiquement par la neuroscience.

On étudiera, dans ce qui va suivre, le déficit du principe de la conscience alphabétique et syllabique et les difficultés de déchiffrage en lecture qu’il génère. En raison de la nature et du fonctionnement des langues humaines, le développement de la conscience alphabétique et syllabique des mots revêt une importance toute particulière dans la capacité de déchiffrage en lecture. Le processus de construction de l’apprentissage de la lecture part successivement de la conscience alphabétique et syllabique. La conscience alphabétique et syllabique est une composante-clé des bases élémentaires et un préalable essentiel à l’apprentissage de la lecture. La conscience alphabétique et syllabique se définit comme capacité à repérer les lettres de l’alphabet et les syllabes, dites invariantes distributives, dans les mots. Au regard de l’apprentissage de la lecture, c’est principalement l’habileté à distinguer les lettres alphabétiques et les syllabes dans les mots écrits de la langue. Habileté qui s’accompagne de l’acquisition des règles de réalisations phonétiques des mots à travers celle des  règles de prononciations des unités alphabétiques et syllabiques qui les constituent.
Le principe de conscience phonologique qui prévaut dans les méthodes de lecture à base de référence fondée sur les éléments sonores du langage oral est contestable pour plusieurs motifs, dont le principal est l’activation du cerveau pour l’apprentissage de la lecture. L’apprentissage de la lecture est focalisé sur le langage oral, plutôt que sur le langage écrit en conformité avec le fonctionnement du cerveau, et mélange indûment deux systèmes de transcription de nature différente qui est phonologique et non phonologique. Antithèse de conscience phonologique qui conçoit à tort l’apprentissage de la lecture essentiellement à partir de la langue parlée, conscience syllabique renvoie à la fois à la langue parlée et à la langue écrite. Dans son approche, elle préconise d’abord une discrimination des syllabes des mots de la langue parlée et ensuite une discrimination des syllabes des mots de la langue parlée en liaison avec les syllabes des mots de la langue écrite. La notion de syllabe au regard de l’apprentissage de la lecture concerné directement par la langue écrite implique deux aspects fondamentaux de cette dernière qui sont l’assemblage des lettres et la structure interne des mots.
Au vu de la nature et du fonctionnement en particulier des langues humaines écrites et du cerveau, les méthodes de lecture doivent inscrire ces dimensions au centre du processus d’apprentissage. Mais, ce n’est malheureusement pas le cas, car elles ne sont pas l’objet de leurs soucis ; de surcroît, leurs conceptions théoriques ne le favorisent pas. Dans ces conditions, elles renferment immanquablement de grosses difficultés. C’est le lot de la plupart des méthodes actuelles, marquées par les bilans de l’apprentissage de la lecture peu satisfaisants que l’on sait et par l’incertitude scientifique qui pèse sur les travaux théoriques sous-jacents étayés de références au langage oral auquel est rattachée la phonologie de manière artificielle pour autant que celle-ci entretient des relations surtout avec la notation de la langue écrite. La phonologie est pourvoyeuse de ressources pour une transcription mieux adaptée à une langue humaine. Dans ce cas, elle équipe la langue d’un alphabet, phonologique, de nature graphique, qui, par là même, le conforme au fonctionnement cérébral et qualifie pour l’enseignement la méthode de lecture qui l’emploie.

De façon rigoureuse et cohérente, le principe de conscience syllabique conduit essentiellement au traitement de la discrimination des syllabes dans les mots oraux dans une première phase préparatoire et les mots écrits dans une deuxième phase. Dès que les élèves ont acquis la capacité d’identifier les syllabes dans les mots parlés (par exemple au moyen de comptage des syllabes phonétiques sur les doigts ou en scandant les mots parlés), le travail consiste, dans un premier temps, à leur faire prendre conscience qu’à chaque syllabe orale ou unité phonétique est associée une syllabe écrite (bien que ce ne soit pas systématiquement le cas) ou unité graphique ; et, dans un deuxième temps, à travers des exercices de lecture élaborés avec le plus grand soin, de mettre en relation les unités graphiques et les unités phonétiques, selon une démarche qui va des unités graphiques aux unités phonétiques conformément au fonctionnement des circuits neuronaux. Ce mécanisme, qui est la première étape de construction du code alphabétique, mobilise la correspondance graphophonétique à ne pas confondre avec la correspondance graphophonologique puisque les deux systèmes de correspondances ne sont pas construits sur les mêmes justifications scientifiques.

Concept tout à fait essentiel de l’enseignement et de l’apprentissage de la lecture, le principe alphabétique a, comme on l’a vu précédemment, deux définitions opposées dont l’une relève de la phonologie et, l’autre, de la neuroscience, de la cogniscience et de la linguistique.
Celle qui est inspirée de la phonologie et dont l’orientation pédagogique conduit, schématiquement, des sons aux lettres (entendre phonèmes …) ou de la langue orale à la langue écrite selon les uns, des lettres aux sons d’après les autres, des sons aux lettres ou des lettres aux sons pour certains (13), résulte d’énoncé d’observation mal interprétée, suivant laquelle « l’enfant connaît » sa langue puisqu’il la parle, et il faut à ce moment-là aller du connu vers l’inconnu en l’occurrence le français parlé vers le français écrit. L’orientation applique le principe de correspondance graphophonologique. La théorie de la correspondance graphophonologique et du développement de la conscience phonologique repose sur des présupposés de départ qui ne sont que très partiellement exacts :

1)       L’enfant connaît les sons ou phonèmes de sa langue.

2)       Les relations sont régulières entre les sons et les lettres ou graphèmes.

Le lien reste quelque peu confus entre son, lettre, graphème et phonème et ce qui s’avère superflu est phonème et graphème induits par la phonologie et inutiles à l’apprentissage de la lecture du français actuel.
Celle qui est issue de la neuroscience, de la cogniscience et de la linguistique et dont l’orientation pédagogique mène des lettres (comprendre celles de l’alphabet, tant non phonologique que phonologique) aux sons correspondants, ou de la langue écrite à la langue orale, découle du mode de fonctionnement du cerveau, de la pensée et de la langue écrite qui est proprement à apprendre à lire. L’orientation répond au principe de correspondance graphophonétique.
L’approche pédagogique centrée sur la phonologie se récuse en elle-même et également sur la base du postulat largement erroné du principe de correspondance graphophonologique ainsi que sur la base des bilans scolaires en lecture qui sont l’objet de bien des polémiques, sans mentionner son coût attentionnel ou mémoriel énorme, c’est-à-dire les dépenses en énergie mentale induites par ce modèle. Comme la théorie du fonctionnement du cerveau en neuroscience et la théorie de l’apprentissage appliqué à l’éducation en cogniscience tout particulièrement, la théorie des ensembles en mathématique permet de repousser la pédagogie de la lecture à fondements phonologiques et la théorie de la correspondance graphophonologique et du développement de la conscience phonologique. La validité du mécanisme des relations graphophonologiques des éléments du langage oral et du langage écrit est contredite par la théorie des ensembles appliquée aux relations entre le langage oral et le langage écrit.
La démarche pédagogique fondée sur la neuroscience, la cogniscience et la linguistique se justifie notamment par les meilleurs résultats scolaires finlandais en lecture ainsi que par ceux de parents français qui font apprendre à lire à leurs enfants.

L’assemblage des lettres travaillé dans le cadre de la construction de l’apprentissage des correspondances entre les lettres et les sons débouche sur l’accès à la structure interne des mots écrits et conditionne l’apprentissage de leur déchiffrage.
Ces acquisitions fondamentales éliminent en elles-mêmes les problèmes de déchiffrage, de compréhension, d’orthographe, d’illettrisme et de dyslexie générés également par le principe de correspondance graphophonologique et, en définitive, par les méthodes à référence phonologique (méthodes phonologiques, phonétiques, phoniques, phonémiques, graphophonologiques ...) autant que par les méthodes globales et dérivées (méthodes semi-globales ou méthodes mixtes, méthodes interactives, méthodes intégratives, méthodes naturelles …, lesquelles caricaturent, stigmatisent et ostracisent, par insuffisances d’assises théoriques, la dimension de déchiffrage dans le parcours d’apprentissage de la lecture).

Deux lacunes sérieuses, entre autres variables, rendent compte de l’impact mitigé de l’immense majorité des méthodes de lecture :

1)       Les méthodes de lecture ne font pas prendre conscience des changements de réalisations phonétiques des lettres suivant l’ordre, le contexte et la position dans les mots écrits (la remédiation se trouve dans l’entraînement à la correspondance entre les lettres et les sons ancrées dans la combinatoire mobilisant le système des lettres de l’alphabet utilisé pour coder la langue).

2)       Les méthodes de lecture ne font pas acquérir le repérage et la différenciation des syllabes dans les mots écrits (la solution réside, en aval, dans la décomposition des mots en syllabes et le développement de l’automatisation de la capacité de déchiffrage des mots en lecture et, en amont, dans l’enseignement de la combinatoire).

Au vu des caractéristiques phonétiques des lettres et des syllabes des mots de la langue française écrite, les compétences de traitement des lettres, des syllabes et des mots ne sont pas correctement construites. En bref, les méthodes de lecture n’appliquent pas les traitements phonétiques convenables aux lettres dans les mots.
Comme les méthodes globales et apparentées à l’influence desquelles elles n’ont pas totalement échappé, les méthodes à référence phonologique, qui entrent dans l’apprentissage par-dessus tout par le sens de texte, se heurtent aux difficultés de décodage des mots écrits et tentent de s’appuyer également sur des « stratégies » (contexte, inférences …) pour dépasser l’obstacle. Or, c’est à l’intérieur et non à l’extérieur des mots écrits que se trouve la solution adaptée. La solution n’est pas dans le sens, le contexte, la prise d’indices, le repérage de la première lettre et/ou la dernière lettre de mot, etc., mais dans le principe et la conscience alphabétiques, à savoir l’organisation et le fonctionnement des mots écrits, la différenciation et la localisation des lettres et des syllabes, l’ordre des lettres et des syllabes, la position des lettres les unes par rapport aux autres, la position des syllabes, les réalisations phonétiques des syllabes menant à celle des mots écrits.
Néanmoins, sur le second point, une étude de l’Observatoire national de la lecture recommande de « faciliter le décodage en rendant explicites les unités syllabiques … » des mots de forme phonologique et des mots de forme orthographique.

L’exigence pédagogique et pratique de décomposer en syllabes, pour l’apprentissage du décodage, également les mots écrits ne s’est pas dérobée à l’Observatoire national de la lecture. L’habileté de décoder les mots est la première étape incontournable du processus d’apprentissage de la lecture. La compétence de décodage passe par l’encodage ou l’acquisition notamment des lettres de l’alphabet et par la capacité d’identifier les syllabes dans les mots. Le premier intérêt fondamental de Livret 1a. Lettres de l’alphabet tient à la possibilité qu’il offre d’optimiser le traitement de la connaissance de l’alphabet du français actuel ; le deuxième intérêt fondamental réside dans le moyen qu’il donne pour acquérir la notion de syllabe : les mots choisis sont des polysyllabes qui sont l’occasion de dénombrer leurs constituants syllabiques et, au travers du comptage même, de prendre conscience de ce que c’est qu’une syllabe (généralement, suite linéaire de lettres ordonnées et prononcées d’une seule émission vocale ou correspondant à une unité phonique de la parole). De cette manière, la notion de syllabe est intégrée à travers la présentation des mots découpés précisément en syllabes ainsi qu’à travers l’organisation des mots en syllabes.
L’importance particulièrement déterminante de la syllabe pour l’apprentissage de la lecture est  désormais établie. A l’instar de chaque lettre de l’alphabet, chaque syllabe spécifique de mot du français est employée dans la forme orthographique de mots différents, et c’est la reconnaissance des syllabes de mot connues pour avoir été apprises auparavant qui donne la possibilité de reconnaître et de lire correctement n’importe quel mot de la langue. Livret 1a. Lettres de l’alphabet apporte cette connaissance en amont, incontournable, tandis que Livret 1b. Assemblage des lettres et Apprendre à lire en CP affinent les connaissances dont l’acquisition permet aux élèves de s’approprier la reconnaissance et l’identification des syllabes conduisant à celles des mots, c’est-à-dire à la lecture des mots telle qu’elle est prévue dans le programme de 2008 du Ministère de l’Éducation nationale.
La correspondance graphophonétique offre la possibilité de construire les syllabes standards, unités graphiques en corrélation avec les unités phoniques associées, lesquelles syllabes standards ont la propriété tout à fait fondamentale d’être remobilisées dans la construction de mots écrits différents. L’enfant qui traite les mots écrits y reconnaît les unités graphiques standards déjà connues au regard des unités phoniques correspondantes. C’est de cette manière qu’il parvient à reconnaître et à identifier correctement les mots écrits, familiers et nouveaux. Par conséquent, l’enfant n’a pas à constituer de lexique mental particulier pour être capable de lire les mots écrits (14). Le vocabulaire en lui-même ne représente pas une dimension déterminante de l’acquisition de la compétence de lire les mots écrits, sinon des étrangers ne pourraient pas apprendre à lire en français dans leur pays.
La syllabe est une règle générale de construction de l’unité graphique et de prononciation corrélative, et c’est à ce titre qu’elle se doit d’être parfaitement apprise et connue afin d’être reconnue dans les mots en lecture. Le travail de construction et de mise en place des syllabes conduit à l’acquisition d’un vocabulaire étendu dans la méthode linguistique de lecture, pour autant qu’il s’effectue sur les mots écrits de la langue dans une pensée pédagogique qui allie le code, la prononciation et le sens.

Pour des raisons futiles (l’absence de signification ou de sens), le principe de conscience phonologique évacue non seulement l’enseignement des lettres de l’alphabet comme dans la plupart des méthodes de lecture, mais encore celui des syllabes, ce qui, du point de vue du fonctionnement cérébral, cognitif et langagier, constitue un des défauts les plus graves de la conception pédagogique de la lecture fondée sur la phonologie. L’idée qui consiste à croire que l’on peut apprendre à lire une langue quelconque, y compris la langue maternelle, sans passer par l’acquisition préalable de l’alphabet utilisé pour sa transcription ainsi que par celle des invariantes syllabiques, se trompe par rapport au fonctionnement du cerveau, de la cognition et des langues humaines.
En phase avec le fonctionnement cérébral, la méthode de lecture la meilleure est celle qui est construite sur la base du développement de la conscience alphabétique et de la conscience syllabique et donc sur la mise en place des correspondances entre les unités graphiques et les unités phonétiques, ou relations graphophonétiques. C’est-à-dire sur une solide édification du principe alphabétique, au sens propre du terme qui est non phonologique pour le français contemporain et compatible avec le mode de fonctionnement du système de traitement de l’information pédagogique.

Le déficit de la conscience syllabique des mots écrits est une carence profonde de la très grande majorité des méthodes de lecture. La situation générale actuelle de l’apprentissage de la lecture reflète cet état de fait.
Les mots écrits se différencient et se mémorisent par les profils de leurs syllabes et par leur prononciation. Les mots écrits se mémorisent à l’ordre des lettres et aux réalisations phonétiques correspondantes, car au vu de la nature et du mode de fonctionnement des langues humaines, il ne saurait en être autrement ; or, les méthodes de lecture ne tiennent pas compte de cette dimension.
L’ordre des éléments graphiques des mots a une fonction distinctive comme dans le mot "faible" opposé à "fiable" et en négligeant cet aspect d’un intérêt tout particulier, les méthodes de lecture sont devenues non valides en termes de neuroscience pour l’enseignement. La conscience syllabique est la solution pertinente et optimale en ceci qu’elle est conçue et bâtie sur le principe de relation, la combinatoire, répondant au mécanisme de fonctionnement du cerveau.
A travers une connaissance fine des syllabes des mots écrits, c’est la reconnaissance et l’identification de ces derniers qui sont acquises. Ainsi apparaît la nécessité absolue d’un travail qui s’affine sur l’appropriation de la différenciation syllabique des mots écrits dans la construction de l’apprentissage de la lecture.
Le niveau de maîtrise qui détermine la vitesse de lecture et les performances en compréhension de ce qui est lu dépend très fortement du niveau de maîtrise de la différenciation syllabique des mots écrits. La maîtrise de la perception des syllabes à l’intérieur des mots écrits est une étape tout à fait décisive du processus d’apprentissage de la lecture et doit être sérieusement travaillée. Le principe reste valable autant pour une langue transcrite phonologiquement que pour une langue non transcrite phonologiquement, parce que ce qui est profondément en jeu dans l’étude des syllabes mettant en œuvre la correspondance graphophonétique construite sur la combinatoire par rapport à l’apprentissage de la lecture, c’est le système d’organisation et de fonctionnement des mots écrits (étant bien entendu que les mots écrits codent les mots prononcés) en relation avec le fonctionnement du cerveau. L’acquisition d’une bonne maîtrise de la lecture demeure subordonnée à celle d’une bonne maîtrise du système d’organisation et de fonctionnement des mots écrits.

Voici l’étude d’un exemple qui illustre l’impératif de connaître l’assemblage des lettres ainsi que l’organisation et le fonctionnement syllabiques des mots écrits dans l’apprentissage de la lecture. Elle porte sur la manière de faire apprendre à l’enfant à lire la lettre "u" minuscule en script du mot "nouveau". D’abord, dans la lecture de "nouveau", "u" ne se prononce pas individuellement. Ensuite, en tant que lettre, "u" se prononce en fonction du contexte et de la position. Enfin, la production de "u" est liée à celle de la syllabe dans laquelle elle est incorporée. Le mode de découpage syllabique traditionnel des mots écrits du français postule deux unités graphiques "nou" et "veau" dans "nouveau" répondant à deux unités phonétiques [nu] et [vo] de la parole dont les équivalences phonologiques sont /nu/ et /vo/. Qu’il s’agisse d’unités de forme phonétique [nu] et [vo] ou phonologique /nu/ et /vo/ ou graphique et plus exactement orthographique "nou" et "veau", on a affaire à des fusions qui sont des séquences d’éléments abstraits et conventionnels qui, de ce fait, impliquent et représentent des règles, générales. En bref, on pose implicitement que le mot est formé de lettres et de syllabes organisées selon un ordre linéaire, nécessaire et obligatoire. Le point capital à noter est que l’instructeur fait prendre conscience à l’enfant plus ou moins explicitement de la suite ordonnée "eau" de "nouveau", par exemple, composée des lettres de l’alphabet e, a, u, qui se réalisent [o]. C’est cette convention fondamentale, règle générale, qui est à intégrer par l’enfant à des fins de réinvestissement dans d’autres mots écrits du français tels "beaucoup", "poireau", "sceaux", "ciseaux", parce que les séquences canoniques de lettres de la langue sont communes à de nombreux mots du corpus lexical. En effet, l’unité graphique, correspondance de l’unité phonétique, est une suite standard de lettres ordonnées qui a la propriété d’être reproduite dans différents mots du champ lexical de la langue. Par conséquent, l’enfant doit pouvoir s’approprier ces opérateurs distributifs des mots soit à l’aide de l’accompagnement d’un instructeur, soit tout seul par tâtonnements dans l’hypothèse de construction par lui-même de son savoir (dans une vision socioconstructiviste de la connaissance), pour accéder à la compétence en lecture. Dans tous les cas de figure, l’apprentissage passe forcément par l’aptitude au traitement de l’assemblage des lettres ainsi qu’au traitement de l’organisation et du fonctionnement syllabiques du mot écrit en lien avec l’organisation du mot prononcé. C’est-à-dire par la mise en place du système de correspondance graphonphonétique bâti sur le développement de la conscience alphabétique.
La maîtrise de l’assemblage des lettres menant à l’organisation et au fonctionnement syllabiques des mots écrits est le premier point de passage obligé de l’accès à la maîtrise de la lecture. Grâce à l’éminente pertinence de ces bases fondamentales et indispensables, le processus d’apprentissage de la lecture est accéléré.
Il y a convergence entre la plupart des chercheurs pour dire que la base de la lecture est les mots. Les méthodes de lecture ne mettent pas en place des traitements adéquats des mots écrits consistant en décomposition syllabique des mots et en formulation des règles de prononciation des syllabes. En effet, les méthodes de lecture ne décomposent pas les mots écrits en syllabes à des fins de décodage et d’identification. La notion pédagogique essentielle de règle demeure une ébauche intuitive et, en conséquence, non traitée correctement et efficacement. Pour être formulées avec pertinence et précision, les règles en matière d’apprentissage de la lecture doivent porter sur les syllabes des mots écrits. Or, les pédagogiques de la lecture n’intègrent pas le travail sur les syllabes des mots écrits. L’énonciation des règles de prononciation des mots écrits relativement à leur identification est alors laissée dans l’ombre.
Dans la première étape décisive de sa démarche, la méthode linguistique de lecture se focalise sur l’organisation et le fonctionnement des unités qui constituent les mots écrits et c’est l’une de ses plus grandes originalités. La démarche comporte la combinatoire, impliquée par la syllabe. La combinatoire consiste en la mise en œuvre des règles graphiques et phoniques qui sous-tendent la construction des mots du stock lexical de la langue.

Une remarque relative à l’évaluation de l’efficacité de la procédure de développement de la conscience phonologique va clore le sujet. L’évaluation de bilan ne saurait ignorer le fait scientifiquement avéré suivant : la correspondance graphophonologique est fondée sur une hypothèse initiale qui est fausse (la langue française est transcrite phonologiquement …). Au terme d’un examen particulièrement attentif sous le prisme de la neuro-cogni-linguistique, la mise en place de la conscience des phonèmes et plus spécifiquement celle des manipulations des éléments phonologiques du langage oral se révèlent très complexes et réellement fort peu utiles à l’enseignement et à l’apprentissage de la lecture ; il est d’ailleurs possible de comparer sur ce point les opérations de manipulations (localisations, suppressions, ajouts, associations, inversions, substitutions … des lettres dites phonèmes et des syllabes phonétiques dans différentes positions à l’intérieur des mots oraux mélangés avec les mots écrits dont les éléments constitutifs n’ont pas les mêmes propriétés structurelles et fonctionnelles) des constituants du langage oral avec le concept fort porteur d’invariante distributive qui est central dans le développement de la conscience syllabique et qui travaille les syllabes ou unités graphiques au sein des mots écrits en corrélation avec les unités phonétiques des mots oraux correspondants. De par leur grande complexité surtout pour de jeunes enfants débutants, les activités de manipulation des segments du langage parlé provoquent de lourdes fatigues chez eux pour un travail dont l’impact positif laisse intimement dubitatif à la lumière du fonctionnement du cerveau, de la cognition et du langage en l’occurrence le français écrit.
L’étude des bilans actuels de l’apprentissage de la lecture à base de développement de la conscience phonologique (comme les résultats d’évaluation de la DEPP ou ceux des enquêtes internationales PISA) confirme le scepticisme suscité par l’efficacité potentielle de cette procédure. Le succès non démenti des parents qui enseignent à lire à leurs enfants va dans le sens d’une confirmation de cette thèse.
Mais, le plus important est la réfutation en elles-mêmes des conceptions scientifiques sous-tendant les pédagogies de la lecture fondées sur le langage oral et l’entraînement à la conscience des phonèmes qu’il a induit.

D’autres principales objections opposables au modèle conceptuel de conscience phonologique, qui participe de ce qu’on a appelé « Observation Réfléchie de la Langue » inspirée de la « grammaire de texte » et dont les bilans ne sont pas concluants au vu des performances scolaires obtenues et des controverses soulevées, sont l’impossibilité d’organisation et de progression réelles du contenu pédagogique qui a conduit au remplacement, par des albums, des manuels scolaires d’apprentissage de la lecture, tous facteurs qui concourent aux résultats peu probants qui n’ont pas cessé d’être débattus plus particulièrement au cours de ces dernières décennies. De plus, un problème loin d’être mineur est le passage des symboles phonétiques ou phonologiques en tant que tels dits sons ou phonèmes aux prononciations dans la chaîne articulatoire codée par la syllabe et le mot écrits. En ce sens, le manque de cohérence suivant est un signe révélateur de déficience de la démarche : en général, le principe de conscience phonologique valorise la décomposition syllabique des mots oraux, mais laisse dans l’oubli celle des mots écrits ; un autre indice de faiblesse certaine est qu’au lieu d’utiliser les syllabes, issues des manipulations effectuées, pour former les mots du français, on les emploie plutôt pour fabriquer des « non-mots » ou « pseudo-mots » (qui exclut le point tout à fait central qui est l’organisation et le fonctionnement des syllabes …). La nécessité de séparation en syllabes des mots en matière d’apprentissage de la lecture apparaît impérative pour des motifs d’ordre scientifique et pédagogique. Le principe de conscience phonologique a mis en quelque sorte de côté la segmentation syllabique des mots écrits et, ce faisant, a laissé à l’abandon les règles phonétiques incontournables qui régissent les prononciations de leurs unités constitutives, ce qui prive en majeure partie les méthodes, affiliées à l’orientation phonologique, de l’éligibilité comme outils pédagogiques de lecture.
Le découpage syllabique connoté phonologiquement permet-il celui des mots écrits ? Oui, mais de manière très partielle, presque limitée aux mots à structure syllabique relativement simple formée d’une ou de deux consonnes suivies d’une voyelle, et voilà pourquoi les méthodes de lecture à connotation phonologique mettent difficilement les élèves à l’abri des problèmes de décodage.
La conscience phonologique se développe sur trois principaux points d’appui qui sont les syllabes, les rimes et les phonèmes, lesquels reposent sur une pensée pédagogique à contenu phonologique qui n’est pas en harmonie avec le fonctionnement des réseaux neuronaux. Ils sont si compliqués à mettre en place que les programmes sont rarement bouclés et solidement assimilés (15), et, les résultats, méticuleusement évalués. La diversité et l’efficacité très relative des méthodes de lecture montrent que leur évaluation est sinon inexistante, du moins peu fiable.
L’erreur originelle et fondamentale est dans la conception pédagogique à caractère phonologique de la lecture. La pédagogie de la lecture à assises phonologiques n’est pas conçue en particulier d’après le mode de fonctionnement du cerveau et de la langue française écrite, et c’est ce que tendent à démontrer les difficultés de décodage qu’éprouvent beaucoup d’élèves et qui sont un sujet de préoccupation pour les enseignants. A titre comparatif, les enfants ayant appris à lire à la maison avec le soutien familial qui utilise généralement une méthode non phonologique ne sont pas confrontés aux difficultés de déchiffrage en lecture.
Une substitution de la pédagogie à contenu alphabétique à la pédagogie à contenu phonologique éviterait aux enfants bien des ennuis d’apprentissage de la lecture. Le principe de conscience phonologique requiert l’entrée dans la lecture par des phrases du langage parlé, ce qui pose question pour autant qu’on est loin de l’apprentissage de la lecture dont l’objet spécifique est le langage écrit. En outre, dans la perspective du langage parlé, le recours indispensable à la poésie pour faire connaître, grâce à l’attaque et à la rime de la syllabe, les sons devenus des phonèmes est problématique en ce que, ne sachant pas lire, les enfants n’ont pas accès à cet outil qui leur est proposé et dont l’opportunité pour l’apprentissage de la lecture paraît discutable (les parents constituent, là encore, un contre-exemple, puisqu’ils ne font pas appel spécialement à la poésie pour enseigner à lire à leurs enfants ni à l’écriture sur laquelle les tenants de la  pédagogie de la lecture à contenu phonologique placent un très fort accent dans une conception de l’apprentissage nécessairement simultané de la lecture et de l’écriture … que bien des maîtres n’associent nullement dans leurs pratiques pédagogiques).
Le développement de la conscience phonologique se réalise sur les manipulations des constituants sonores du langage oral plutôt que sur les constituants alphabétiques du langage écrit directement impliqué dans l’apprentissage de la lecture. En somme, l’entraînement à la conscience phonologique se préoccupe davantage encore du traitement du langage oral que du traitement du langage écrit. Finalement, le contenu matériel de l’enseignement est peu adapté au but et éloigné de l’objet de la connaissance nécessaire à la construction de l’apprentissage de la lecture.
La construction de l’approche phonologique est en soi une réfutation des méthodes de lecture y inclus l’approche syllabique.
La perspective du Rapport N° 2005-123 de novembre 2005 sur l’apprentissage de la lecture à l’école primaire, fruit d’une réflexion collective de l’Observatoire national de la lecture, de l’Inspection générale de l’Éducation nationale et du Groupe d’enseignement primaire, au Ministre de l’Éducation nationale, constitue des recommandations en faveur de nouvelles orientations du programme pédagogique de la lecture (ONL, Publications 2005). Les points d’ancrage de ces nouvelles orientations pour l’école maternelle sont « pédagogie du langage oral, conscience phonologique, construction du principe alphabétique, graphisme ». Ces composantes sont-elles pertinentes et susceptibles de mettre fin aux difficultés à l’origine des nouvelles orientations ? Les explications antérieures incitent au doute ; en effet, mis à part le développement du langage oral, les autres composantes sont récusables sous l’angle de la neuroscience, de la cogniscience et de la linguistique. D’ailleurs, le principe de la liberté d’enseignement promulgué en 2005 et la circulaire signée en 2006 suivie du nouveau programme de 2008, sans parler du bilan des pratiques en cours dans de nombreux établissements scolaires depuis une dizaine d’années déjà qui ne les valide pas non seulement à travers les performances en lecture, mais encore à travers la qualité d’acquisition de l’orthographe, ne vont pas dans un sens favorable aux recommandations en question même si ces dernières instructions ministérielles, celles de 2006 et de 2008, n’ont pas empêché de mettre en place des formations à la pédagogie phonologique dans bien des équipes de circonscriptions de l’Éducation nationale. Les critiques longuement développées dans le Rapport par l’ONL des pratiques des maîtres renvoient au fossé qui se creuse entre les principes de la pédagogie phonologique et les pratiques en cause et, en définitive, aux difficultés de mise en application de ladite pédagogie.

Cela posé, un fait de portée scientifique et méthodologique considérable au sujet des recommandations est d’« Élaborer un programme national de formation initiale consacré à l’apprentissage de la lecture … » par une procédure caractérisée de « démarche phonologique », en termes théoriques et non purement descriptifs comme c’est le plus souvent le cas dans le secteur de la lecture. L’idée de définir un programme unique et une méthode unique pour toute la France n’est pas banale dans un système éducatif où le poids de la multiplicité et de la diversité des méthodes de lecture a dû faire intervenir les pouvoirs publics pour libéraliser par la loi  les pratiques souvent portées par des mouvements pédagogiques, malgré l’exemple de la Finlande vieux d’un demi-siècle voire de la France successivement en 2006 et 2008. L’hypothèse de l’existence d’une seule méthode de lecture pour tout un pays comme en Finlande est validée par la science et illustrée par chaque inventeur en France autant qu’ailleurs qui n’en conçoit et n’en propose qu’une seule à destination de l’ensemble de tous les utilisateurs potentiels aux différences individuelles indéniables. L’ONL admet implicitement l’hypothèse émise à travers la « démarche phonologique », comme le Ministère de l’Éducation nationale avec la méthode synthétique prônée dans la circulaire de 2006 ou dans le programme de 2008. En la formulant ouvertement, le Ministère de l’Éducation nationale et l’ONL devront dénoncer la pluralité actuelle des méthodes de lecture en concurrence les unes avec les autres. Leur nombre est en lui-même une contradiction par rapport à la rationalité scientifique. Au nom du principe de non-contradiction, la science ne peut pas avaliser deux méthodes qui s’opposent dans un même domaine sur un point précis ; l’une d’elles est forcément moins défendable scientifiquement que l’autre. Entre des méthodes de lecture rivales, la préférée est la moins irréprochable en termes de validité théorique et pratique.
Les premiers apprentissages de la lecture se mettent en place à l’école maternelle. Sur les quatre principales composantes de l’apprentissage de la lecture que comporte l’approche phonologique, trois (le développement de la conscience phonémique, la construction du principe alphabétique, l’installation du graphisme) n’en sont pas neuroscientifiquement opportunes et l’insuffisance des résultats était alors prévisible, celle que l’on a exposée plus tôt, parce que les composantes ne sont pas de nature à permettre la construction solide des compétences essentielles. Par leur diversité, les méthodes de lecture se récusent tacitement, ce que montre à l’évidence l’approche phonologique par rapport à toutes celles qui l’ont précédée et qui sont contestées à travers son élaboration même.
L’ONL (Publications 2005) justifie sa réfutation des méthodes syllabiques : « … les méthodes de lecture syllabiques traditionnelles qui partent de l'idée que p + a = pa est le point de départ de l'apprentissage de la lecture ne peuvent être retenues en l'état ». Les méthodes de lecture, y compris les méthodes de lecture syllabiques traditionnelles, doivent être examinées en fonction du mode de fonctionnement du cerveau en particulier, ce que n’a pas fait l’ONL et qui ne leur aurait pas valu d’être récusées au même titre que les autres méthodes de lecture. Validées par la neuroscience dans le principe général de leur démarche qui chemine de la graphie à la phonie ou des lettres aux sons, elles sont à concevoir suivant la nature et le fonctionnement du cerveau, de la pensée et de la langue française écrite. Quant au second reproche selon lequel « Elles omettent en effet tout le processus qui conduit l'enfant à pouvoir analyser la parole en unités élémentaires » qui leur est fait par l’ONL, il n’est pas fondé du point de vue de la neuroscience ; le cerveau ne construit pas l’apprentissage de la lecture en prenant appui sur l’analyse du langage oral en unités minimales phoniques, c’est-à-dire en partant de l’auditif, mais en prenant appui sur le langage écrit qui est l’objet même de l’apprentissage de la lecture et plus exactement sur les unités minimales graphiques, c’est-à-dire en partant du visuel (tous les scientifiques partagent la conception que l’activité d’apprentissage de la lecture commence par la perception de l’information visuelle, de là l’importance de la place donnée à la dimension visuelle dans les travaux de recherche). Sur l’aspect visuel précisément qui corrobore les analyses faites au bénéfice de la méthode syllabique, les extraits cités reprennent immédiatement : « … pour comprendre comment fonctionnent les associations graphèmes-phonèmes, les élèves doivent préalablement avoir pris conscience que la parole peut être segmentée en unités (mots, syllabes, phonèmes) et que les plus petites de ces unités (phonèmes) ont pour contrepartie des lettres ou des groupes de lettres (les graphèmes) ». L’expression « graphèmes-phonèmes » renvoie, sans le formuler, à la démarche syllabique dans sa spécificité qui consiste à procéder de la graphie vers la phonie conformément au mode de fonctionnement cérébral. Constatons dans la dernière citation que l’ONL fait état de « syllabe » pour la langue orale mais, étrangement, pas pour la langue écrite. Il parle ailleurs de « composition phonique des mots » mais pas de composition graphique des mots. C’est le nœud du problème car, on aurait tort de l’oublier, c’est un travail d’exploration affinée sur la structure et le fonctionnement de la syllabe canonique comme variante distributive qui garantit la capacité de reconnaissance et d’identification des mots écrits. Le travail mène à la construction des règles de réalisations phonétiques des variantes distributives, ce qui constitue l’essence de la mise en place de la capacité d’identification des mots écrits de la langue. Cette dimension tout à fait fondamentale n’est pas connue des méthodes de lecture, d’où leur validité sujette à caution.

Il faut insister sur l’essentiel du débat.
Contre le mode de fonctionnement cérébral, la très grande majorité des pédagogies de la lecture commencent par le texte. La pédagogie phonologique démarre la lecture par le texte, mais présente la spécificité de postuler à l’intérieur du traitement de texte une dimension de traitement des mots écrits ; ce faisant à juste titre, elle commet néanmoins l’erreur de gommer du traitement des mots écrits celui des syllabes constitutives, ce qui contribue largement à fausser les résultats finaux obtenus.
Une syllabe, qualifiée de légale ou permise dans la linguistique théorique contemporaine, est une unité orthographique, ou unité graphique codant une unité phonique du langage oral. Dite standard ou canonique par rapport au modèle de découpage classique des mots écrits lié aux unités phoniques de la langue parlée, la syllabe se décrit comme une constante distributive, c’est-à-dire une suite ordonnée de lettres qui ne change généralement pas la manière de s’écrire et de se prononcer et qui entre dans la composition de différents mots de la langue. Pour cette raison, elle occupe une place absolument centrale dans le traitement des mots écrits et, par voie de conséquence, dans l’enseignement et l’apprentissage de la lecture ; mais encore et surtout, l’identification des mots passe impérativement par celle des syllabes qui les constituent. Voilà pourquoi l’enseignement et l’apprentissage des syllabes des mots écrits n’est pas une nécessité, mais une exigence absolue, confortée par les données recueillies des recherches de neuroscience. 

Une erreur capitale des méthodes de lecture à fondements phonologiques est un travail sur l’acquisition de la structure syllabique des mots du langage oral, mais pas ou peu sur celle de la structure syllabique des mots du langage écrit. Or, répétons-le, par rapport à l’apprentissage de la lecture, le cerveau fonctionne pour les unités des mots écrits et non pour les unités des mots oraux, ce qui valide le postulat du principe de conscience alphabétique et syllabique aux dépens du principe de conscience phonologique. Cela revient à affirmer que le principe de conscience alphabétique et syllabique est pertinent pour l’apprentissage de la lecture, alors que le principe de conscience phonologique ne l’est pas.
Derrière les difficultés des méthodes de lecture se trouvent des travaux théoriques méconnus ou insuffisamment voire mal interprétés.
Dans une confusion qui s’est installée depuis plus d’une dizaine d’années déjà, toutes les méthodes de lecture qui soumettent les mots au traitement un tant soit peu syllabique telles les méthodes à référence phonologique, phonétique, phonique, phonémique et les méthodes mixtes sont décrites par certains comme syllabiques. Du point de vue plus spécifiquement de la neuroscience sur laquelle s’appuie la méthode linguistique de lecture pour faire valoir son statut scientifique, la méthode syllabique est celle dont la démarche pédagogique tient à l’écart a minima la phonologie et part des lettres de l’alphabet ou du système graphique (lequel peut être phonologique ou non phonologique …) pour aller vers les réalisations phonétiques correspondantes, c’est-à-dire des éléments graphiques vers les éléments phoniques ainsi que des plus simples vers les plus complexes.
La conscience phonologique suppose une correspondance terme à terme entre les sons et les lettres et entre les lettres et les sons, tandis que la conscience alphabétique postule une correspondance non stricte entre les lettres et les sons et entre les sons et les lettres. La conscience alphabétique tient mieux compte du caractère conventionnel des unités du langage humain.

Quelles sont les compétences décisives à mettre en place ? Telle est l’interrogation fondamentale à formuler aux méthodes de lecture dans l’optique d’évaluation de leurs contenus et, par voie de conséquence, de leur efficience potentielle. La réponse dépend des pédagogies par rapport aux méthodes de lecture en général et à la démarche phonologique ainsi qu’à la méthode linguistique de lecture en particulier.
Parce que la conception sous-jacente ne lui a pas permis de se poser ce genre de question, l’immense majorité des pratiques pédagogiques n’y a pas répondu clairement et précisément.
La démarche phonologique s’emploie avant toute chose à développer deux habiletés qui sont la compréhension du sens de textes et l’identification des mots écrits, qui prêtent à discussion. En termes de neuroscience spécialement, l’apprentissage de la lecture par des textes n’est pas compatible avec le fonctionnement du cerveau ; le recours aux textes pour enseigner à lire vient de l’absence de distinction entre apprendre à lire et lire. L’identification des mots écrits repose sur la décomposition des mots écrits en segments soumis au décodage phonologique dont le principe n’est pas en cohérence avec le mode de fonctionnement cérébral. En effet, le cerveau apprend de manière progressive à lire en partant des lettres pour aller vers les textes tandis que la démarche phonologique procède à l’opposé.
La méthode linguistique de lecture s’attache par-dessus tout à installer les capacités d’identification des mots écrits à travers trois acquisitions majeures qui sont les suivantes :

1)       La décomposition des mots en syllabes et en lettres.

2)       L’intériorisation des règles de prononciation de la composition des lettres pour former les syllabes des mots.

3)       La compréhension du sens des mots dont les syllabes sont prononcées.

C’est la construction du principe alphabétique basé sur le système de correspondance graphie-phonie conforme au fonctionnement cérébral. La construction mobilise des éléments du code, la prononciation et le sens. L’ensemble de l’édifice repose sur le processus cognitif général de compréhension qui est central dans la théorie de l’apprentissage appliqué à l’éducation.
L’entrée dans l’apprentissage de la lecture par des textes oppose la plupart des pédagogies, y inclus la pédagogie phonologique, à la méthode linguistique de lecture principalement sur le critère du fonctionnement cérébral et mental ; alors qu’elles démarrent par des textes, la méthode linguistique de lecture commence par les lettres. Les catégories mobilisées de part et d’autre appartiennent certes à la linguistique (dont l’ONL a souligné le rôle essentiel dans l’enseignement et l’apprentissage de la lecture), mais constituent des catégories qui n’ont pas le même statut en termes de complexité et donc de contraintes neuronales et cognitives. Il y a à la fois rupture et continuité entre la démarche phonologique et la méthode linguistique de lecture : dans le cas de la rupture, au contraire de la démarche phonologique, la méthode linguistique de lecture n’a pas recours à la phonologie pour se bâtir ; dans celui de la continuité, par rapport aux notions d’identification et de décomposition des mots, la méthode linguistique de lecture prolonge en partie les données élaborées par l’Observatoire national de la lecture

Une conclusion à tirer des résultats de différentes recherches publiées est que le principal axe de difficultés d’apprentissage de la lecture est le décodage des mots écrits. Les théories du principe alphabétique, du développement de la conscience phonologique et de la correspondance graphophonologique n’ont pas réussi à le résoudre. Le problème de décodage en lecture vient d’une inadéquation de ces théories. Le problème de lecture des lettres et des chiffres auxquels correspondent les mots et les nombres se pose dans des termes à peu près semblables ; par exemple et pour prendre un raccourci, les cinq chiffres 1, 2, 12, 121 et 1212 ne s’appellent pas ni ne se prononcent pas de la même manière lorsqu’ils sont seuls ou, au contraire, incorporés dans des nombres. C’est une question de convention ou de règle, qui s’applique également aux lettres alphabétiques et aux lettres phonologiques quand elles sont à l’état isolé ou, au contraire, incorporées dans des mots.
En outre, les méthodes de lecture font l’impasse sur l’entraînement au développement de la conscience syllabique des mots écrits, pour des raisons de soubassements conceptuels non pertinents. Le problème se règle par la conception d’un principe alphabétique approprié et l’entraînement au développement de la conscience syllabique des mots écrits.
Ainsi, eu égard aux méthodes en usage à l’heure actuelle, le fond du problème que connaissent les enfants est le déchiffrage en lecture. Il faut leur donner les outils de le résoudre efficacement dont l’un des essentiels est le développement des habiletés à repérer et à différencier correctement les syllabes dans les mots écrits du français, lesquelles résultent de la correspondance graphophonétique, ou du développement de la conscience alphabétique et syllabique qui, sur la base de la combinatoire, fournit les assemblages des lettres de l’alphabet et le système d’organisation et de fonctionnement des syllabes des mots. Développer la conscience syllabique est un aspect éminemment déterminant du succès de l’apprentissage de la lecture. Libérés du souci de déchiffrage, les enfants peuvent alors focaliser leur attention sur la construction et l’extraction du sens et donc sur la compréhension.
La méthode de lecture pertinente procède de façon essentielle à un traitement adapté des mots écrits de la langue, c’est-à-dire un traitement des mots écrits qui est en accord avec le mode de fonctionnement du cerveau. Elle se conçoit et se construit sur le principe de conscience alphabétique et syllabique, ou sur le mécanisme de la correspondance graphophonétique.
Le principal trait, qui est commun entre la conscience alphabétique et syllabique et la conscience phonologique et syllabique et constitué par le traitement des syllabes et des mots dans le processus d’apprentissage de la lecture, est révélateur du rôle absolument décisif de la capacité à lire les mots écrits par rapport à l’acquisition de la compétence en lecture. La méthode de lecture d’efficacité optimale découle du mode de fonctionnement du cerveau, de la cognition et de la langue écrite en l’espèce la langue française écrite.
Du point de vue de l’apprentissage du code en rapport avec le sens, la base de la lecture est le mot. Le processus qui permet d’analyser les mots est le décodage. La capacité de décodage résulte de la construction de l’encodage. La composante pédagogique essentielle à installer pour favoriser la mise en œuvre de l’encodage est le développement de la conscience alphabétique présente au cœur de la correspondance graphophonétique sous-tendue par une conception neuro-congni-linguistique du principe alphabétique.
On sait comment fonctionnent le cerveau et la pensée ; on sait comment fonctionne la langue française écrite ; on peut construire la méthode de lecture qui répond logiquement au fonctionnement du cerveau, de la pensée et de la langue française écrite. La méthode linguistique de lecture est celle qui s’y est attachée.

Le point central de la présente réflexion est le système de traitement des mots écrits dans le parcours de construction de l’apprentissage de la lecture. C’est parce que c’est la capacité à lire correctement les mots écrits qui détermine l’accès à la maîtrise de la lecture. Les programmes de 2002, 2006 et 2008 du Ministère de l’Éducation nationale témoignent d’une conscience claire de cette problématique fondamentale de l’apprentissage de la lecture.
Dans la démarche pédagogique, plutôt que de suivre le chemin phonologique du code sonphonèmelettre comportant un détour par phonème, il est tout à fait possible de se rendre directement de lettre à son et de diminuer ainsi de moitié la distance à parcourir, soit lettreson qui correspond au chemin alphabétique ou synthétique, celui du système finlandais d’enseignement mondialement devenu la référence pour l’excellence de ses performances ou celui des parents qui accompagnent leurs enfants dans l’apprentissage de la lecture. Au reste, le trajet lettreson est scientifiquement validé par les résultats des travaux de neuroscience.

Avec l’Observatoire national de la lecture, Jean-Emile Gombert et Stanislas Dehaene sont des chercheurs dont les résultats des travaux, de grande qualité à bien des égards sur l’apprentissage de la lecture, sont complémentaires. L’Observatoire national de la lecture et Jean-Emile Gombert ont mis en évidence, d’une part, le nœud du problème de l’apprentissage de la lecture qui est la reconnaissance des mots écrits et, d’autre part, le mode de traitement corrélatif qui est le principe alphabétique ; Stanislas Dehaene a mis au jour le mécanisme d’élaboration cérébrale et mentale des unités constitutives des mots écrits en matière d’apprentissage de la lecture, dont l’orientation pédagogique générale est graphiephonie correspondant à lettreson et même lettresonsens ; l’ensemble repose sur des apports de neuroscience, de cogniscience et de linguistique. Mais, il restait à concevoir la méthode de lecture sur les bases de ces apports scientifiques. C’est, en termes théoriques et plus précisément épistémologiques, la méthode neuro-cogni-linguistique appelée par simple commodité méthode linguistique de lecture ou, en termes descriptifs, méthode synthétique. Les dimensions anthropologiques et sociologiques sont abordées dans leurs travaux. La présente contribution a délimité son domaine au cœur de cible de l’enseignement de la lecture qui est la composante épistémologique.

La théorie neuro-cogni-linguistique de l’enseignement de la lecture postule deux niveaux d’activités qui sont l’initiation et l’approfondissement.
Le niveau d’initiation, visant à construire la maîtrise des compétences de base, met en place un programme spécifique spécialement centré sur le décodage graphé-phoné-sémantique (16) fondé sur le principe de correspondance graphie-phonie-sens ou lettres-prononciation-signification et prépare méthodiquement et systématiquement à aborder la lecture de textes.
Le niveau d’approfondissement, consacré à l’optimisation de la maîtrise des compétences approfondies, travaille la lecture expressive et la compréhension de textes et d’œuvres littéraires.
La progression est construite suivant les contraintes de fonctionnement des mécanismes du cerveau et de la cognition ainsi que du langage.

En dernier examen, les difficultés caractéristiques des méthodes de lecture sont dues principalement à un traitement inadapté des lettres et des syllabes aux mécanismes du cerveau, de la cognition et du langage par rapport à l’apprentissage de la lecture.
Le processus de lecture d’un mot comporte la forme graphique, la représentation mentale abstraite et la forme phonique du mot. La forme graphique donne lieu à la construction de la représentation mentale abstraite associée à la forme phonique. Il y a mise en place simultanée, d’une part, de la représentation mentale abstraite de la forme graphique et, d’autre part, de la forme phonique (ou forme de réalisation phonétique) correspondante.
Or, l’enfant n’a pas de connaissance de la forme graphique (ou forme orthographique), pour cause de déficit d’enseignement explicite des unités constitutives du mot qui sont les lettres et les syllabes.

En conséquence, le cerveau de l’enfant n’a pas élaboré de représentations mentales du mot et donc pas de forme phonique et, de ce fait, ne trouve pas les configurations sonores menant à la reconnaissance de la forme orale du mot en lecture. Autrement dit, l’enfant n’a pas construit les représentations mentales cohérentes du mot indispensables pour comprendre et retenir en mémoire l’objet de la connaissance qui est le mot (à travers le fonctionnement de ses invariantes distributives dans sa spécificité) et pour être capable, le moment venu, d’utiliser ce qu’il a compris, mémorisé et stocké. Voilà pourquoi il ne peut pas lire convenablement le mot envisagé et moins encore en saisir la signification.

Les résultats des travaux scientifiques actuels imposent à la conception de la méthode de lecture de répondre à une série de questions déterminantes telles que celles qui suivent :

-          Comment les lettres sont-elles élaborées au niveau cérébral et mental ?

-          Comment les syllabes sont-elles installées ?

-          Comment les mots sont-ils mis en place ?

-          Comment les lettres sont-elles déchiffrées ?

-          Comment les syllabes sont-elles décodées ?

-          Comment les mots sont-ils reconnus ?

Dans l’«Enquête en maternelle "Les outils d’accompagnement des apprentissages de la langue" » menée par l’Observatoire national de la lecture en 2008 auprès des maîtres des classes de maternelle dans le cadre d’une étude des outils d’apprentissage de la langue dont ils se servent, le questionnaire prévu pour cela comporte l’item suivant qui renvoie, en dernière analyse, aux savoirs et aux savoir-faire attendus des enfants à travers la pédagogie mise en œuvre et, en sous-jacence, aux contenus matériels des méthodes de lecture employées : « Quels apprentissages ou quelles compétences cherchez-vous principalement à développer en utilisant ces outils en classe ? » (le soulignement figure dans le texte dont un passage est cité).
La question est du plus grand intérêt par rapport à la modalité d’apprentissage de la lecture et aux résultats qui en découlent.
Or, la détermination des contenus pédagogiques de la lecture repose sur des données issues des travaux concernant le fonctionnement du cerveau, de la pensée et du langage. Ces données échappent très largement à la quasi-totalité des conceptions qui sous-tendent les méthodes de lecture.
La compétence absolument décisive à mettre en place et à développer chez les élèves dans le parcours d’apprentissage de la lecture est l’identification des mots écrits de la langue, c’est-à-dire la capacité d’accès à leur organisation et à leur fonctionnement, à leur prononciation et à leurs sens. Les méthodes de lecture appréhendent mal ce processus cognitif tout à fait fondamental, de là leurs résultats peu satisfaisants. A cet égard, lorsque les pédagogies de la lecture (méthodes globales, méthodes mixtes …) ne font pas mémoriser des mots complets, elles (démarche phonologique …) les découpent en segments quelconques, ce qui est très compliqué à gérer pour le cerveau et la pensée, tandis que la pédagogie neuro-cogni-linguistique (méthode linguistique de lecture) décompose les mots en segments qui sont précisément des unités orthographiques, ou unités graphiques correspondant à des unités phoniques de l’expression orale, lesquelles unités graphiques et phoniques sont des invariantes distributives du champ lexical de la langue.

Le point central de l’apprentissage de la lecture est le traitement des mots écrits. D’après les connaissances scientifiques disponibles sur le fonctionnement du cerveau, de la pensée et du langage, la perception, la représentation et la mémorisation globales des mots écrits ne sont pas possibles (ceci écarte toute pédagogie de la lecture basée sur le traitement de textes, de phrases, de mots entiers). Par rapport à l’apprentissage de la lecture, le mot est une structure visuelle, formée d’invariantes distributives qui sont des unités linguistiques appelées lettres et syllabes, lesquelles constituent sa carte d’identité, à savoir son orthographe, sa prononciation et sa signification, et, par voie de conséquence, permettent de le reconnaître et de l’identifier. La reconnaissance et l’identification des mots écrits sont des compétences-clés de l’accès à la capacité de lecture. Un préalable indispensable au fonctionnement de ces processus est l’apprentissage des lettres puis des syllabes qui aboutit à la constitution de représentations mentales et de représentations phonétiques de l’ensemble des éléments de ces catégories par rapport aux mots qu’elles servent à composer. Une fois que la constitution est mise en place, le système peut alors fonctionner harmonieusement et efficacement et ce n’est pas ce qui se passe dans les méthodes de lecture à l’heure actuelle. Elles ne sont pas construites sur la base de l’idée fondamentale que la syllabe est formée de lettres et, les mots, de syllabes et que la maîtrise de la lecture dépend essentiellement du degré de maîtrise de l’organisation et du fonctionnement des mots écrits.
En raison des difficultés inhérentes aux carences de leurs contenus matériels, les méthodes de lecture provoquent chez les élèves une désaffection pour la lecture. L’école a désormais un problème important à gérer, qui est de donner envie de lire aux élèves, lesquels se désintéressent de cette activité surtout parce qu’ils ont des difficultés à déchiffrer les mots et conséquemment à construire la compréhension du sens de l’écrit. Les lacunes profondes des méthodes de lecture les empêchent de maîtriser la compétence minimale indispensable dont l’objet est le principe alphabétique. Sur ce point, le défaut rédhibitoire des méthodes de lecture, toutes tendances confondues, est de ne pas formuler les règles qui régissent la prononciation des lettres dans les mots. En somme, les méthodes de lecture ne fournissent pas aux enfants les outils pertinents qui leur assurent la prononciation des mots : les règles de lecture des syllabes.
Hautement explicite comme le prône à juste titre le programme arrêté en 2008 par le Ministère de l’Éducation nationale, les manuels de la méthode linguistique de lecture issue d’un examen attentif de l’état de la recherche fondamentale sur l’apprentissage de la lecture épargnent les enfants de la difficulté spécifique qui vient d’être soulignée.
Parce qu’elle est conçue et construite à partir d’un état des lieux des connaissances sur les mécanismes cérébraux et mentaux qui sous-tendent l’apprentissage de la lecture, la méthode linguistique de lecture est adaptée aux enfants alors que c’est les enfants qui s’adaptent aux méthodes de lecture contradictoires actuelles qu’une théorisation étayée par la nature et le fonctionnement du cerveau, de la cognition et de la langue française écrite réduirait à une méthode et une seule, la méthode de lecture.
L’explicite, la simplicité et la généralité sont les grandes caractéristiques par lesquelles les contenus pédagogiques des manuels de la méthode linguistique de lecture se distinguent des albums et des livres de méthodes de lecture en vigueur en ce moment.

Il manque aux méthodes actuelles la construction des mécanismes de base de l’apprentissage de la lecture, laquelle construction est l’objet des Livrets proposés par la méthode linguistique de lecture.
Des connaissances spécifiques du code sont nécessaires pour réussir au mieux la construction des mécanismes de base de l’apprentissage de la lecture. C’est ces connaissances que proposent les Livrets. Elles s’attachent à articuler le code avec le sens via la prononciation qui repose sur des règles précises. En somme, de manière originale et cohérente avec le mode de fonctionnement cérébral et mental, le code est construit en liaison avec le sens en passant par la prononciation.

En bonne approche pédagogique progressive, il convient de rendre l’enfant habile à lire le mot écrit afin d’ouvrir la voie à l’acquisition de la lecture. Cela veut dire, d’un point de vue linguistique  (à savoir sémiologique, neurologique, cogniscientifique, phonétique, sémantique …), rendre l’enfant capable d’accéder, en partant de la forme de représentation graphique (corrélée avec la forme de représentation phonique) du mot écrit, à sa structure syllabique, à sa structure alphabétique, à son orthographe, à sa prononciation et à sa signification. Ces différents aspects permettent de concocter un programme spécifique de la maîtrise des compétences de base de la lecture. En conséquence, un programme spécifique à la construction de l’apprentissage de la lecture est possible et nécessaire. Il met en œuvre des connaissances pertinentes de la compétence en traitement de mot écrit menant à la lecture.
Un problème de poids à résoudre par la méthode de lecture en l’occurrence la méthode linguistique de lecture est celui de l’articulation du code avec le sens sachant que la maîtrise et la compréhension du code déterminent la capacité de construction du sens.

Depuis l’avènement des pédagogies de lecture qui accordent un primat au sens, la plupart des chercheurs spécialistes du domaine pensent que, parce qu’elles ne sont pas douées de sens au même titre que les autres catégories linguistiques, les lettres sont à sous-estimer et, les syllabes, à négliger. Or, les plus récents résultats de la recherche scientifique particulièrement en neuroscience les valident et les revalorisent en tant que composantes pédagogiques fondamentales à partir desquelles se construisent les mots du lexique de la langue.
Comme toutes les langues humaines à système d’écriture alphabétique, la langue française fonctionne sur la base d’un ensemble fini et limité de lettres et de syllabes aux propriétés tout à fait spécifiques : les mêmes lettres et les mêmes syllabes sont redistribuées à des mots différents et permettent ainsi d’engendrer tous les mots de la langue. Par ailleurs, le cerveau s’active pour les lettres et les syllabes. En conséquence, il faut placer le traitement des lettres et des syllabes au cœur de la maîtrise des compétences de base de l’apprentissage de la lecture. Mettre le traitement des lettres et les syllabes au centre de l’enseignement et de l’apprentissage de la lecture équivaut à réparer l’erreur à l’origine des difficultés actuelles des méthodes de lecture. C’est l’urgente exigence à laquelle répond la méthode linguistique de lecture.
Comme celles qui lui sont antérieures, la pédagogie de la décennie 2010 est élaborée sur le concept de « stratégie de compréhension de textes » (17) auquel s’oppose celui de règle explicite simple et générale de la méthode linguistique de lecture dans une perspective neuro-cogni-linguistique de la didactique de la lecture fondée sur le cadre général de la science et de la méthodologie de la recherche scientifique.

Bernard Wemague
25 août 2010  
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(1) Les sons, les lettres et les syllabes sont des faits de langue qui constituent les toutes premières acquisitions chez l’enfant pour apprendre d’abord à parler et ensuite à lire et qui sont décrits dans la littérature scientifique et didactique de façon non opérationnelle en termes synonymes d’unités sub-lexicales, d’unités infra-lexicales, d’unités pré-lexicales, d’unités de bas niveau, d’unités intermédiaires, etc. Il s’ensuit que les syllabes orales et les syllabes écrites sont d’égale importance pour la maîtrise de la langue. A ce titre, les unes autant que les autres doivent faire l’objet d’un enseignement explicite et d’un apprentissage systématique.
Dans une conception essentiellement phonologique de l’enseignement et de l’apprentissage de la lecture qui concerne le propos ici, les lettres sont interprétées comme des phonèmes et des graphèmes. Alors que le système alphabétique de la langue française n’est pas phonologique, les syllabes des mots formées à l’aide des lettres sont vues comme des syllabes phonologiques, ou syllabes phonétiques ou encore syllabes orales ; les syllabes étudiées sont généralement des syllabes orales et exceptionnellement des syllabes écrites ; pareillement, les mots traités sont premièrement des mots oraux et secondairement des mots écrits. C’est parce que la pédagogie repose sur une approche qui part de la langue parlée pour aller vers la langue écrite, contre le mode de fonctionnement du cerveau d’après les résultats des recherches de neuroscience.
Le concept de constante distributive, ou invariante distributive, s’avère mieux adapté au fonctionnement du cerveau et de la langue tant orale qu’écrite. Dans ce cadre, le traitement des syllabes écrites est validé en particulier par le fonctionnement cérébral.
En conséquence, les pédagogies ne sont pas fondées d’évacuer de l’enseignement et de l’apprentissage de la lecture les syllabes écrites au profit des syllabes orales des mots.

(2) Voici des passages du discours d’ouverture des Journées de l’ONL en janvier 2001 tenu par le Ministre de l’Éducation nationale Jack Lang et adressé aux spécialistes et aux praticiens : « J'approuve totalement le parti pris de l'ONL de défendre le principe d'un enseignement continué de la lecture au cycle 3 » ;  « … sur l'apprentissage de l'écriture et de la lecture, j'approuve totalement votre vision et vos propositions qui consistent à affirmer qu'on doit continuer à apprendre à lire et à écrire tout au long de l'école. On a eu trop tendance au cours des années, pour de multiples raisons, à considérer que l'apprentissage de la lecture était terminé à l'issue du cycle 2, alors qu'en réalité, nous le savons par expérience, c'est une œuvre sans cesse inachevée … ». La recommandation de l’auteur de ces lignes est qu’il faut redéfinir les programmes d’enseignement du cycle 1 et du CP de telle sorte que les élèves acquièrent l’apprentissage de la lecture à la sortie du CP et, en tout état de cause, avant de commencer les autres matières scolaires. Elle est, dans ces conditions, de centrer le travail sur l’enrichissement de l’expression orale et sur l’apprentissage de la lecture. 

(3) Une idée concernant l’application de la théorie de la pédagogie phonologique, reprise par les méthodes de lecture d’inspiration orthophonique, est l’acquisition de l’autonomie en lecture par les élèves. Lorsqu’on réalise de quelle manière fonctionnent les langues humaines en l’espèce la langue française, on admet que la capacité d’autonomie en lecture que font valoir certains spécialistes et certains orthophonistes n’est possible que sous l’angle de la théorie de l’invariante distributive syllabique qui est celle du traitement de l’identité des séquences de lettres légales sous-jacent à la construction d’une combinatoire explicite et systématique ainsi que celle de la connaissance du caractère remobilisable de ces séquences orthographiquement permises (appelées syllabes et transcrivant les unités phoniques correspondantes) et dans la composition des mots de la langue.

(4) Il convient d’insister de manière forte sur l’importance de la décomposition, en syllabes, des mots écrits par rapport à l’apprentissage de la lecture. Dans le compte rendu des ateliers d’écriture ou des activités de production d’écrit prévus pour les élèves, les enseignants sont bien obligés, face aux sollicitations de ceux-ci, de procéder au découpage syllabique classique des mots et, pour ce faire, de s’appuyer intuitivement sur les invariantes distributives syllabiques du français pour la représentation orthographique des mots. Cette modalité pratique de traitement marque l’intérêt, dans la tradition pédagogique justifiée par la nécessaire relation graphie-phonie, du principe de découpage syllabique des mots écrits non seulement pour apprendre à écrire, mais encore et surtout pour apprendre à lire et, finalement, fait ressortir l’exigence de connaître les syllabes des mots écrits de la langue (n’oublions pas que la connaissance et la reconnaissance des mots écrits passent par celles des lettres et des syllabes qui les composent). A ce sujet, on voit clairement dans les descriptions fournies par les enseignants que les élèves construisent la représentation orthographique des mots à partir des syllabes et, plus précisément, de la graphie qui code la phonie. Il est alors plus facile cognitivement pour les élèves d’effectuer l’inévitable combinatoire (évoquée au passage par les enseignants lorsqu’ils relatent leurs expériences pédagogiques) avec les syllabes qu’avec les mots.

(5) Toutes les langues à système d’écriture alphabétique sont aujourd’hui concernées, à des degrés divers pour certaines d’entre elles, par les observations qui sont faites et qui expliquent par ailleurs les difficultés accrues de les apprendre à lire.
Une des difficultés principales à installer rapidement l’automatisation de la reconnaissance et de l’identification des mots dans l’apprentissage de la lecture des langues actuelles telles que le français et l’anglais voire le finnois dont l’orthographe est phonologique et donc transparente est l’absence de décomposition, en unités graphiques en lien avec les unités phoniques correspondantes, des mots écrits permettant de connaître leurs structures alphabétiques et syllabiques et donc les règles de réalisations phonétiques qui les gouvernent. En effet, les méthodes de lecture ne présentent pas les mots écrits par rapport aux structures syllabiques graphiques suivant les structures syllabiques phoniques corrélatives, ce qui aurait facilité grandement l’apprentissage notamment en favorisant l’accélération de l’automatisation du traitement de la reconnaissance et de l’identification des mots écrits.

(6) Les problèmes de déchiffrage, de compréhension, d’orthographe, d’illettrisme et de dyslexie se comprennent alors assez aisément.
Il convient de prendre conscience de l’importance de maîtriser les unités constitutives des mots écrits. La nécessité de maîtriser la composition des mots en unités constitutives est absolument déterminante pour l’accès à la compétence de lecture des mots, pour l’acquisition de l’orthographe et pour la compréhension des mots, des phrases et des textes. L’enseignement de la lecture et de la langue française ignore cette exigence impérative. Le constat s’effectue dans les livres de méthode de lecture, lacune qui se retrouve dans les formations de plus en plus nombreuses aujourd’hui mises en place dans des établissements d’enseignement supérieur afin de pallier les difficultés des étudiants notamment en orthographe, lesquelles résultent des déficiences des méthodes de lecture employées en amont pour enseigner à lire dans le primaire. Les formations doivent incorporer dans leur contenu pédagogique la dimension de composition des mots en unités constitutives, sans quoi elles ne pourront résoudre que moyennement les problèmes de lecture, d’orthographe et, partant, de compréhension. Maîtriser la lecture des mots et l’orthographe permet de rendre entièrement disponible l’esprit qui peut, à ce moment-là, se consacrer totalement à l’analyse du sens véhiculé et à la construction de la compréhension.

(7) Par rapport au traitement des mots écrits, Jean-Emile Gombert opère avec deux processus cognitifs qui sont le décodage  (ou la reconnaissance) et l’identification qui semblent perçus comme interremplaçables. A la suite des travaux de l’Observatoire national de la lecture, non seulement j’ai posé une distinction entre décodage et identification, mais encore ajouté un processus supplémentaire, soit trois en tout qui sont l’encodage, le décodage et l’identification. En effet, l’encodage est une compétence tout à fait indispensable au décodage : il ne peut y avoir reconnaissance que s’il y a connaissance préalable. L’objet de la connaissance à l’œuvre dans le processus d’encodage est les lettres et les syllabes des mots écrits de la langue en l’occurrence le français écrit. L’installation de l’encodage s’effectue sur le principe alphabétique, le développement de la conscience alphabétique et la correspondance entre les lettres et leurs assemblages et les sons ou correspondances graphophonétiques.

L’encodage détermine le décodage perçu en tant qu’analyse des mots en syllabes et en lettres. Le décodage sous-tend l’identification des mots écrits comprise au travers des travaux de l’Observatoire national de la lecture comme représentation orthographique, prononciation et signification. Construite sur les syllabes des mots écrits de la langue française, la méthode linguistique de lecture résout intrinsèquement le problème d’orthographe grâce à la maîtrise des propriétés structurelles et fonctionnelles des mots écrits obtenue par la combinatoire.

(8) Un document consultable en ligne intitulé « Apprendre à lire au cycle 2 » présentant un ouvrage publié sous les auspices de l’Observatoire national de la lecture aux conceptions théoriques partagées par Jean-Emile Gombert recommande, sous la rubrique « F- Acquérir des correspondances graphophonologiques », de « Proposer une progression du plus simple au plus complexe » qu’il précise de la manière suivante : « -  fusionnement progressif des phonèmes (/k/ /a/ > /ka/, /s/ > /kas/, /k/ > /kask/ : casque) plutôt qu’une fusion à la fin (/k/ /a/ /s/ /k/ : casque)
-  faciliter le décodage en rendant explicites les unités syllabiques (couleurs, espaces, points, séparations, lettres qui ne s’entendent pas, …) ex : man/teau et ma/nè/ge) ».  
A l’exception de la dimension phonologique, la méthode synthétique se reconnaît dans cette conception pédagogique défendue également par Jean-Emile Gombert : les combinaisons des éléments, la progressivité, la séparation en syllabes des mots écrits, le caractère explicite de la présentation de l’objet de la connaissance à construire. On peut faire remarquer pour ce qui est de l’aspect de simplicité par rapport au « fusionnement progressif » des constituants de « casque » que la présence de la phonologie n’en est pas un facteur favorisant, bien au contraire ! En travaillant directement sur « casque » et donc sans passer par « /kask/ » comme le font des parents et des enseignants avec une efficacité incontestable, on fait l’économie d’une importante charge de travail d’apprentissage induite par la présence de la phonologie.

(9) C’est précisément les lettres et les syllabes qui ne sont pas connues et, par voie de conséquence, ne peuvent pas être reconnues, pour la bonne raison que les méthodes de lecture ne prévoient généralement pas leur enseignement dans la démarche suivie. Leurs conceptions mêmes ne le leur permettent pas. Or, comme il ressort de la déclaration de Jean-Emile Gombert, savoir lire les mots écrits est la condition sine qua non de l’acquisition de l’apprentissage de la lecture. L’affirmation forte de Jean-Emile Gombert sur la nécessité d’acquérir prioritairement la lecture des mots écrits dans le processus d’apprentissage de la lecture est née d’une réaction contre la méthode globale dont l’entrée dans la lecture est enracinée dans le texte ou la phrase en toute opposition aux contraintes de fonctionnement du cerveau, de la cognition et du langage.

(10) Corriger l’erreur incriminée reviendrait à se passer de la phonologie dans la conception pédagogique de la lecture et impliquerait l’abandon de la théorie de correspondance graphophonologique qui complique extraordinairement le travail d’enseignement et d’apprentissage.

(11) Il est important de comprendre que le schéma graphème-phonème ou lettre-son de la conception phonologique de l’enseignement et de l’apprentissage de la lecture est trompeur et doit être lu et compris à l’inverse. Du fait de la démarche pédagogique d’aller de la langue orale à la langue écrite ou du connu à l’inconnu, il correspond, de façon cohérente, plutôt à : faire correspondre le phonème au graphème ou le son à la lettre, ce qui consiste, dans la pratique concrète, à procéder du phonème vers le graphème ou du son vers la lettre. Le problème de cohérence est précisément dans le caractère spécieux de la configuration en cause. Ainsi, la véritable signification du schéma ne correspond pas aux apparences.

(12) La notion de suite légale ou suite correctement orthographiée est importante et s’applique à un groupe de lettres, ou une unité graphique, dont l’ordre est soumis aux profils et aux règles syllabiques des mots de la langue française. Par rapport aux profils ou aux principes de formation des syllabes des mots en français, une suite légale de lettres, ou séquence orthographiquement permise de lettres, est celle dont la structure interne appartient au système des règles de construction des syllabes du français, telles que "fran" de français opposé par exemple à "nrfa" qui constitue une suite orthographiquement non permise de lettres par la langue française. Une suite orthographiquement permise de lettres répond au modèle de découpage syllabique habituel des mots en français. C’est la syllabe standard ou canonique, dont une propriété caractéristique fondamentale est d’être remobilisable dans d’autres mots de la langue, comme "fran" qui est redistribuée sur franchise, affranchir, offrande, safran. La syllabe "fran", appelée invariante distributive ou constante distributive, est reproduite et mise en évidence dans la décomposition en syllabes  fran chi se, af fran chir, of fran de, sa fran. Une fois qu’elle a été apprise par l’enfant, c’est-à-dire dès que l’enfant s’est construit des représentations mentales de la séquence orthographiquement permise de lettres "fran", il ne lui reste plus qu’à recycler cette connaissance dans la lecture des mots qui la renferment. Il en va ainsi de toutes les syllabes de tous les mots de la langue, lesquelles syllabes sont apprises à travers la combinatoire au cours de l’installation du principe alphabétique et de la correspondance graphophonétique. La combinatoire produit les invariantes distributives à l’aide desquelles sont formés les mots. Ainsi, la même constante distributive se retrouve dans la construction de plusieurs mots de la langue.
En termes d’organisation relative au regroupement des lettres par rapport à la formation des syllabes et des mots de la langue, une séquence orthographiquement permise de lettres est une règle de construction de syllabe et une règle de réalisation phonétique de celle-ci. L’objet de la connaissance et donc de l’apprentissage est constitué des règles ainsi impliquées (règles graphiques ou orthographiques et règles phonétiques rattachées). Il y a lieu de rappeler que la phonologie ne présente aucun intérêt pour l’approche pédagogique. Et si le français avait été transcrit phonologiquement, cela n’aurait rien changé aux faits. On aurait procédé de la même manière qu’avec le français aujourd’hui non transcrit phonologiquement. En effet, on travaille principalement sur le système alphabétique ou système graphique dénommé code écrit, lequel peut être non phonologique ou phonologique. Si le raisonnement est exact comme c’est le cas, alors il se corrobore que la phonologie en tant que telle n’intervient pas dans l’enseignement de la lecture. En sa qualité de pourvoyeuse d’alphabet à l’issue de la description et de l’établissement du système phonologique d’une langue, elle est utile pour transcrire rigoureusement la langue, mais pas pour enseigner à lire celle-ci (cette dernière tâche est dévolue à la phonétique). Les résultats des travaux de neuroscience ne disent pas autre chose.

(13) Dans les résultats des travaux de recherche, les correspondances graphophonologiques sont en compétition notamment sous les formes d’orientation suivantes : graphème-phonème, phonème-graphème, graphème-phonème et phonème-graphème. L’ONL emploie indifféremment graphème-phonème et phonème-graphème mais avec une tendance très nettement marquée pour graphème-phonème dans ses publications. Les différentes perspectives ne sont pas spécialement argumentées pour pouvoir être soumises à l’examen critique. La diversité qu’elles représentent et l’absence de justification de l’option pédagogique qu’elles ont choisie pour la plupart jettent le doute sur la validité de leurs fondements scientifiques.

(14) En matière d’apprentissage de la lecture, ce n’est pas l’importance de la quantité des mots oraux et écrits stockés en mémoire qui détermine les capacités et les performances de lecture, parce que l’apprentissage de la lecture est, par essence, un problème de construction de code essentiellement à l’aide de combinaisons d’éléments phoniques et graphiques, abstraits et conventionnels et donc profondément indépendants du sens rattaché à celles-ci. Voilà pourquoi la quantité importante de mots disponibles en mémoire augmente, tout au plus, les probabilités de confronter les enfants à davantage de séquences d’éléments différentes qui forment les mots (cela se voit dans certains extraits des publications de l’ONL qui ont été cités), lesquelles séquences d’éléments sont composées de syllabes qui, à leur tour, sont constituées de sons ou de lettres ...
Les parents qui enseignent à lire à leurs enfants ne font pas jouer de rôle quelconque au vocabulaire dans leur intervention, mais aux suites et aux prononciations des lettres, et il n’est pas identifié de risques de problèmes spécifiques chez les enfants qui apprennent à lire à la maison. Dans le même ordre d’idées, les étrangers qui apprennent à lire la langue française dans leur pays ne prévoient pas de place spéciale à la dimension du vocabulaire. En conséquence, le vocabulaire n’a pas l’intérêt qu’on lui a accordé par rapport à l’apprentissage de la lecture. Le vocabulaire enrichit la pensée et le langage. Il n’a pas d’impact décisif sur l’apprentissage de la lecture ; à la rigueur, il permet de tenter de deviner les mots dans les méthodes qui ont recours plus ou moins au texte et au contexte telles que les méthodes globales et les méthodes à référence phonologique. L’apprentissage du chinois en France par des étudiants des universités et des grandes écoles ne s’accompagne pas de constitution de « dictionnaire mental » des mots de cette langue ; l’apprentissage de la lecture des langues étrangères par les élèves des lycées et des collèges, voire les élèves de l’école primaire, n’impose pas l’acquisition d’un quota de mots défini. Plus généralement, il n’existe pas de relation de dépendance entre l’apprentissage de la lecture et le niveau de connaissance du vocabulaire d’une langue.

(15) Les élèves ne sont pas supposés avoir acquis la totalité des correspondances graphophonologiques à l’entrée en CE1 ; cela veut dire qu’ils commencent les apprentissages fondamentaux en CP sans avoir maîtrisé seulement la reconnaissance des mots écrits, d’autant plus que l’enseignement de la lecture ne s’accompagne pas de ceux de l’alphabet non phonologique et de l’alphabet phonologique ; en outre, parce que l’orthographe des mots sur lesquels se pratique l’activité d’apprentissage de la lecture est complexe, le travail d’apprentissage à lui seul est lourd. Dans ces conditions, mener en parallèle l’apprentissage de la lecture et les apprentissages fondamentaux ne pouvait conduire qu’à la situation actuelle marquée par des difficultés de lecture dès le CP dont les conséquences s’étendent sur l’ensemble des cycles du système éducatif.
Cela signifie que les enfants sont en butte à beaucoup plus de difficultés quand ils cumulent l’apprentissage de la lecture et les apprentissages essentiels et que les compétences attendues sont à l’image de cet état de fait. C’est pourquoi il importe qu’à défaut de maîtriser la lecture, les élèves sachent lire au moins les mots avant le début des apprentissages fondamentaux en CP, idée qui est en filigrane dans le programme de 2008 du Ministère de l’Éducation nationale.
La source première des problèmes scolaires du système éducatif se trouve à l’école maternelle et en CP, dans les méthodes de lecture et l’organisation des programmes et des apprentissages. Tant qu’on n’aura pas pris conscience de l’importance de l’acquisition de la lecture avant le commencement des autres apprentissages scolaires et, par voie de conséquence, pris toutes les dispositions nécessaires pour assurer aux enfants la maîtrise de la lecture préalablement à tous les autres apprentissages, le CP restera une classe qui scelle le destin scolaire d’un grand nombre d’entre eux. C’est ce qui se passe a contrario en Finlande où les enfants arrivent généralement à l’école sachant lire, et qui a forgé sa réputation d’excellence en matière scolaire en commençant par le domaine de l’apprentissage de la lecture induisant la compréhension de textes.

(16) La théorie  neuro-cogni-linguistique de l’enseignement de la lecture oppose le concept de "grapho-phonétique" à celui de "grapho-phonologique" entre lesquels des risques de confusion restent possibles. Dans une optique qui vise à les diminuer autant que faire se peut, "graphé-phoné-sémantique" est employé en lieu et place de "grapho-phono-sémantique" qui recèle un segment de phonologique (lequel segment est "–phono-").
Le mot composé "graphé-phoné-sémantique" (dans lequel "–phoné-" correspond aux deux premières syllabes de "phonétique" dont relève la prononciation qui est une dimension essentielle de l’apprentissage de la lecture) est simplement formé à partir des racines grecques "graphé" et "phoné" et du mot "sémantique" venant également du grec.

(17) Par leur discrétion sur la grammaire comparativement au lexique et à la syntaxe par exemple, les pédagogies de la lecture à base de compréhension du sens de textes fondée sur le concept de « stratégie » laissent supposer que cette matière n’est pas indispensable à la compréhension du sens de textes, de là des limites importantes à leur validité.
Elles n’insèrent pas la grammaire dans leurs composantes et deviennent alors très incomplètes au-delà de la problématique de sa réelle pertinence pour l’apprentissage de la lecture.
Peut-on valider et généraliser le concept de « stratégie » en pédagogie et l’étendre à d’autres domaines d’apprentissage tels que la grammaire ou la mathématique ? Non, preuve qu’il n’est pas approprié au champ pédagogique. En termes de procédure, il suggère un certain tâtonnement (voire un devinement quant à l’apprentissage de la lecture) peu adapté au fonctionnement cortical et cognitif par rapport à l’apprentissage scolaire en l’occurrence l’apprentissage de la lecture. Le concept de stratégie comme approche pédagogique n’est pas compatible avec la théorie de l’apprentissage appliqué à l’éducation comme celle qui est présentée par André Giordan.