Apprentissage de la lecture
:
discussion avec un Inspecteur
de l'Éducation nationale
b.wemague@wanadoo.fr
http://www.apprentissage-lecture.com
______________________________
André INIZAN
Inspecteur de l'Éducation nationale
Professeur émérite de l'Université François Rabelais de TOURS
Bernard WEMAGUE
Linguiste - Méthodologue
______________________________
NOTE : Les développements présentés sur ces pages sont fournis par Bernard WEMAGUE en réponse à une série de questions émanant d'André Inizan relativement au contenu du site http://www.apprentissage-lecture.com . Pour prendre connaissance du texte intégral des questions, cliquez ici.
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Propos liminaires L'objet de la discussion engagée ici
s'inscrit dans une problématique plus vaste et simple de formulation : la
transmission des connaissances doit-elle être une des vocations
fondamentales du système éducatif ? La réponse apportée depuis l'avènement
de l'"éducation nouvelle" vers les années 1960 et en vigueur
encore aujourd'hui était négative. Toutefois, un bilan dressé après
une quarantaine d'années d'expérience ne plaide pas dans le même sens
et oblige au contraire à un changement de cap : revenir à la situation
antérieure qui était celle de la transmission des connaissances par les
enseignants plutôt que celle de la découverte et de la construction des
savoirs par les élèves eux-mêmes. D'où les tentatives de réformes de
cette dernière décennie ainsi que de celles qui sont en cours. Il apparaît ainsi
d'entrée de jeu qu'entre vos positions et les nôtres, les divergences
sont considérables sur la quasi-totalité des aspects évoqués, en
raison de la forte opposition entre les conceptions scientifiques
respectives. Nous commençons par un bref aperçu des principes qui
servent de base à nos points de vue et des réfutations qu'ils entraînent.
La représentation de la science qui a inspiré notre approche se révèle
à travers la démarche critique. - Vous introduisez la notion de "phonème"
dans la didactique au motif que la langue orale préexiste à la langue écrite
; dans cette logique, vous substituez le terme "phonème-graphème"
à "graphème-phonème". Vos présupposés théoriques
implicites en sont erronés dans la mesure où la relation entre la langue
orale et la langue écrite est non pas naturelle mais conventionnelle et,
à ce moment-là, rien ne légitime dans l'absolu la primauté de l'une
sur l'autre au regard de l'apprentissage de la lecture. - D'après vos suppositions, le locuteur-apprenant connaît
les phonèmes de sa langue. Hélas, il n'en est rien, à moins qu'il n'y
ait confusions dans votre esprit entre "connaître les phonèmes",
c'est-à-dire pouvoir discerner les caractéristiques acoustiques du phénomène
sonore qui assume une fonction distinctive dans une langue humaine, et
"produire des sons", c'est-à-dire être juste capable de réaliser
mécaniquement des sons ou émettre des vibrations sonores sans nécessairement
savoir en discriminer les traits spécifiques. - Vous donnez à penser que le français est noté en caractères phonologiques. Tel n'est pas le cas ; la transcription actuelle de la langue française est alphabétique et non phonologique. Il est alors illégitime d'employer le terme "phonème" plutôt que "graphème" ou "lettre" lorsqu'il s'agit d'apprentissage de la lecture et d'orthographe. Notre démarche critique laisse entrevoir, à travers les cas précédents, un versant conceptuel de la science post-moderne qui consiste à prendre en compte la dimension sous-entendue de l'énoncé d'observation dans le schéma de raisonnement. La transdisciplinarité est un autre postulat caractéristique de la science post-moderne qui découle de la nature complexe du réel. Une approche tant soit peu exigeante la manifeste. Quelques exemples peuvent être dégagés de vos propres documents pour l'illustrer. A travers l'emploi du terme "phonème" par rapport aux éléments du système alphabétique, votre conception pédagogique renferme une théorie phonologique de la méthode d'apprentissage de la lecture. Vous interprétez le signe linguistique "mot" comme une "image", d'où l'hypothèse implicite d'une théorie psychologique de votre vision ; en lien avec cette entité, vous parlez d'"écrits signifiants" posant implicitement une théorie sémantique à l'objet en question ; par conséquent, vous avez, à juste titre, une conception psychologique et sémantique de l'outil de communication dénommé "mot". Trois domaines disciplinaires sont ainsi mis à contribution dans votre démarche d'analyse et d'interprétation. Un autre exemple est celui dans lequel vous estimez avec raison (dans votre deuxième document) qu'au domaine de l'apprentissage de la lecture/écriture doivent en être associés d'autres dont l'apprentissage des mathématiques de même niveau pour le lancement d'un mouvement que vous souhaiteriez voir naître. Il y a une absente de marque dans vos modèles théoriques, méthodologiques et didactiques de l'apprentissage de la lecture, la linguistique, qui est tout de même la science des langues et qui, pour cette raison précise, ne saurait logiquement être tenue à l'écart des débats autour de ce qui touche à la langue comme la méthode de lecture ; elle se révèle à travers l'une de ses sciences auxiliaires, la phonétique (qui est à la base de l'établissement du système phonologique), qui apporte des règles de prononciation à l'écrit. Bref, une entité telle que "mot" revêt des versants qui sont non seulement psychologique et sémantique, mais encore et surtout phonétique. Or, des trois dimensions, vous n'en retenez que deux, d'où le caractère partiel de votre conception et les conséquences qui en résultent en termes de fondements théoriques et qui ne sont pas sans retentissement profond en aval (sur votre méthodologie et votre pédagogie). Les considérations qui précèdent remettent en cause
l'ensemble de vos résultats, à commencer par la conception de la science
sous-jacente et, par suite, le jugement sans nuance porté sur nous. Un des acquis majeurs de la science au cours des décennies
écoulées est la découverte de l'extrême complexité de la réalité
difficilement compatible avec la mise en oeuvre de nombre d'aspects du
projet d'"éducation nouvelle", laquelle remonte aux années
1960. Sous une autre formulation, le projet d'"éducation
nouvelle" n'intègre pas l'idée de complexité du réel, sinon sa
conception et sa présentation seraient totalement différentes. |
Les difficultés de la tâche à laquelle nous sommes convié sont telles
qu'il importe de commencer par leur rapide évocation. Les conceptions
scientifiques, méthodologiques et pédagogiques respectives se trouvent à
l'antipode les unes des autres, condamnant par là même à deux discours parallèles,
ce qui n'est guère intéressant pour la discussion dont le catalogue de
citations, d'observations, de commentaires et de critiques nécessiterait un
ouvrage entier pour des réponses sérieusement argumentées.
Vos critiques des contributions fournies s'appuient sur des positions
scientifiques dépassées et une pensée méthodologique et pédagogique fort
discutable.
Alors que nous avions signalé, dès le préambule, les grandes
transformations de la science en particulier depuis une trentaine d'années dans
les milieux anglo-saxons au contraire des milieux francophones par exemple et précisé
notre appartenance à la nouvelle mouvance, un de vos reproches est de ne pas en
avoir apporté de démonstration, ce qui laisse supposer que vous n'avez pas
connaissance des mutations évoquées.
L'information se destinait aux personnes susceptibles de s'intéresser à la réflexion
sur la science en général et devait pouvoir leur permettre de se documenter
sur le sujet suivant la procédure habituelle. Elle ne semble pas avoir retenu
votre attention et nous le déplorons.
Quant à la pensée scientifique moderne dont vous avez présenté une
description, c'est ses faiblesses qui ont mené aux changements mentionnés. De
nombreux champs disciplinaires actuels témoignent de ces insuffisances. Vos
conceptions méthodologiques et pédagogiques les reflètent également, sans
compter les résultats très controversés de la méthode de lecture dont vous défendez
les principes théoriques.
Vos conceptions de l'élaboration de la méthode de lecture éloignent d'office
la linguistique qui étudie pourtant les langues humaines et conséquemment tout
ce qui se rapporte à celles-ci. Hallucinant paradoxe de la part d'un
scientifique conscient de la complexité de la réalité qui requiert alors une
vision théorique et une approche pratique forcément transdisciplinaires !
Dans le même temps, votre pensée pédagogique interprète le concept
linguistique de "mot" comme une "image" à
"photographier" suivant vos propres expressions et ce faisant, vous
occultez le fait capital selon lequel un mot est en termes de communication,
au-delà d'une suite d'émissions de vibrations sonores (d'un point de vue de la
langue orale) et d'une suite de signes graphiques (d'un point de vue de la
langue écrite) une suite de règles (phonétiques) (d'un point de vue de la théorie
contemporaine de la linguistique) qui sont mises en oeuvre dans la communication
orale (or, n'en déplaise à l'"éducation nouvelle" qui exclut
l'exposé du processus éducatif, en tant que convention, la règle implique la
nécessité de la transmission, de la connaissance et de l'apprentissage).
L'ensemble de toute la pédagogie repose implicitement sur le concept
fondamental de règle que vous (et l'"éducation nouvelle") condamnez
sinon reléguez au second plan dans le domaine des apprentissages scolaires.
Bien que cela fasse bondir, vous ne cessez d'asséner "donner une règle ne
sert à rien". Selon vos termes, le concept de règle en matière de pédagogie
est "inutile" voire "néfaste" ; bref, elle représente un
"obstacle" à vos yeux. L'équation bien curieuse règle = mauvaise pédagogie
à l'aide de laquelle peut se formuler votre pensée et qui est à l'antipode du
bon sens discrédite vos discours et ne donne guère envie à quiconque d'aller
vous lire.
Cela étant, le catalogue de citations, d'observations, de commentaires et de
critiques trahit de votre part une lecture pour le moins peu attentive de nos
pages puisque la plupart des réponses sont repérables sous une forme ou une
autre sur le site. Un travail à caractère scientifique ne se lit pas à la façon
de livre de contes. Comme cela va de soi dans une présentation à visée
scientifique, nous avions anticipé les questions et les réponses. C'est la
raison pour laquelle les réponses qui seront apportées ne pourront souvent être
que des reformulations de ce qui aura déjà été exprimé sous une manière ou
une autre.
Par ailleurs et comme signalé en tout début de discussion, nos conceptions
respectives sont si éloignées les unes des autres dans tous les domaines que
le débat s'avère presque relever de l'impossible, un pari à tenter ! En ce
sens, c'est quasiment chaque fragment de phrase, pas même chaque phrase et
moins encore chaque paragraphe de ce qui est écrit, qu'il faudrait discuter ...
Aussi allons-nous limiter nos réactions aux aspects les plus dignes d'intérêt
et ce faisant, nous veillerons à une retranscription fidèle du texte original.
Pour des raisons de commodité, des numéros sont affectés à l'ensemble des
citations en respectant l'ordre de présentation sur le support. Chaque citation
constitue une rubrique sous laquelle sont regroupés et débattus, dans l'ordre
d'apparition dans le corps du texte, les différents points retenus de vos
commentaires.
Nous tenons à terminer cette introduction par une précision importante : nous
n'avons pas été mandaté par le Ministère de l'Éducation nationale pour défendre
les réformes que nous avons analysées ; en tant que simple observateur, nous
nous sommes autorisé, dans un système de liberté d'opinion et dans le strict
respect de la légalité républicaine, d'exprimer, en rapport avec l'actualité
(éducative, politique, économique, sociale, scientifique ...), notre avis
critique et objectif sur la base d'une rationalité qui paraît plus recevable
que celle qui se borne à un indigent constat empirique.
Venons-en à présent au thème du débat.
I) Les profondes réformes méthodologiques et pédagogiques de
l'apprentissage de la lecture opérées par le Ministère de l'Éducation
nationale en 2002 et 2003 étaient absolument indispensables.
Votre approbation emblématique du MEN, dès les premières
lignes et qui ne se dément pas tout au long de votre discours de 28 pages, fait
croire qu'il a un caractère officiel ou est au moins d'inspiration ministérielle.
L'adresse de votre site m'a d'ailleurs été communiquée comme une
recommandation de la hiérarchie de l'E N.
1. Nous avons approuvé et exprimé clairement dès le début ainsi qu'à
chaque fois que l'occasion s'en présentait ce qui, dans les réformes du Ministère
de l'Éducation nationale, nous paraissait relever du bon sens.
2. Le nombre de pages du site revêt un intérêt négligeable au regard de la nature des problèmes à traiter.
3. Notre liberté de ton ne laisse pas planer l'ombre d'un doute sur le caractère non officiel du site.
4. Vous vous présentez comme le principal théoricien et spécialiste de la méthode globale au sein de l'Éducation nationale, puisque, écrivez-vous, vous avez été sollicité par la hiérarchie de l'institution pour nous contacter. Or, vos critiques systématiques des orientations du Ministère de l'Éducation nationale donnent l'impression de règlements de comptes de la part de quelqu'un qui est exclu du système (vous parlez d'ailleurs de votre "solitude" dans "Critique du Plan de prévention de l'illettrisme"). On est pour le moins étonné par l'ambiguïté d'un tel statut en dehors de celui d'inspecteur et d'enseignant dont vous vous réclamez également.
II) à la lumière des nouvelles conceptions théoriques de la science
de telles réformes doivent se poursuivre et s'étendre...La théorie de la pensée
et de la connaissance scientifique...L'auteur de ces lignes, linguiste et méthodologue,
a également comme axe de réflexion, la théorie de la science.
Votre apologie de la science qui se poursuit tout au long
du texte jusqu'à cinq fois par page ne devrait tromper personne.
Alors que le MEN, et je le regrette, ne s'appuie guère sur la science, vous
vous complaisez dans son évocation, mais vous ne révélez pas la moindre référence
à la moindre expérimentation.
Faut-il rappeler que toute recherche doit être signée, que toute démarche
scientifique doit être répétable et donc décrite avec précision en ses
divers moments: genèse et formulation du problème, énoncé d'hypothèse(s),
annonce et suivi du plan expérimental, définition de la ou des populations expérimentales,
recueil et traitement statistique des données numériques, conclusion: hypothèse(s)
confirmée(s) ou infirmée(s), annonce d'applications, de prolongements, etc.
Comme exemple, je vous adresse (par fichier joint) une modeste expérimentation
que je viens de conduire scientifiquement. Elle est consacrée à un problème
que vous auriez pu aborder: le choix de la forme d'écriture à proposer aux
apprentis lecteurs.
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La science moderne et la méthode globale |
Votre approche critique est, de prime abord, fort séduisante, celle du parfait scientifique et pédagogue : après l'exposé théorique, vous passez à l'application pratique, sans oublier de donner l'exemple. Nous n'avons rien à ajouter à ce schéma général de présentation que nous trouvons irréprochable, sauf que vos conceptions scientifiques sont désuètes et votre pensée pédagogique est aberrante et marginalisée jusqu'au sein même de l'Éducation nationale. Examinons les faits.
1. "Votre apologie de la science qui se poursuit
tout au long du texte jusqu'à cinq fois par page ne devrait tromper personne"
Il s'est agi pour nous d'insister avec force sur un phénomène crucial presque
totalement méconnu notamment en France à la différence des cercles
anglo-saxons, les progrès considérables du développement de la pensée et de
la connaissance scientifiques, que vous aussi semblez ignorer.
Nous avons été conscient de la situation et c'est pourquoi il nous a paru
particulièrement important de bien faire saisir aux lecteurs que notre approche
s'inscrit dans le prolongement de la nouvelle conception théorique de la
science. Bref, nous avons pensé à des réactions semblables aux vôtres et il
s'est agi alors également pour nous d'inviter les lecteurs à chercher d'abord
à connaître et à comprendre ce qui s'était passé avant d'exercer leurs
droits légitimes à la critique. Vous avez réagi avec une surprenante légèreté.
Plutôt que d'aller vous informer afin de juger des hypothèses émises et éventuellement
les réfuter, vous vous êtes contenté de nous présenter une description du
modèle de science que nous connaissons autant que vous et qui, considéré
comme peu satisfaisant par certains scientifiques dont nous, est délaissé
depuis plusieurs décennies au profit du nouveau mieux adapté à son but.
Nous ne pouvons que vous suggérer de vous documenter sur le nouveau modèle,
comme vous le faites pour tout autre sujet.
2. "Alors que le MEN [...] ne s'appuie guère sur
la science"
L'affirmation est inexacte ; le Ministre de l'Éducation nationale est entouré
de scientifiques, qui, malheureusement, ont les mêmes conceptions de la science
que vous, d'où des résultats correspondants souvent aussi contestés que les vôtres,
ce qui tend à montrer le caractère problématique de la science pensée comme
vous l'avez présentée.
En somme, les Ministres de l'Éducation nationale, de gauche ou de droite et même
s'ils sont eux-mêmes scientifiques, ont recours à des scientifiques choisis généralement
pour leurs compétences, lesquels ont en charge la rédaction des textes
officiels. En outre, il y a des scientifiques au sein du Conseil national d'élaboration
des programmes scolaires ; ils s'appuient sur le modèle de science dont vous
avez fourni une description. Vous ne semblez pas de leurs avis puisque vous préconisez
dans vos écrits une "révolution pédagogique" pour laquelle il paraît
peu probable qu'ils vous suivent. Que pensez-vous alors de la validité du modèle
de science que vous défendez et qui transforme en dialogues de sourds les débats
entre scientifiques ? C'est qu'elle comporte de sérieuses insuffisances, qui
ont justifié son profond renouvellement autant que les réformes engagées par
le Ministère de l'Éducation nationale avec lesquelles vous êtes en
complet désaccord et que n'épargnent pas vos critiques (étonnant d'un
inspecteur et du Ministère de l'Éducation nationale en matière scientifique
et pédagogique !!).
3. "[...] vous vous complaisez dans son évocation
[...]"
Notre objectif n'a pas été de présenter un exposé sur la nouvelle conception
théorique de la science. Ce n'est pas un sujet susceptible de passionner tout
le monde auquel nous avons voulu nous adresser. Les précisions données étaient
suffisantes aux intéressés pour aller s'informer au travers d'une
documentation appropriée. Nous avons préféré laisser à chacun la possibilité
de s'en faire une idée et donc de l'apprécier dans le concret, c'est-à-dire
à travers la manière avec laquelle elle est mise en oeuvre par nos soins dans
l'abord et la résolution des problèmes posés.
4. "[...] mais vous ne révélez pas la moindre référence
à la moindre expérimentation.
Faut-il rappeler que toute recherche doit être signée, que toute démarche
scientifique doit être répétable et donc décrite ... de prolongements, etc."
Redisons-le en commençant, la conception théorique de la science a profondément
été modifiée. D'ailleurs, la croissance de la science reste constante depuis
ses origines à l'Antiquité. Sa transformation a été particulièrement marquée
depuis une trentaine d'années au cours de laquelle elle est passée d'une
vision empirique à une vision théorique, c'est-à-dire, pour faire court, du
stade descriptif (des données du monde sensible) au stade explicatif. Mais, le
fait nouveau est que dans cette dernière perspective, le travail du
scientifique part non plus de l'observation, mais plutôt de la théorie qui
sous-tend l'énoncé d'observation. Finalement, l'activité scientifique
ne débute pas par l'observation, mais par la théorie sur laquelle elle repose.
C'est une approche très féconde, qui, loin de faire abstraction de la
dimension implicite de l'énoncé des données d'observation, l'intègre dans le
processus de raisonnement en vue de la construction théorique. En somme, la théorie
est bâtie sur la base à la fois de l'implicite et de l'explicite de l'énoncé
d'observation. On l'a présenté en préambule, le champ sémantique analysé à
travers les notions telles que "expérimentation", "répétable",
"décrite", "populations", "recueil",
"statistique" et "numériques" recouvre le monde physique et
implique une conception purement empiriste de la science. Le contenu de votre
document "Deux sources négligées de l'illettrisme: le soufflage et la simultanéité
de l'enseignement" l'illustre a contrario d'une manière tout à fait
remarquable. Or, la réalité, objet de pensée et de connaissance, n'est pas
uniquement physique, observable et mesurable. Elle ne peut donc pas
raisonnablement être limitée aux seules entités qui donnent lieu à des opérations
d'observation et de quantification, sinon elle ne pourra pas rendre compte de la
totalité de la réalité dans son extrême complexité.
En procédant comme il ressort de l'exposé sommaire ci-dessus, on aborde d'une
manière totalement différente le sujet que vous avez développé et on obtient
des résultats conséquents.
Vos conclusions scientifiques demeurent contestées y compris au sein du Ministère
de l'Éducation nationale et vous portent préjudice. Incontestablement, elles
ont un problème.
5. "Comme exemple je vous adresse (par fichier
joint) une modeste expérimentation [...] scientifiquement."
Le contenu du fichier constitue à lui tout seul un vaste thème de débat qui
ne saurait être mené ici. Nous ferons juste deux petites remarques.
La première concerne le caractère paradoxal des causes de l'illettrisme
incriminées à travers le titre "Deux sources négligeables de
l'illettrisme: le soufflage et la simultanéité de l'enseignement", qui
suggère bizarrement que c'est le modèle didactique classique du système éducatif,
la pédagogie directive et non individualisée, qui génère l'illettrisme. Nous
avons montré que l'illettrisme provient en toute logique de la méthode globale
et des méthodes mixtes, de même que vous admettez que les difficultés
scolaires actuelles au CP sont dues à la version de la méthode globale dénommée
"méthode naturelle" pour, selon vous qui êtes un inconditionnel du
modèle d'approche globale de la lecture, "détourner les critiques"
(jusqu'à quand ce comportement dissimulateur va-t-il durer au sein du système
éducatif ?).
La deuxième remarque est relative à la valeur du document. Au plan
scientifique, le fichier est un archétype de la conception empiriste de la
science : vous partez d'observations et de descriptions empiriques pour tirer
des conclusions pédagogiques qui, au reste, demeurent irréalistes, à savoir
"respecter l'heure et le rythme de chaque élève", ce qui aboutit à
affecter un enseignant à chaque élève et suppose des moyens conséquents !
Ces positions vous isolent dans le système éducatif. Vos conceptions et votre
démarche sont donc critiquables d'autant plus que le rendement corrélatif est
peu probant (raison pour laquelle vos idées ne sont pas retenues par le
Ministre de l'Éducation nationale en dépit de votre statut d'inspecteur car
vous avez eu tout le loisir de partager vos travaux scientifiques et pédagogiques
avec vos collègues inspecteurs, les professeurs d'IUFM, les
institutrices/instituteurs et les étudiants d'IUFM).
6. "Elle est consacrée à un problème que vous
auriez pu aborder: le choix de la forme d'écriture à proposer aux apprentis
lecteurs."
Nous vous invitons à vous reporter à l'introduction de notre fascicule Méthode
linguistique de lecture. Livret 2. Formes courantes des lettres de l'alphabet.
III) p...2 changement radical de l'approche pédagogique de
l'apprentissage de la lecture apporté par les "nouveaux programmes de l'école"
du 20 février 2002 et 17 avril 2003.
Normalement une approche pédagogique se révèle par les
méthodes bien plus que par les programmes. Quoiqu'il en soit, je n'ai pas trouvé
d'annonce de "changement pédagogique radical" dans les textes que
vous citez.
En revanche, le Plan (ministériel) de prévention de l'illettrisme (du 12
octobre 2002) manifeste un conservatisme pédagogique: il vante la pédagogie à
la mode depuis plus de deux décennies. On y reconnaît notamment les clichés
des propagandistes de la méthode "naturelle". Voir mon commentaire
critique de ce Plan sur mon site http://perso.wanadoo.fr/andre.inizan
Ma critique fondamentale est que ce Plan escamote rien
moins que l'apprentissage proprement de la lecture/écriture. D'ailleurs, quel
aveu! Il s'intitule "lire au CP" et non apprendre à lire au CP.
Bref, votre position pédagogique me semble avoir d'autres inspirations que
celle du MEN, j'y reconnais plutôt l'antique bé a ba dont nombre de parents
sont nostalgiques.
1. "Normalement une approche pédagogique se révèle
par les méthodes bien plus que par les programmes. "
Certes. Mais, les faiblesses du mode de présentation visées par vos critiques
s'expliquent par celles de la conception de la science qui sous-tend le procédé
de présentation et que nous dénonçons.
2. "Quoiqu'il en soit, je n'ai pas trouvé
d'annonce de "changement pédagogique radical" dans les textes que
vous citez."
Vous faites remarquer pourtant dès la première page de l'article intitulé
"Critique du Plan de prévention de l'illettrisme" que les experts des
rapports ministériels "encouragent non seulement les maîtres et les
parents à faire acquérir l'alphabet [...]". Peu importe,
contentons-nous à cet égard de quelques exemples de Les nouveaux
programmes de l'école de 2002. On peut y relever : "[...] l'école
maternelle doit donner l'occasion à tous les élèves d'une imprégnation
orale des mots et des structures de la langue écrite, préalable indispensable
à tout acte de lecture." (C'est nous qui soulignons en gras) Sous une
rubrique intitulée "Découvrir le fonctionnement du code écrit", on
peut lire : "[...] la découverte du fonctionnement du code écrit [...]
est un objectif important." ; ailleurs, il est indiqué, parmi les compétences
à acquérir, de "connaître le nom des lettres de l'alphabet".
Ces exemples impliquent une approche pédagogique radicalement opposée à
celles de la méthode globale et des méthodes mixtes caractérisées par leur
mode d'entrée dans la lecture à l'aide des phrases ou des mots entiers, c'est-à-dire
par une approche que l'on a décrite comme "à point de départ
global". En résumé, alors que dans la perspective de la "pédagogie
nouvelle" ou "pédagogie active" l'apprentissage de la lecture
procède des phrases ou des mots aux lettres et de la langue orale à la langue
écrite, Les nouveaux programmes recommandent la démarche complètement
opposée qui mène des lettres aux phrases et de la langue écrite à la langue
orale.
Dans le même temps, le Ministre de l'Éducation nationale déclare au sujet de
la méthode globale : "Les nouveaux programmes l'écartent résolument".
Quant aux méthodes mixtes, il les ignore purement et simplement. Au total, il
ressort clairement des Les nouveaux programmes que la méthode globale et
les méthodes mixtes notamment n'ont plus leur place dans la pédagogie de la
lecture à l'école.
3. "En revanche, le Plan (ministériel) de prévention
de l'illettrisme (du 12 octobre 2002) manifeste un conservatisme pédagogique:
il vante la pédagogie à la mode depuis plus de deux décennies. On y reconnaît
notamment les clichés des propagandistes de la méthode "naturelle".
Voir mon commentaire critique de ce Plan sur mon site http://perso.wanadoo.fr/andre.inizan"
Vous présentez le Plan ministériel de prévention de l'illettrisme comme
"un conservatisme pédagogique" puisqu'il va à l'encontre de vos
propres conceptions causales du phénomène et de sa remédiation. Votre analyse
des causes de l'illettrisme a conclu à la responsabilité pédagogique
consistant en l'enseignement collectif et en la méthode globale naturelle par
opposition à la méthode globale orthodoxe que vous préférez. La solution que
vous proposez dans le premier cas, laquelle réside dans un enseignement
personnalisé et actif, est d'apparence relativement alléchante mais irréaliste
; au reste, elle présuppose que l'on dispose de moyens nécessaires et
suffisants à l'opération pour affecter un enseignant à chaque élève, ce qui
n'est pas vrai. Dans le deuxième cas et bien qu'à caractère pédagogique, la
solution n'est pas celle qui découlerait de la méthode globale orthodoxe prônée
par vous ; en effet, étant donné que c'est toutes les méthodes à départ
global qui sont génératrices d'illettrisme, elles sont à écarter d'emblée
des solutions envisageables.
Malgré nombre d'éléments positifs du Plan ministériel de prévention
d'illettrisme, bien peu en trouvent grâce à vos yeux. Force est de constater
qu'en dépit de vos travaux, votre collaboration n'a pas été sollicitée par
le Ministère de l'Éducation nationale, vraisemblablement pour cause de
profondes divergences théoriques et pédagogiques, ce qui ramène au problème
central qui nous préoccupe, celui des carences de la science qui rendaient une
rénovation impérative, mais pas dans le sens que vous préconisez. A vous de
remettre vos conceptions en cause.
Un abord de vos écrits ne tarde pas à révéler que vous faites parti de cette
catégorie d'enseignants chez lesquels la politique n'est jamais loin. Un de vos
documents présente notre portail comme le site "qui encense le MEN".
Nous ne faisons pas de politique, même si, en tant que scientifique, nous ne
pouvons pas nous empêcher d'émettre un avis sur la manière dont la société
est gérée par celles et ceux qui ont souhaité lui offrir leurs services. Et
lorsque nous nous exprimons, la déontologie scientifique nous impose une
impartialité absolue, qu'il s'agisse d'un gouvernement de droite ou de gauche.
Voilà pourquoi nous trouvons des données intéressantes aussi bien dans la
politique menée par la droite que dans celle menée par la gauche. Le
sectarisme est contraire à la raison scientifique voire à la raison humaine et
à ce titre, il est à combattre sans merci. Il ne doit pas être de mise
surtout chez un scientifique ; il y va de sa crédibilité et, à travers lui,
de celle de la science qui seule doit motiver les choix et les décisions
individuels et collectifs.
4. "Ma critique fondamentale est que ce Plan
escamote rien moins que l'apprentissage proprement de la lecture/écriture"
C'est une question de différence de conceptions pédagogiques : le contenu du
Plan ne correspond pas à vos attentes et, par-delà, à vos conceptions
scientifiques.
5. "D'ailleurs, quel aveu! Il s'intitule
"lire au CP" et non apprendre à lire au CP."
Ce problème de formulation, du même ordre que le précédent, est lié à
celui de la science sous-jacente.
6. "Bref, votre position pédagogique me semble
avoir d'autres inspirations que celle du MEN, j'y reconnais plutôt l'antique bé
a ba dont nombre de parents sont nostalgiques."
Notre approche se veut un modèle unificateur de la méthode synthétique et de
la méthode analytique ; il n'est donc pas étonnant que l'on y retrouve, associés,
des aspects qui sont de l'ordre de la méthode synthétique (les lettres, par
exemple, mais présentées différemment par rapport aux manuels de lecture
actuels) et des aspects qui sont de l'ordre de la méthode analytique (le sens).
Lorsque le Ministre de l'Éducation nationale a défini dans Les nouveaux
programmes les compétences devant être acquises à l'école maternelle, il
a parlé, entre autres, de "connaître le nom des lettres de
l'alphabet" et de "découvrir comment fonctionne le code écrit".
Notre approche obéit à ces instructions qui nous semblent parfaitement cohérentes
et défendables en termes logiques, linguistiques et scientifiques. Les
orientations du Ministre de l'Éducation nationale et donc notre approche qui y
est conforme, qui relèvent à la fois du bon sens commun et du bon sens
scientifique, sont considérées par les parents comme convenables. Pourquoi
s'en plaindre ? Que vaudraient des réformes totalement rejetées par les
destinataires ou une méthode pédagogique qui ferait l'unanimité contre elle ?
Elles n'auraient aucune raison d'être et voilà pourquoi il faut abandonner la
méthode globale et les méthodes mixtes dont personne ne veut pour cause de
lacunes profondes et d'échecs graves.
IV) Le MEN a définitivement abandonné la méthode globale
d'apprentissage de la lecture .
On estimait à 2% le nombre d'enseignants qui y avait recours
Sur quels propos précis vous fondez-vous pour affirmer
cela ?
La méthode globale, dite "naturelle" pour détourner les critiques,
est hélas beaucoup plus pratiquée que vous le dites après tant d'autres,
ministres compris. En effet, toutes les Grandes Sections de maternelles de
France et de Navarre (au sens propre) ne font pas autre chose et, par contagion
et soutien des IUFM, de plus en plus de CP naturellement dépourvus de manuels.
Ce qui est également vrai c'est que personne (ni les conseillers ministériels
ni vous) n'affiche un minimum de compréhension de ce qui a été et est la méthode
globale.
Voici en deux mots ce que je viens d'exposer dans ma toute récente communication "Les sources négligées de l'illettrisme: le soufflage et la simultanéité de l'enseignement" au Colloque de l'AMOPA, le 21 novembre 2003 (Je l'ajouterai prochainement au contenu de mon site internet, en attendant sa publication imprimée dans la revue de l'AMOPA)
1. "Sur quels propos précis vous fondez-vous pour
affirmer cela ?"
Nous nous référons à une déclaration du Ministre de l'Éducation nationale
le 2 octobre 2002 au Journal télévisé de 19 h 20 sur FR3, laquelle faisait état
de 98 % d'enseignants qui n'avaient pas pratiqué de méthode globale. A cet égard,
on peut également lire dans Les nouveaux programmes de 2002 : "Les
nouveaux programmes insistent sur les démarches à mettre en oeuvre. Des années
d'expérience ont montré ce qui est efficace et ce qui ne l'est pas en matière
de pédagogie. On sait par exemple depuis longtemps que la fameuse méthode
globale d'apprentissage de la lecture a eu des conséquences catastrophiques. Même
si elle était très rarement utilisée (c'est nous qui soulignons en
gras), personne ne l'avait pour autant interdite. Les nouveaux programmes l'écartent
résolument."
Suivant vos dires, l'emploi de la méthode globale est généralisé à l'école
contrairement aux propos du Ministre ; une hypothèse semble probable : des données
statistiques erronées auraient été communiquées aussi bien à Jack Lang qu'à
Luc Ferry par des conseillers favorables à la méthode globale. Elle n'est pas
à exclure lorsqu'on sait que les tenants de la méthode globale et des versions
moins dures (les méthodes mixtes ou semi-globales) occupent le terrain partout
où il est question d'apprentissage de la lecture.
2. "La méthode globale, dite "naturelle"
pour détourner les critiques, est hélas beaucoup plus pratiquée que vous le
dites après tant d'autres, ministres compris. En effet, toutes les Grandes
Sections de maternelles de France et de Navarre (au sens propre) ne font pas
autre chose et, par contagion et soutien des IUFM, de plus en plus de CP
naturellement dépourvus de manuels."
Nous tenons à rappeler auparavant que deux principaux courants opposés de la méthode
globale se dégagent de vos écrits, l'un que vous cherchez à promouvoir et
appelez "la méthode globale" et l'autre défendu par vos adversaires
qui le dénomment méthode "naturelle" pour, dites-vous, échapper aux
critiques (suscitées pourtant par l'ensemble des courants de la méthode
globale). Nous parlons quant à nous et pour des raisons pratiques, de "méthode
globale orthodoxe" et "méthode globale naturelle"
respectivement. Qu'on le veuille ou non et par leur nature, les deux courants de
la méthode globale conduisent à la devinette, obtiennent des résultats à peu
près identiques, reposent sur des bases scientifiques réfutables et font
l'unanimité contre eux. Certes, vous imputez les mauvais résultats de lecture
à la méthode globale naturelle ; mais, c'est la procédure pédagogique même
de tous les courants de la méthode globale (sans citer les théories qui les
sous-tendent) qui suscite la défiance envers eux, laquelle est justifiée par
leur rendement sujet à bien des aléas.
Vous avez écrit dans "Deux sources négligées de l'illettrisme: le
soufflage et la simultanéité de l'enseignement" à propos du pourcentage
des enseignants qui pratiquaient la méthode globale dans les classes : "La
fréquence de 2% habituellement citée est tout à fait fantaisiste.", et
vous venez d'ajouter qu'elle "est hélas beaucoup
plus pratiquée que vous le dites après tant d'autres, ministres compris."
Si l'information que vous donnez est exacte, et rien ne permet, pour l'instant,
de douter de sa véracité, alors il se pourrait que les Ministres aient été
leurrés et, avec eux, les usagers du système éducatif ; bref, ils auraient
menti aux Français ! D'un autre côté, les mensonges pourraient avoir été
orchestrés dans le but de ne pas inquiéter les parents dont on connaît
l'hostilité viscérale vis-à-vis de la méthode globale.
Dans tous les cas de figure, il y a faute, et elle traduit un réel malaise de
la méthode globale qui a dû se résoudre à la pratique quasi clandestine et
à la dissimulation. Si une méthode pédagogique en arrive là, c'est-à-dire
doit s'exercer en cachette et se livrer aux mensonges au public, c'est qu'elle
rencontre de sérieuses difficultés.
3. "Ce qui est également vrai c'est que personne
(ni les conseillers ministériels ni vous) n'affiche un minimum de compréhension
de ce qui a été et est la méthode globale."
Compréhension n'équivaut pas à approbation. Nous comprenons les résultats
des travaux que vous avez présentés mais ne partageons ni vos analyses ni vos
conclusions.
Nous ne nous serions jamais autorisé à émettre une opinion sur une méthode
que nous n'aurions pas examinée avec soin. En ce qui concerne les conseillers
ministériels, il ne nous appartient pas de répondre à leur place. Simplement,
le raisonnement logique nous conduit à penser que c'est le caractère
discutable des fondements scientifiques de votre méthode qui les a laissés
sceptiques sur sa validité. Vous avez vous-même qualifié
d'"indigent" le rendement de la méthode globale naturelle qui est sa
soeur jumelle et n'est guère fondamentalement différente d'elle. Pourquoi
alors accorder crédit à l'une et pas à l'autre ? Il n'y a aucune bonne raison
à cela.
4. "Voici en deux mots ce que je viens d'exposer
dans ma toute récente communication "Les sources négligées de
l'illettrisme: le soufflage et la simultanéité de l'enseignement" au
Colloque de l'AMOPA, le 21 novembre 2003 (Je l'ajouterai prochainement au
contenu de mon site internet, en attendant sa publication imprimée dans la
revue de l'AMOPA)"
Nous avons déjà eu l'occasion de nous exprimer sur cette communication.
Rappelons qu'il paraît excessif de prétendre que ce que vous appelez
"soufflage" et qui correspond à l'enseignement classique, est une
cause d'illettrisme. Ne perdons pas de vue qu'il s'agit bien là d'un point
central de la pédagogie de tout l'ensemble du système éducatif. Comme tel, il
est irremplaçable et la méthode globale en apporte une preuve a contrario :
elle est exécrée pour avoir cédé à la tentation d'évacuer l'approche
directive de son système, ce qui a eu pour conséquence de mener à la
catastrophe que tout le monde déplore depuis l'avènement de cette méthode. Et
devant des "résultats indigents" que vous avez soulignés ailleurs à
maintes reprises, vous ne pouvez convaincre personne du contraire.
Pareillement, faire acquérir des savoirs en même temps à des élèves ne génère
pas nécessairement d'illettrisme : c'est le contenu de la méthode employée
d'une part, et une manière inadaptée de procéder d'autre part, qui peuvent
conduire à l'illettrisme.
Cela dit, il convient de prévoir des moyens de soutien nécessaires et
suffisants pour les élèves qui en ont besoin (dans une même classe, les
niveaux des élèves sont très hétérogènes parce que beaucoup de parents
assurent un accompagnement scolaire à leurs enfants).
Nous ajoutons, en terminant sur ce point, quelques petites remarques
relatives aux causes générales d'échecs scolaires en lecture. Elles
concernent les méthodes pas ou peu adaptées, le temps insuffisant, le manque
de livre et de soutien familial.
La méthode globale ne propose pas de manuel, sans doute parce qu'elle ne se prête
guère à son élaboration. Quant aux manuels disponibles sur les autres méthodes,
ils ne sont pas conçus de manière satisfaisante (pas d'organisation ni de
progression possibles).
Le temps effectif prévu pour l'apprentissage de la lecture à l'école n'est
pas suffisant pour assimiler en neuf mois toute une matière portant sur une
langue en l'espèce le français qui comporte de nombreuses et importantes irrégularités
orthographiques et grammaticales, d'où la nécessité indispensable du soutien
familial d'ailleurs conseillé par des enseignants aux parents ;
malheureusement, la manière dont les livres sont conçus n'est pas de nature à
leur faciliter la tâche.
Un enfant qui ne peut miser que sur l'école pour apprendre à lire (et c'est la
situation à laquelle confronte le système actuel qui utilise les méthodes à
départ global) aura beaucoup de mal à réussir, d'autant plus qu'il ne dispose
pas de matériel à la maison pouvant lui permettre de s'exercer avec, à la
rigueur, un membre ou un ami de la famille à défaut d'un parent. Voilà
pourquoi il faut qu'il ait un manuel à la maison, de préférence le même que
celui qui est utilisé en classe par l'enseignant, de façon à pouvoir le
consulter à tempérament éventuellement avec l'aide de quelqu'un.
Comme tous les apprentissages scolaires, celui de la lecture est difficile,
surtout pour un enfant dans un domaine aussi abstrait que celui de la lecture
dans un délai aussi court que celui qui est imparti à la réalisation du
programme ; il faut en être conscient et s'y prendre en conséquence.
Ces positions ont peu à voir avec celles que vous avez développées,
certes. Mais, de façon raisonnable et réaliste, elles tiennent compte des
contraintes du système d'organisation éducative et sociale de notre époque,
en attendant des changements que tout le monde souhaite et qui pourraient
survenir.
Les hypothèses, qui sont au départ de votre inspiration (ainsi que de celles
de la méthode globale naturelle) après avoir été celles du précepteur
Nicolas Adam en 1787, remontent déjà à plus de deux cents ans. Depuis, les
choses ont énormément évolué, y compris le préceptorat qui n'existe
pratiquement plus, du moins sous sa forme du dix-huitième siècle. Sa
transposition à la société contemporaine semble anachronique et explique les
fortes réticences auxquelles s'est heurtée votre pensée pédagogique (et
celle qui est présente dans la méthode globale naturelle).
V) La "méthode globale" selon moi.
Imaginée sans la nommer par Nicolas Adam, précepteur, en
1787: "apprenons-leur à lire sans parler de lettres et de syllabes"
(dictionnaire Buisson, Hachette 1910, article lecture), la procédure présentait
d'emblée un progrès théorique considérable. Au lieu de souffler des vérités
abstraites morcelées et sans signification (le bé a ba), elle amenait l'enfant
à observer et à copier des mots familiers, courts et sobres d'écriture (sans
lettres qui ne s'entendent pas) afin de les fixer en mémoire. Puis, par
confrontations et analyses suggérées à point nommé, l'enfant découvrait les
clés du savoir lire: les modalités de transcription de la langue (laquelle, ne
vous déplaise, est fondamentalement orale), les invariants phonème(s)-graphème(e).
Comment pouvez-vous contester que l'acquisition de l'écrit se fonde sur la
pratique de l'oral qui est première dans l'histoire d'un homme comme dans celle
de l'humanité.
C'est de cette procédure que je dégage ma définition originale de
l'apprentissage de la lecture: apprendre à lire, pour l'enfant qui sait parler,
c'est acquérir, au mieux découvrir, la vocation des lettres qui est de
transcrire les sonorités de la langue. D'où l'opportunité d'amener l'enfant
à analyser l'écoute de la parole, à différencier les phonèmes, ce qu'il ne
sait pas faire spontanément en effet. Le petit d'homme pourra tout apprendre
mais il ne sait rien d'instinct. Les enfants sourds, qui non seulement sont
muets mais privés de langage oral, savent ce qu'il en coûte d'avoir à
apprendre à lire et à écrire une langue qu'ils ne parlent pas, dont ils
ignorent tout.
Toutefois, nul ne découvre sur commande, ni comme ni en même temps que son
voisin. Ainsi, ce qui fait la valeur pédagogique de la méthode individuelle de
Nicolas Adam, n'est pas transposable à la situation collective. Les Decroly et
Freinet qui ont tenté de l'adapter à l'enseignement simultané y ont échoué.
Depuis, tous les propagandistes de la "méthode globale - naturelle"
n'ont pas mieux réussi. Eux ont trahi la théorie. Précisément, ils ont dédaigné
l'objectif de la découverte personnelle de la combinatoire et la motivation qui
en découle et promu à la place de l'objectif dédaigné un moyen qu'ils ont
cru motivant: la profusion d'écrits formellement quelconques (le "grand
bain d'écrits" surgis de l'actualité de la classe, du "vécu
commun". Ils se sont ainsi condamnés à l'indigence des résultats moyens
de leurs apprenants.
Comme on pouvait s'y attendre, la plupart des enfants se noient dans un flou
perceptif d'où ils ne peuvent rien dégager de net. Quant au maître, il est
finalement contraint au soufflage inopérant qu'il se proposait d'éviter.
Bref, la méthode globale est théoriquement géniale, fondée sur la découverte
par chaque enfant de ses savoirs, mais elle réclame le préceptorat, ou bien,
une pratique personnalisée au sein du collectif-classe.
Je mets en oeuvre cette personnalisation, publiée depuis des décennies mais
toujours inconnue: "Apprendre à lire et s'y préparer à son
heure et à son rythme" (2as) EAP Paris, 1989.
Insistons: les résultats moyens effectivement indigents de la méthode globale
ne condamnent que sa pratique laquelle trahit la théorie dont il est légitime
de reconnaître les mérites et de mettre au point des procédures pertinentes.
Vous avez revendiqué une pratique qui vous est propre et s'oppose à celle
des autres défenseurs de la méthode globale que vous avez critiqués. Au-delà
des différentes positions que vous avez présentées, c'est évidemment le
cadre théorique qui paraît le plus important parce qu'il s'agit de critère déterminant
et c'est donc sur ce terrain-là que nous allons nous placer d'entrée de jeu.
Une conception globaliste et globalisante de la méthode d'apprentissage de la
lecture n'est pas pertinente ; la problématique est celle de l'inadéquation de
la vision de la science et celle du déficit de la linguistique dans la
conception par les divers courants de la méthode.
1. "La "méthode globale" selon moi"
"selon moi" ! Vous choisissez de vous
exprimer en votre nom et non pas au nom de la science.
On peut s'interroger sur la présence de ce subjectivisme affiché dans le
domaine scientifique. Une théorie scientifique est une théorie générale et
la généralité est une marque de scientificité. Vous auriez dû parler d'une
théorie générale de la méthode globale étayée selon des critères méthodologiques
et épistémologiques et non pas d'une vision qui se veut personnelle.
Une vision personnelle n'est pas infaillible.
2. ""apprenons-leur à lire sans parler de
lettres et de syllabes""
Par déduction, l'option prise dans la démarche s'appuie exclusivement sur les
unités signifiantes de la langue qui sont les mots et les phrases et donc le
sens. En conséquence, elle écarte certaines catégories linguistiques, pour
des raisons discutables qui rendent compte des difficultés de ses fondements théoriques
et pratiques. Comme la phrase, le mot, qui en constitue l'unité, est un résultat.
Il résulte de la combinaison des lettres et des syllabes, avec des frontières
bien établies pour l'une et l'autre catégorie d'unités dont la connaissance
et la maîtrise représentent des compétences impératives à acquérir
pour le savoir-lire. Par ailleurs, qu'elles soient signifiantes ou non, les unités
linguistiques demeurent abstraites et sans correspondance naturelle avec les réalités
auxquelles elles sont reliées conventionnellement, raison supplémentaire pour
les faire acquérir par l'apprenant. Enfin, chaque unité constitue une ou
plusieurs règles et de ce fait, acquérir une catégorie linguistique revient
à acquérir des règles.
Pour avoir fait l'impasse sur ces différents aspects, les courants de la méthode
globale dérivés de la pratique de Nicolas Adam ne pouvaient pas échapper aux
difficultés auxquelles ils se trouvent confrontés. Une autre source majeure de
leurs problèmes réside dans l'impossibilité d'organisation et de progression,
ce qui est paradoxal en matière pédagogique. L'impossibilité et donc
l'absence d'organisation et de progression représentent de sérieuses lacunes
pour la méthode globale (et leurs rivales car toutes les méthodes de lecture,
sans exception, partagent ces traits, d'où les difficultés qu'elles renferment
aussi bien pour l'enseignement que pour l'apprentissage).
Non seulement celles des conceptions théoriques soulignées, mais encore les
difficultés actuelles de la méthode globale ne permettent pas d'affirmer que
"la procédure présentait d'emblée un progrès théorique
considérable".
3. "Au lieu de souffler des vérités abstraites
morcelées et sans signification (le bé a ba), elle amenait l'enfant à
observer et à copier des mots familiers, courts et sobres d'écriture (sans
lettres qui ne s'entendent pas) afin de les fixer en mémoire"
Les raisons avancées comportent une part de vrai et une part de faux. La part
de vrai : il ne convient pas de présenter à l'enfant des éléments non
signifiants, parce qu'ils offrent davantage de difficultés à la mémorisation.
La part de faux : d'après le point de vue de Nicolas Adam, il ne faut pas présenter
les connaissances à acquérir mais laisser les découvrir ; en outre, à
l'action destinée à faire connaître, il faut substituer les opérations
d'observation et de copie (alors qu'il ne sait pas recopier des lettres,
l'enfant doit recopier des mots sans rien connaître des lettres qui en sont les
unités constitutives !!) ; les mots sont à "fixer en mémoire" ou
"photographier". Il ressort des considérations précédentes que
cette procédure de la pédagogie active est inadaptée et conduit à deviner ce
que représentent les mots, c'est-à-dire également des règles phonétiques,
et demande beaucoup de temps à l'élève pour construire ses savoirs.
Parce que les mots sont par-dessus tout des règles, il n'est guère possible de
"les fixer en mémoire" en toute ignorance des principes de leur
fonctionnement. Comme nous avons déjà eu l'occasion de le faire remarquer, les
mots sont des règles ou des entités abstraites qui ne se prêtent pas à la
photographie.
4. "[...] des mots familiers, courts et sobres d'écriture
(sans lettres qui ne s'entendent pas)"
Ces conditions sont difficiles à remplir dans la langue française à notation
alphabétique (et non phonologique) où de nombreuses lettres "ne
s'entendent pas" suivant le contexte et la position.
En conséquence, la liste des mots qui répondent aux caractéristiques définies
est assez restrictive et peut difficilement donner lieu à une procédure de
lecture fondée sur elle. Il n'en reste pas moins que la langue française
comporte énormément d'irrégularités et, faute d'un apprentissage explicite
et systématique des règles, c'est aux difficultés et aux risques d'échecs
que l'on expose l'apprenant ; la situation actuelle à l'école maternelle et à
l'école élémentaire en est une démonstration patente.
5. "Puis, par confrontations et analyses suggérées
à point nommé"
Conformément à la théorie de la science post-moderne, il s'agit, non pas de
"suggérer" surtout en matière de pédagogie,
mais au contraire d'expliciter ou de formuler à l'élève les règles à
retenir.
A travers la citation se révèle l'une des faiblesses majeures de la pédagogie
active : l'implicite (par opposition à l'explicite) érigé en système
didactique. Les piètres résultats en sont constatés dans le domaine qui est
au centre du débat, l'apprentissage scolaire de la lecture.
6. "[...] l'enfant découvrait les clés du savoir
lire"
L'énoncé laisse supposer que l'enfant se débrouillait tout seul. C'est
difficile pour lui et il doit deviner sans être sûr des résultats ; en outre,
il lui faut perdre du temps à chercher à découvrir. Le procédé présente
donc des inconvénients qui sont loin d'être mineurs. Il est beaucoup plus
raisonnable, rapide et efficace de lui faire acquérir des connaissances (qui
ont déjà été l'objet de découverte et donc solidement établies).
7. "[...] vérités abstraites morcelées et sans
signification (le bé a ba), elle amenait l'enfant à observer et à copier des
mots familiers, courts et sobres d'écriture (sans lettres qui ne s'entendent
pas) afin de les fixer en mémoire. Puis, par confrontations et analyses suggérées
à point nommé, l'enfant découvrait les clés du savoir lire: les modalités
de transcription de la langue ... les invariants phonème(s)-graphème(e)."
Ce que vous qualifiez de "faits de langue bien choisis" pour apprendre
à lire ressort de ces explications ainsi que de celles du document "Deux
sources négligées de l'illettrisme: le soufflage et la simultanéité de
l'enseignement" où les mots "balai" et "bateau" ont été
cités en exemples.
Il se trouve que c'est ce que nous avons fait dans le Livret 1a. lettres de l'alphabet destiné à l'apprentissage de la désignation des
lettres alphabétiques et dans lequel les mots familiers soigneusement triés
sur le volet, segmentés en syllabes (pour offrir à l'enfant des repères et
lui énoncer les règles représentées par les syllabes) et illustrés, possèdent
une syllabe souvent commune ("qui s'entend et se voit pareil") mise en
évidence par une couleur commune (d'ailleurs, dans le manuel, l'ensemble de
toutes les syllabes à trait identique des mots reçoit une même couleur), ce
qui montre clairement que les données pédagogiques peuvent être conçues et
présentées de manière différente et mieux adaptée.
A la limite, le Livret 1a conviendrait mieux à la méthode globale de
lecture grâce à ses nombreux éléments discriminants !
8. "[...] clés du savoir lire: les modalités de
transcription de la langue ... les invariants phonème(s)-graphème(e)"
C'est parce que vous avez une conception superficielle (escamotage des principes
d'organisation des mots) et partielle (exclusion de la linguistique) du phénomène
que représente la langue que vous estimez que le procédé est suffisant à l'élève
pour l'acquisition de la lecture.
9. " Comment
pouvez-vous contester que l'acquisition de l'écrit se fonde sur la pratique de
l'oral qui est première dans l'histoire d'un homme comme dans celle de
l'humanité."
Tout simplement parce que le système oral et le système écrit sont complètement
indépendants l'un de l'autre et qu'en l'absence de correspondance objective et
univoque entre eux, rien ne légitime, dans l'absolu, d'aller de l'un vers
l'autre.
10. "C'est de cette procédure que je dégage ma définition
originale de l'apprentissage de la lecture: apprendre à lire, pour l'enfant qui
sait parler, c'est acquérir, au mieux découvrir, la vocation des lettres qui
est de transcrire les sonorités de la langue."
L'expression "ma définition" est un aveu
implicite du caractère subjectif de la définition que vous proposez.
Dans la mesure où vos fondements théoriques se révèlent lacunaires, votre définition
de l'application pratique n'est guère satisfaisante. Nous pouvons ajouter que
votre définition est fournie dans l'absolu, ce qui n'est pas scientifiquement
défendable : en termes méthodologiques, la complexité de la réalité exige
de préciser l'angle de vue adopté. Une définition dans l'absolu demeure
forcément vague et partielle (et c'est à que se trouvent les difficultés de
la recherche véritablement scientifique).
11. "D'où l'opportunité d'amener l'enfant à
analyser l'écoute de la parole, à différencier les phonèmes"
L'opération ne revêt pas d'intérêt, pour trois raisons au moins : 1) La
langue n'a pas de transcription phonologique ; 2) L'élève n'a pas appris
de phonologie, en l'espèce la phonologie française ; 3) Il n'existe pas de
relation stricte entre le système phonologique et le système alphabétique du
français, pas plus qu'entre l'un ou l'autre système et la réalité. Par voie
de conséquence, il est illogique de lui faire apprendre à "différencier
les phonèmes". Finalement, quelle perte inutile de temps ! Quelle déperdition
inutile d'énergie ! Quelle fatigue inutile pour l'enfant ! Avec, à l'arrivée,
une acquisition fort approximative de la lecture et un risque d'illettrisme,
parce que les bases de l'acquisition restent extrêmement fragiles. Une autre
conséquence en est que la médiocrité des acquis réalisés n'incitera guère
l'élève à s'investir dans les activités de lecture, ce qui constitue un
risque d'échec. Si les enfants n'aiment plus lire comme on entend souvent le répéter,
c'est bien parce que l'échec ou le demi-échec que représentent les résultats
obtenus ne sont pas sources de plaisir et donc de motivation pour eux.
12. "[...] ce qu'il ne sait pas faire spontanément
[...]"
Évidemment. D'où la nécessité de le lui faire savoir en le lui expliquant et
non en le laissant tâtonner et deviner.
13. "Le petit d'homme pourra tout apprendre mais
il ne sait rien d'instinct."
C'est pourquoi il faut lui montrer ce qui est à apprendre et comment il faut
l'apprendre.
14. "Les enfants sourds, qui non seulement sont
muets mais privés de langage oral, savent ce qu'il en coûte d'avoir à
apprendre à lire et à écrire une langue qu'ils ne parlent pas, dont ils
ignorent tout."
C'est précisément parce qu'ils ne savent pas ou qu'ils ignorent qu'il est
important de le leur faire savoir, en leur fournissant les explications et, en
conséquence, les connaissances nécessaires à cette finalité.
15. "Toutefois, nul ne découvre sur commande, ni
comme ni en même temps que son voisin."
La vocation première de la pédagogie ne vise pas à faire découvrir (c'est le
travail du scientifique) mais à faire acquérir (les résultats du travail de découverte
par le scientifique). Classiquement et justement, un enfant est envoyé à l'école
pour apprendre à connaître (quant à la validité du contenu des
connaissances, c'est un autre débat).
Naturellement, il convient, dans l'exercice de la tâche, de prendre en compte
les différences entre les enfants et de faire face aux besoins de chacun autant
que possible. A l'impossible, nul n'est tenu !
16. "Ainsi, ce qui fait la valeur pédagogique de
la méthode individuelle de Nicolas Adam, n'est pas transposable à la situation
collective."
L'assertion d'après laquelle la pédagogie de Nicolas Adam "n'est
pas transposable à la situation collective" est une exactitude. Le
constat souligne la particularité spécifique de la méthode et, par suite
logique, celle de son champ d'application. Elle a été conçue pour un usage
strictement individuel et non de groupe. On n'est donc pas fondé à l'utiliser
dans le domaine scolaire comme le fait la méthode globale naturelle et la
pauvreté de son rendement tend à le prouver.
D'un autre côté, les contraintes et la rigidité qu'elle impose
(l'organisation et le travail sont subordonnés à l'heure et au rythme de
l'apprenant, ce qui rend difficile la possibilité d'avoir en charge deux ou
plusieurs apprenants à la fois) sont autant d'aspects négatifs de la méthode.
Il se comprend qu'elle ne soit pas adaptable au système scolaire malgré des
accommodations contrairement à ce que la méthode globale orthodoxe cherche à
faire croire, en témoignent les difficultés rencontrées par elle dans cette
tentative et marquées par l'isolement que vous évoquez dans vos écrits.
17. "Les Decroly et Freinet qui ont tenté de
l'adapter à l'enseignement simultané y ont échoué.
Depuis, tous les propagandistes de la "méthode globale - naturelle"
n'ont pas mieux réussi. Eux ont trahi la théorie. Précisément, ils ont dédaigné
l'objectif de la découverte personnelle de la combinatoire et la motivation qui
en découle et promu à la place de l'objectif dédaigné un moyen qu'ils ont
cru motivant: la profusion d'écrits formellement quelconques (le "grand
bain d'écrits" surgis de l'actualité de la classe, du "vécu
commun". Ils se sont ainsi condamnés à l'indigence des résultats moyens
de leurs apprenants.
Comme on pouvait s'y attendre, la plupart des enfants se noient dans un flou
perceptif d'où ils ne peuvent rien dégager de net."
L'échec était prévisible puisque la méthode avait été détournée de sa
mission.
Quant à ceux que vous considérez comme "propagandistes", ils n'ont
pas mieux réussi, pour les mêmes raisons profondes qui sont essentiellement
d'ordre scientifique et méthodologique et, secondairement, d'ordre pédagogique.
Et s'ils ont trahi l'esprit de la méthode, c'est apparemment pour essayer de
l'adapter à la nouvelle donne scolaire de leur époque. En effet, l'importance
des effectifs des classes dans la société actuelle ne permet pas de recours à
la pédagogie de préceptorat en vigueur il y a plus trois cents ans. Cela
dit, les contenus pédagogiques que vous avez raison de critiquer sont à redéfinir
pour éviter "l'indigence des résultats" qui en découle. D'où l'idée
de "refondation" du système éducatif dans la perspective de laquelle
est organisé le "Débat national sur l'avenir de l'École" par le
Ministre de l'Éducation nationale.
Il est à bien marquer que l'efficacité de la version de la méthode globale
que vous préconisez n'est pas établie de façon convaincante, sinon la méthode
aurait été retenue, plutôt que rejetée ouvertement, par le Ministre de l'Éducation
nationale qui, quoi que l'on puisse en penser, n'est pas et ne peut pas être
insensible aux graves difficultés actuelles de l'école en matière
d'apprentissage de la lecture au CP (c'est tous les Ministres de l'Éducation
nationale qui ont cherché et cherchent à résoudre ce problème épineux,
preuve qu'il leur tient à coeur). Nul ne peut croire que tous les conseillers
scientifiques du Ministère de l'Éducation nationale soient incapables de juger
de la pertinence d'une méthode de lecture.
Cela étant et redisons-le, la méthode globale orthodoxe et la méthode globale
naturelle produisent, à peu de différence près, les mêmes résultats, qui
tiennent précisément à la communauté de leur caractère qui est une approche
à départ global conduisant de l'oral à l'écrit. Alors qu'il s'agit, de façon
fondamentale, de faire connaître à l'apprenant de quoi est fait le résultat
que constitue un mot qui est l'unité de la phrase dans la communication,
condition élémentaire et impérative de la maîtrise du savoir-lire, les
divers courants de la méthode globale font l'impasse sur ce versant pour cause
de faiblesses théoriques, ce qui les voue à l'inefficacité avec, comme conséquences,
les difficultés auxquelles nous assistons depuis longtemps.
18. "Quant au maître, il est finalement contraint
au soufflage inopérant qu'il se proposait d'éviter."
Sans aucun doute. La situation devient irrattrapable pour autant que tout le
travail préliminaire indispensable, celui de l'acquisition et de la maîtrise
de la combinatoire qui aurait dû être fait en amont, ne l'a pas été.
19. "[...] la méthode globale est théoriquement
géniale [...]"
La validité théorique et pratique de la méthode globale reste fort douteuse.
Le doute est marqué par "l'indigence des résultats" qui lui a valu
un rejet unanime.
Les réactions très hostiles à la méthode globale en usage depuis les années
1960 dans le système éducatif témoignent d'un bilan qui, de l'avis général,
est un désastre (ce que vous confirmez plutôt pour votre concurrente directe,
la méthode globale naturelle).
20. "[...] cette personnalisation, publiée depuis
des décennies mais toujours inconnue [...]"
Elle est demeurée "inconnue" parce
qu'elle n'a pu convaincre personne, à juste titre. Même à un enfant en milieu
familial, elle se révèle difficilement applicable. On comprend alors qu'elle
soit complètement inappropriée par rapport au milieu scolaire.
21. "Insistons: les résultats moyens
effectivement indigents de la méthode globale ne condamnent que sa pratique
laquelle trahit la théorie [...]"
La pratique n'est pas dissociable de la théorie. Il y a implication profonde de
l'une à l'autre. D'un autre côté, la plupart des enseignants trouvent la méthode
globale très difficile à mettre en oeuvre (d'où l'ampleur des échecs chez
les enfants). Les difficultés de la pratique reflètent celles de la théorie.
22. Les considérations qui précèdent vont être résumées, accompagnées
de quelques commentaires en relation avec les réponses qui ont été apportées.
L'affirmation de Nicolas Adam "apprenons-leur à lire sans parler de
lettres et de syllabes" qui fonde l'ensemble de votre démarche n'est pas,
comme vous le pensez, "un progrès théorique considérable", parce
qu'elle est contestable et contestée, tant au plan théorique qu'au plan
pratique. Nous sommes de l'avis qu'il ne faut pas "souffler des vérités
abstraites morcelées et sans signification" et l'avons écrit. Pour
autant, il ne convient pas de laisser l'enfant dans l'ignorance de
l'identification des lettres du système alphabétique et des principes
d'organisation des mots en syllabes et, finalement, de le faire entrer dans la
lecture par des phrases ou des mots. Ce serait une aberration logique et
linguistique qu'illustrent les résultats que l'on sait et que vous avez dénoncés
vous aussi.
L'approche de l'auteur telle que vous l'avez décrite donne l'image d'un procédé
pour le moins hasardeux puisqu'elle tient à l'écart la notion pédagogique
essentielle de règle, pour d'obscures raisons. Elle n'a rien de rigoureux, de
cohérent, de systématique et ne permet ni d'organisation ni de progression,
d'où le qualificatif justifié de "hasardeux" par rapport aux
principes pédagogiques classiques qui, jusqu'à preuve du contraire et malgré
des imperfections, demeurent valables et applicables dans l'ensemble du système
éducatif.
Nous récusons que l'acquisition de l'écrit s'appuie sur la pratique de l'oral,
pour plusieurs raisons, dont certaines sont exposées sur notre site.
Rajoutons-y ce qui suit. Le paramètre d'antériorité n'est pas un argument
valide au regard de l'oral et de l'écrit en tant que tels, c'est-à-dire
respectivement et fondamentalement un phénomène vibratoire sans signification
en soi ([ananas], par exemple, ne signifierait rien s'il n'avait été
arbitrairement et conventionnellement associé à une variété particulière de
fruit) et une suite de symboles abstraits, conventionnels et sans signification
non plus (les unités constitutives ou phonèmes /a/, /n/ et /s/) ; il n'existe
pas de lien naturel qui unit les deux systèmes, il a été créé et se recrée
dans le processus d'apprentissage. Le problème est alors de savoir s'il faut
procéder de l'oral vers l'écrit ou l'inverse. Dans l'absolu, peu importe,
puisque les deux systèmes n'ont pas de signification réelle ni d'attache
naturelle entre eux ; relativement à l'apprentissage de la lecture où l'enfant
n'a pas de connaissance spécifique des phonèmes ni des lettres et qui implique
logiquement que l'on parte de l'écrit (on n'apprend pas à lire dans les
langues dites "à tradition orale"), il convient d'aller de l'écrit
à l'oral pour faire acquérir les règles des structures de la langue écrite,
d'autant plus que l'état de transcription actuel de la langue française
manifeste d'innombrables irrégularités orthographiques et grammaticales nécessitant
par là même la connaissance de chaque règle orthographique et grammaticale,
et donc un apprentissage systématique qui n'a rien à voir avec l'apprentissage
global en vigueur.
Prenons un exemple concret, celui du mot "saucisson", pour montrer
l'importance indispensable des règles dans l'apprentissage de la lecture en
opposition à la mémorisation globale. Au contraire de la méthode globale et
des méthodes apparentées qui cherchent à faire filmer des phrases et des mots
entiers, la méthode linguistique, après avoir fait acquérir la reconnaissance
discriminatoire des lettres du système de l'alphabet par lesquelles la langue
est transcrite, commence par le mode de présentation "sau cis son"
(conformément au modèle de découpage syllabique classique des mots de la
langue française, ce qui est extrêmement important pour l'acquisition de
l'orthographe lexicale des mots et la prévention voire la lutte contre
l'illettrisme) afin de permettre la découverte de la structure du mot par
l'enfant. Le mot est alors prononcé syllabiquement à l'attention de l'enfant,
en insistant sur l'épellation-prononciation de chaque syllabe et en précisant
la règle de prononciation de celle-ci et surtout de ses unités constitutives
par rapport à leur position et à leur environnement (la seule possibilité qui
offre l'occasion d'éviter la devinette). Une règle délicate est celle de la
consonne double "s", qui peut s'énoncer : en général, quand deux
consonnes identiques se suivent dans un mot, la première ne se prononce pas.
Pour ce qui est de la syllabe "cis" : "c" se prononce [s]
devant "i", etc.
L'exemple compte seize règles phonétiques pour sa lecture correcte ! En les évacuant,
la méthode globale et les méthodes assimilées vouent irrémédiablement
l'enfant à la devinette du mot concerné pendant de nombreuses années. Cela
veut dire qu'à chaque fois qu'il le rencontrera dans un texte, il sera freiné
pendant un court laps de temps par telle ou telle règle phonétique et devra
s'arrêter pour la retrouver dans ses souvenirs afin d'être certain de
l'appliquer correctement.
La notion de règle capitale à la méthode d'apprentissage de la lecture trouve
son fondement dans la théorie contemporaine de la linguistique qui conçoit une
langue humaine comme un "système de règles". La non-prise en compte
de la linguistique dans son schéma conceptuel est une raison suffisante de
l'invalidation de la méthode globale. Tout s'est passé chez les théoriciens
comme si l'on pouvait par exemple traiter un problème de santé en dehors de la
médecine. Dans le terme "apprentissage de la lecture", les notions
d'"apprentissage" et de "lecture", qui se rapportent également
aux langues, appartiennent, entre autres disciplines, au champ sémantique de la
linguistique qui étudie précisément les langues. En conséquence, il n'est
pas logiquement possible d'écarter, comme l'ont fait la méthode globale et les
méthodes apparentées en particulier, la linguistique des spécialités
susceptibles de contribuer à l'élaboration de la méthode d'apprentissage de
la lecture.
Voilà pourquoi l'exclusion de la linguistique de la conception et de la
construction de la méthode globale constitue à elle seule un défaut rédhibitoire
de celle-ci. Lorsqu'on additionne à cette erreur fondamentale des causes
purement scientifiques et des résultats "indigents" dont tout le
monde a connaissance, c'en est trop et l'on comprend, dans ces conditions, le
tollé général contre elle et l'impératif de son abandon. Il n'est pas
concevable qu'un contenu pédagogique présente autant de carences.
Vous avez imputé aux enseignants la responsabilité des échecs massifs de la méthode
globale. Cela équivaut à dire que dans leur immense majorité, ils ne les
pratiquent pas comme il se doit. Le constat s'explique par une raison simple :
la méthode globale est, redisons-le, particulièrement difficile à
appliquer (et, conséquemment, à apprendre par les enfants). C'est d'ailleurs
l'avis de la plupart des enseignants, pour ne pas dire de tous. Répétons-le également,
les grosses difficultés inhérentes à la méthode globale sont le reflet de
celles des théories corrélatives, puisqu'une méthode doit découler
rigoureusement de la théorie correspondante.
Qu'elle soit naturelle ou orthodoxe, la méthode globale souffre de profondes
lacunes qui viennent principalement de bases scientifiques insoutenables et de
manque de fondements linguistiques. Il faut peut-être rappeler, une fois
encore, l'erreur la plus grave qui ait été commise, l'exclusion de la
linguistique. Elle est impossible à justifier, ne serait-ce que parce que la
complexité de la réalité impose la pluridisciplinarité à une théorie et à
la méthode qui en est issue. Sur ce point, l'élaboration du contenu matériel
de l'enseignement de la langue française dans l'ensemble de tous les cycles du
système éducatif s'inscrit dans la perspective de la linguistique
contemporaine ; pourquoi pas l'élaboration du contenu matériel de la méthode
d'apprentissage de la lecture de la langue française ? Il n'y a qu'une raison
erronée à cela. La méthode globale est vivement critiquée par tout le monde,
depuis l'homme de science jusqu'à l'homme de la rue. Autant dire qu'elle ne
convainc que ses auteurs (si l'on excepte les enseignants qui n'ont pas de
liberté de choix par rapport à sa pratique). A tel point que, obligés de
l'utiliser, les enseignants la pratiquent dans la quasi-clandestinité (sa
pratique par les enseignants dans les classes, pourtant très répandue si l'on
vous en croit, n'est jamais évoquée à la télévision, à la radio ou dans la
presse). Il n'en est pas question hors de l'enceinte de l'école, de peur d'éveiller
l'attention des parents qui ne veulent pas en entendre parler pour leurs
enfants. Et si l'on en est arrivé là, c'est parce qu'il y avait un réel problème,
qu'il est impératif de régler.
L'ensemble de tous nos développements pose, à travers l'inadéquation de la méthode
globale et des méthodes apparentées, le problème de la validité de la pédagogie
active de l'apprentissage de la lecture en vigueur depuis les années 1960.
L'objectif assigné à la pédagogie active par ses promoteurs est idéal et
approuvé totalement, avec raison, par le Ministre de l'Éducation nationale
dans Les nouveaux programmes de 2002 : faire réussir tous les élèves
en apportant à chacun d'entre eux les moyens dont il a besoin ;
malheureusement, les moyens mis en oeuvre dans ce but sont mal adaptés et, les
résultats de l'apprentissage de la lecture, désastreux.
VI.) p.3 les pratiques courantes...conduisent inéluctablement à la
devinette du code écrit, à la catastrophe en orthographe
Cette critique condamne surtout la pratique (collective)
de la méthode globale que je viens d'évoquer. Pour tenter de sortir les
enfants du flou, alors qu'ils ne disposent pas même d'une amorce de
combinatoire, on prétend valoriser le sens des écrits proposés et on pousse
à deviner: on "lit" "bagnole" pour "voiture", dégobillé"
pour "vomi" et on écrit n'importe quoi.
La critique vise, d'une part, à la fois la théorie et la pratique collective de
la méthode globale naturelle et, d'autre part, à la fois la théorie et la
pratique personnalisée de la méthode globale orthodoxe et, au-delà de ces
deux orientations opposées de la méthode globale, toutes les méthodes de
lecture à point de départ global, sans exception aucune.
Par essence, toutes les méthodes de lecture à départ global amènent forcément
à deviner les structures de la langue écrite, qui sont l'objet central de
l'apprentissage de la lecture.
En somme, la condamnation vise l'ensemble de toutes les méthodes qui commence
l'apprentissage de la lecture par des phrases ou des mots et procède de l'oral
vers l'écrit.
VII) Un changement complet dans le procédé de pédagogie et
d'apprentissage de la lecture
Plus loin, vous utilisez à nouveau cette expression dans
laquelle le "et" ne convient pas. Ne voulez-vous pas simplement parler
d'un "changement dans la pédagogie de l'apprentissage de la lecture?"
Nous voulons parler et de la manière d'enseigner et de la manière
d'apprendre à lire ; toutefois, le point soulevé paraît une remarque de détail
à côté des problèmes scientifiques, méthodologiques et pédagogiques
infiniment plus importants à traiter. Aussi n'allons-nous pas nous y étendre,
y compris dans vos propres textes tels que pour les exemples suivants de la page
3 :
- "Mais encore, pour la faire découvrir, il aurait
fallu que l'enseignant respecte l'heure et le rythme de chacun. Or, justement
chargés d'appliquer une pédagogie différenciée, il demeure les mains vides
des dispositifs didactiques nécessaires pour amener chaque élève à découvrir
la règle à partir d'observations méthodiques."
L'accord du participe-adjectif "chargés"
qui se rapporte apparemment au substantif "enseignant" semble
logiquement et grammaticalement incorrect, sinon le sens de la dernière phrase
est inintelligible.
- "Lorsque l'enfant rencontrera ce mot au hasard de
ces lectures, il saura lire depuis longtemps;"
Par rapport au contexte général de l'énoncé ou aux explications qui précèdent,
le sens de la phrase paraît sans ambiguïté lorsque le déterminant démonstratif
"ces" est remplacé par le déterminant
possessif "ses". Dans le cas contraire, il n'est pas très clair.
- "[...] mais si vous le lui proposez prochainement
pour le piéger, il n'aura pas de mal à le déchiffrer mettant en jeu sa maîtrise
de la combinatoire s'il la découverte comme je viens de l'évoquer."
Le sens de la dernière proposition subordonnée conditionnelle "s'il
la découverte" n'est pas aisément interprétable vraisemblablement
à cause d'un défaut de construction.
- "Bien entendu, çà ne lui fera pas connaître la
signification du mot [...]"
Le pronom démonstratif "ça" a été indûment remplacé par un
synonyme, l'adverbe de lieu "çà", sinon
le sens de l'énoncé devient incompréhensible.
VIII) Enfin, voilà, me semble-t-il, l'essentiel de votre pensée pédagogique:
[jusqu'alors] le point de départ de l'apprentissage de la lecture était
des phrases et des mots, voire des sons, sans souci particulier de savoir si les
enfants étaient capables d'identifier les lettres de l'alphabet...[désormais,
il faut] faire savoir le nom des lettres de l'alphabet.
La connaissance des lettres de l'alphabet dont en 28 pages
vous ne dites pas comment vous les faites nommer (je suppose que c'est à la façon
de tout adulte: bé...effe...elle...emme...ache...ku.. et) est pour vous un préalable
à l'apprentissage.
C'est, selon moi un de ses objectifs. Cette désignation prématurée des
lettres est non seulement inutile, elle est néfaste: si éloignée de leurs
valeurs phonétiques dans les mots, elle ne peut être qu'un obstacle, le moment
venu de leur découverte. Borel Maisonny avait au moins ce mérite: elle répétait
avec véhémence: "il ne faut nommer les lettres, lorsque la nécessité
s'en fait sentir, que selon leur valeur phonétique la plus fréquente dans les
mots."
Quant à la mémorisation de l'ordre des lettres dans l'alphabet, elle n'est
utile que pour l'usage du dictionnaire lequel est prématuré tant que l'enfant
ne sait pas lire, du moins tant qu'il n'a pas atteint le "seuil du savoir
lire" de notre Batterie de Lecture, niveau au moins atteint fin juin par
70% des élèves de CP.
1. "La connaissance des lettres de l'alphabet
[...] vous ne dites pas comment vous les faites nommer (je suppose que c'est à
la façon de tout adulte: bé...effe...elle...emme...ache...ku.. et) est pour
vous un préalable à l'apprentissage."
La réalisation phonétique d'une lettre à l'état isolé, à travers le
phénomène co-articulatoire, comporte, à peu de différence près, le même
type de difficulté que vous visez.
Savoir reconnaître et nommer les lettres de l'alphabet est un préalable
indispensable au démarrage de l'apprentissage de la lecture proprement
dit. De petits fascicules sont prévus dans ce but, dont quelques pages sont présentées
sur notre site.
Les fascicules étant destinés aux enfants d'âge préscolaire et à ceux de
maternelle, nous conseillons aux parents chargés de les utiliser de ne pas
faire réciter l'alphabet aux enfants et de leur apprendre à reconnaître et à
nommer (y compris à l'intérieur des mots) les lettres alphabétiques
également suivant
leurs valeurs phonétiques, soit par exemple [b], [f], [l] ... Les mots employés
dans les séquences d'activités du Livret 1a sont soigneusement choisis
et parfaitement illustrés d'images en fonction de l'objectif à atteindre.
L'acquisition de la lettre s'appuie sur des syllabes à peu près identiques de
mots différents. Une page entière est consacrée à chaque lettre de
l'alphabet.
2. "Cette désignation prématurée des lettres
est non seulement inutile, elle est néfaste: si éloignée de leurs valeurs
phonétiques dans les mots, elle ne peut être qu'un obstacle"
Bien au contraire, elle est non seulement utile, mais encore absolument
indispensable en raison de la nature du signe linguistique qui, ne l'oublions
pas, est abstrait, arbitraire et conventionnel, sans lien objectif ni univoque
entre une lettre et le correspondant sonore.
Il s'agit précisément de créer ce lien entre la lettre (graphie ou symbole à
acquérir) et le son (phonie ou signal qui lui est assigné). C'est la constitution de ce lien
entre deux éléments totalement indépendants l'un de l'autre qui représente
l'objet d'apprentissage. Le but final de l'opération d'apprentissage est ainsi
de créer une association entre deux entités, de les unir l'une à l'autre au
travers d'une sorte de convention, de la même façon que l'on associe un nom et
une personne (un nouveau-né, par exemple, relié à un nom tel que
"Dupont").
Le lien visé étant par définition conventionnel, il s'impose de manière impérative
de l'acquérir, c'est-à-dire de l'apprendre. Voilà la raison pour laquelle
l'apprentissage global de la lecture ne peut conduire, en toute logique, qu'à
la devinette et à l'illettrisme.
3. "Borel Maisonny avait au moins ce mérite: elle répétait
avec véhémence: "il ne faut nommer les lettres, lorsque la nécessité
s'en fait sentir, que selon leur valeur phonétique la plus fréquente dans les
mots.""
A peu de chose près, nous avons développé la même idée : prononcer phonétiquement
les lettres de l'alphabet.
4. "Quant à la mémorisation de l'ordre des
lettres dans l'alphabet, elle n'est utile que pour l'usage du dictionnaire [...]"
C'est un point de vue partagé.
IX) Or, si on ne donne pas aux enfants des règles pour lire par
exemple les occurrences de la lettre "e" dans un mot comme
"essentiellement" alors il ne leur restera que la possibilité de les
deviner.
D'abord, donner une règle ne sert à rien. La bonne
pédagogie consiste à aider l'apprenant à la découvrir. Voyez comme les collégiens
respectent l'accord du participe passé. Ce n'est pas faute d'avoir reçu la règle
de la bouche des maîtres des CM ou des pages de leurs manuels. Ils
l'appliqueraient mieux s'ils l'avaient découverte à partir d'observations
appropriées de faits de langue bien choisis.
Mais encore, pour la faire découvrir, il aurait fallu que l'enseignant respecte
l'heure et le rythme de chacun. Or, justement chargés d'appliquer une pédagogie
différenciée, il demeure les mains vides des dispositifs didactiques nécessaires
pour amener chaque élève à découvrir la règle à partir d'observations méthodiques.
Et vous voudriez que les maîtres de CP donnent les différentes règles qui régissent
la prononciation des différents "e" de "essentiellement",
c'est à dire la vaine pédagogie de soufflage dont nous déplorons, vous et
moi, le marasme dû à la pratique en dépit du bon sens de la méthode globale.
Constatons plutôt que ce mot dont vous évoquez l'étude n'appartient pas au
vocabulaire des élèves de CP et même de l'école élémentaire. Il faudrait
être vicieux pour en évoquer l'usage afin de justifier les différentes
valeurs phonétiques de la lettre "e".
Cette variété de valeurs mérite que chacune soit découverte à partir de
l'observation de mots choisis et photographiés. En tout, les cinq "e"
ne transcrivent que trois sonorités différentes: une (la quatrième dans le
mot) est très vite connue grâce à "je, le, de". Deux "e"
seront découverts comme faisant partie de (en) à partir, par exemple, de l'étude
de "tente" et de "entendu", enfin le troisième usage de
"e" n'est autre que celui qui transcrit le phonème (è) (je suis désolé:
mon clavier ne dispose pas de l'alphabet phonétique) des mots également très
tôt connus: "est", "elle". Vous avez bien tort d'en faire
une montagne. Lorsque l'enfant rencontrera ce mot au hasard de ces lectures, il
saura lire depuis longtemps; mais si vous le lui proposez prochainement pour le
piéger, il n'aura pas de mal à le déchiffrer mettant en jeu sa maîtrise de
la combinatoire s'il la découverte comme je viens de l'évoquer. Bien entendu,
çà ne lui fera pas connaître la signification du mot
"essentiellement". L'acquisition du vocabulaire est un autre problème.
1. "[...] donner une règle ne sert à rien."
Prétendre que "donner une règle ne sert à rien" en matière
d'apprentissage de la lecture, car c'est bien de cela qu'il est question, ne
traduit ni plus ni moins qu'une méconnaissance profonde de la nature et du mécanisme
de fonctionnement d'une langue humaine.
A cet égard, une lettre de l'alphabet, par exemple, sert à représenter une
instruction, un programme d'activités motrices à exécuter par les organes de
phonation pour émettre un signal sonore (susceptible d'interprétation par un récepteur
potentiel), et c'est ce qui se désigne du nom de "règle" phonétique
; un mot, lui, est utilisé pour représenter une suite d'instructions, de
programmes ..., ou un système de "règles" phonétiques (dont
l'interprétation permet de construire du sens qui y est conventionnellement
attaché), etc. Rappelons-le, parce qu'une lettre, un mot ... sont des entités
abstraites et conventionnelles représentant des règles, ils ne peuvent pas être
"photographiés".
Notre conception pédagogique de l'apprentissage de la lecture découle du
rappel qui suit.
Comme quasiment toutes les langues de longue tradition d'écriture, l'alphabet
orthographique et la grammaire de la langue française confrontent l'apprenant
à d'innombrables difficultés qui sont des irrégularités. Compte tenu du
statut et du fonctionnement d'une langue humaine, une seule solution logique
s'impose : la connaissance et l'acquisition des règles (régulières et irrégulières),
qui définissent précisément une langue et que ne permet pas une approche
"globale". Tout dans une langue humaine en tant que moyen de
communication représente une règle ou un système de règles. C'est l'idée
qui a révolutionné la linguistique depuis déjà une cinquantaine d'années.
C'est un concept très général (qui ne se contredit pas) et, donc, éminemment
scientifique. Il s'applique à l'ensemble des champs disciplinaires.
Voilà pourquoi en faisant l'impasse sur ce concept la méthode globale et les méthodes
apparentées sont allées droit dans le mur comme il fallait s'y attendre et ont
développé des pédagogies aberrantes décriées par tout le monde.
L'opposition fondamentale entre nos deux systèmes de pensée pédagogique de la
lecture peut se résumer par rapport au "mot", unité de la phrase ou
du sens : d'un côté, une vision psychologique postulant une photographie des
mots perçus uniquement en tant qu'images (un mot n'est pas qu'une image à
visualiser et à photographier, sinon les non-voyants n'apprendraient pas à
lire) ; de l'autre côté, une vision essentiellement construite autour de la
science des langues qui est la linguistique (de laquelle relève également
l'apprentissage de la lecture puisqu'il s'agit d'activité s'opérant sur la
langue) et définissant les mots principalement comme des règles phonétiques
(entités abstraites et impossibles à photographier).
L'analyse du mot découvre une forme et un contenu. La forme, c'est les unités
graphiques minimales, que l'on peut voir et photographier les unes après les
autres. Le contenu, c'est ce que représente chaque unité graphique minimale et
qui ne peut pas être vu ni photographié, lequel est une règle phonétique ;
à la séquence d'unités graphiques est venue s'associer conventionnellement
une réalité, ou du sens, restitué à partir du décodage de la séquence
d'unités graphiques. Au regard de ce schéma, vous vous êtes arrêté à la
forme, ce qui est évidemment incomplet. D'où le caractère, au mieux, partiel
de votre système de pensée pédagogique résultant d'une vision partielle de
la réalité.
Pour résumer, l'affirmation "donner une règle ne sert à rien"
procède d' une insuffisance d'observation et d'analyse. En pédagogie et à
tous les niveaux de la scolarité, la règle est omniprésente,
incontournable, en attente d'être formulée explicitement car elle est bien
souvent implicite. Elle se doit d'être clairement et précisément énoncée
et, donc, de devenir explicite, ainsi que le prévoit la pensée scientifique
post-moderne.
De manière prosaïque, l'explicite, c'est ce qui est dit, ouvertement ;
l'implicite, c'est le non-dit. Le raisonnement scientifique post-moderne se
construit à partir de l'analyse et de la synthèse de ces deux notions
fondamentales.
Vous vous situez, par rapport à ce schéma, sur le plan du non-dit, d'où un déficit
de votre mode de raisonnement pouvant vous conduire à des paradoxes insolites
ou à des non-sens pédagogiques tels la citation qui est en train d'être débattue.
2. "La bonne pédagogie consiste à aider
l'apprenant à la découvrir."
C'est plutôt la mauvaise pédagogie, empirique comme la conception de la
science qui l'inspire. Elle demeure intuitive : l'enfant doit, en faisant appel
à ses propres ressources, trouver la règle.
Comme il vient d'être présenté ci-dessus, la notion de "règle" est
obligatoirement présente dans l'acte d'apprentissage ; alors, de deux choses,
l'une : soit elle est énoncée explicitement soit elle reste implicite. Votre
approche pédagogique correspond à la dernière proposition. La nouvelle
conception théorique de la science préconise une formulation explicite. Un des
avantages en est un gain de temps appréciable. L'apprenant prend forcément
plus de temps à "découvrir" les choses par lui-même que s'il est
pris en charge comme il convient. Les résultats scolaires actuels de
l'apprentissage de la lecture confirment ces analyses.
La bonne pédagogie consiste, tout au contraire, à présenter la règle à
l'apprenant afin de se l'approprier. De là il ressort que l'association
implicite entre "règle" et "mauvaise pédagogie" est une idée
fausse et, par suite, à laquelle personne, à part vous, ne saurait accorder crédit.
Cela étant posé, une certaine forme de pédagogie de découverte, à
laquelle nous souscrivons pleinement, est présente dans les réformes ministérielles
de 2002 qui recommandent notamment d'initier les enfants de l'école maternelle
à la "découverte" des structures de la langue écrite. Notre réflexion
didactique de la lecture se limite pour l'instant aux enfants
d'âge préscolaire. En conformité avec les orientations du Ministère de l'Éducation
nationale précitées, le moyen que nous avons construit pour initier et préparer
les tout-petits à l'apprentissage de la lecture au CP comporte une dimension
importante de découverte (de la langue écrite en liaison avec la langue
orale). Il s'agit de découverte par l'enfant soutenu par un parent. En outre,
dans les conseils que nous donnons aux parents, dans nos manuels, nous demandons
de respecter le temps et le rythme du tout-petit et de faire de l'activité un
jeu agréable pour lui. Sur ce et sur ce seulement, nous partageons avec vous
l'idée de "méthode à son heure et à son rythme".
Nous n'avons pas réfléchi spécialement à la méthode de lecture au CP (bien
que nos manuels soient utilisables pour ce niveau). En s'inspirant de la
conception théorique post-moderne de la science évoquée jusqu'à maintenant
et dont l'un des postulats de base au regard de la notion d'observation (qui est
le point de départ de la science moderne et connaît une certaine inflation
sous votre plume), on est amené à admettre l'idée selon laquelle un énoncé
de fait repose sur des présupposés théoriques, d'où il importe de partir
pour construire le raisonnement ; par ailleurs, un énoncé d'observation doit
être explicite. Or, une hypothèse, implicite, sur laquelle se fonde votre
position est que la réalité (dont l'apprentissage de la lecture) est simple
(et, conséquemment, que les apprenants peuvent facilement acquérir la
lecture). Ce n'est pas le cas. Les contraintes de la complexité et du temps, le
poids du programme, ne permettent guère de laisser l'enfant travailler seul
"à son heure et à son rythme". La pédagogie de la découverte se révèle
alors inapplicable et ce n'est pas la révolution que vous appelez de tous vos
voeux qui pourrait résoudre le problème. La réalité est telle qu'on ne
pourra jamais disposer d'assez de temps pour s'approprier l'ensemble des
connaissances nécessaires à une vie vraiment épanouissante.
Au total, en dehors du contexte d'éveil des tout-petits, la didactique de découverte
ne paraît pas présenter d'intérêt débordant. Bref, la situation actuelle de
l'apprentissage de la lecture le montre à l'évidence, le bilan de la "pédagogie
nouvelle", ou "pédagogie active", expérimentée depuis les années
1960 est pour le moins mitigé. Est-il bien raisonnable de persister dans une méthode
dont les conceptions, les pratiques et les résultats restent, au bout de
plusieurs décennies, sujets à fortes polémiques ? La réponse est évidemment
négative.
3. "Voyez comme les collégiens respectent
l'accord du participe passé. Ce n'est pas faute d'avoir reçu la règle de la
bouche des maîtres des CM ou des pages de leurs manuels."
L'exemple n'est pas pertinent pour le propos : le débat porte sur un problème de règle
purement phonétique et vous le déplacez sur le terrain strictement
grammatical. Qui plus est, vous prenez un aspect de la grammaire que même peu
d'étudiants parviennent à maîtriser en raison des difficultés qu'il
comporte.
Par suite, l'argumentation n'est pas valable.
4. "Ils l'appliqueraient mieux s'ils l'avaient découverte
à partir d'observations appropriées de faits de langue bien choisis.
Mais encore, pour la faire découvrir, il aurait fallu que l'enseignant respecte
l'heure et le rythme de chacun."
Cet empirisme ne fonctionne pas en matière de pédagogie scolaire. Les exemples
que vous désignez par l'expression "observations
appropriées de faits de langue bien choisis" représentent des règles
implicites qui sont à formuler de façon explicite. Les élèves ne peuvent
mieux appliquer les règles que si et seulement si celles-ci leur ont été
explicitement énoncées.
L'objection que l'on peut opposer à la deuxième condition que vous avez définie
est un manque de nuance. On est obligé de tenir compte des contraintes de la réalité.
Comme qui dirait, il y a ce qui est et on fait ce qu'on peut !
5. "Or, justement chargés d'appliquer une pédagogie
différenciée, il demeure les mains vides des dispositifs didactiques nécessaires
pour amener chaque élève à découvrir la règle à partir d'observations méthodiques."
Le système scolaire ne se prête guère aux conceptions pédagogiques que vous
préconisez et s'attache à faire ce qu'il paraît raisonnable et réaliste avec
les moyens dont il dispose.
6. "Et vous voudriez que les maîtres de CP
donnent les différentes règles qui régissent la prononciation des différents
"e" de "essentiellement", c'est à dire la vaine pédagogie
de soufflage dont nous déplorons, vous et moi, le marasme dû à la pratique en
dépit du bon sens de la méthode globale."
C'est là l'axe problématique et tout l'enjeu du débat : la transmission ou la
non-transmission des connaissances en matière de pédagogie ! C'est là où
l'opposition entre nos conceptions respectives est totale et définitive !
Jusqu'à preuve du contraire, la fonction première d'un enseignant, c'est la
transmission des connaissances. Vous avez peine à le concevoir et cela
s'explique par la logique, paradoxale et difficilement soutenable, de votre pensée
pédagogique. Ne pas transmettre de connaissances ou ne pas faire acquérir les
diverses règles de lecture et donc tenter de faire mémoriser les mots sans
rien faire comprendre de leurs principes d'organisation est une pure absurdité
pédagogique qui entraîne imparablement des difficultés si criantes et des
critiques si vives que vous n'avez pas hésité à reprendre celles-ci à votre
compte.
La pédagogie à base d'énoncé explicite de règles destinées à être
assimilées n'a pas à voir avec "la vaine pédagogie de soufflage"
dont vous faites état ; vous avez d'ailleurs pris soin de préciser qu'il
s'agissait de la méthode globale que vous et nous condamnons sans réserve à
cause, dites-vous fort justement, de sa "pratique en dépit du bon
sens". La dialectique de la pédagogie de l'explicite est communément
partagée ; la vôtre y inclus celle de la méthode globale est singulière, au
propre et au figuré.
7. "Constatons plutôt que ce mot dont vous évoquez
l'étude n'appartient pas au vocabulaire des élèves de CP et même de l'école
élémentaire. Il faudrait être vicieux pour en évoquer l'usage afin de
justifier les différentes valeurs phonétiques de la lettre "e"."
En changeant de mot, on ne change pas la nature du problème de fond posé. Un
mot courant comme "bicyclette" comporte le même type de problème,
celui de la nécessité de l'énoncé explicite des règles et donc de la
transmission des connaissances dans le domaine de la pédagogie scolaire.
8. "Cette variété de valeurs mérite que chacune
soit découverte à partir de l'observation de mots choisis et photographiés."
"photographiés" !!! Voilà un terme qui a unanimement et définitivement
discrédité la méthode globale (et celles qui leur sont semblables). Il fait
horreur à tout le monde et ne soulève qu'indignation, avec juste raison. L'idée
de remplacer un apprentissage méthodique de la lecture et, donc, qui doit être
structuré, progressif et systématique par la "photographie" des mots
entiers et a fortiori des phrases entières ne passe pas du tout, pas même aux
yeux de l'homme de la rue. A l'aide de l'un de vos critères favoris de
scientificité qui est les statistiques, vous pouvez le vérifier aisément dans
l'opinion publique.
La notion d'"observation" revient à plusieurs reprises dans le présent
passage, constat qui marque, une fois de plus, vos conceptions empiristes de l'étude
de la connaissance scientifique. Vous usez et abusez de la notion dans vos
travaux. L'examen de vos résultats ne vous donne pas raison sur la conception
que vous avez de son rôle, c'est le moins que l'on puisse dire !
9. "En tout, les cinq "e" ne
transcrivent que trois sonorités différentes: une (la quatrième dans le mot)
est très vite connue grâce à "je, le, de". Deux "e"
seront découverts comme faisant partie de (en) à partir, par exemple, de l'étude
de "tente" et de "entendu", enfin le troisième usage de
"e" n'est autre que celui qui transcrit le phonème (è) (je suis désolé:
mon clavier ne dispose pas de l'alphabet phonétique) des mots également très
tôt connus: "est", "elle" ... L'acquisition du vocabulaire
est un autre problème."
C'est une pédagogie aléatoire et difficile à mettre en oeuvre que celle de la
méthode globale. Sa logique et
ses résultats ne plaident guère en sa faveur. Voilà pourquoi vous n'êtes pas
parvenu à ce jour à convaincre grand monde de son bien-fondé.
X) ..le concept de règle étant présent dans tous les champs de
l'intellect.
Sans aucun doute. Mais la vocation de la pédagogie
n'est-elle pas de chercher à mettre en oeuvre les meilleurs processus pour
amener chacun à découvrir ces règles et à maîtriser leur usage ? Or, le
soufflage est un processus illusoire, infécond.
1. "Sans aucun doute. Mais la vocation de la pédagogie
n'est-elle pas de chercher à mettre en oeuvre les meilleurs processus pour
amener chacun à découvrir ces règles et à maîtriser leur usage ?"
En première approximation, une des notions-clés de vos conceptions pédagogiques
est celle de "découverte", dérivée de "découvrir" que
l'on peut décomposer en "dé-couvrir" grossièrement interprétable sémantiquement
par "enlever ce qui (re)couvre ou cache quelque chose ou quelqu'un pour
permettre de le voir". Le terme "découverte" réfère surtout à
la science en tant que pratique visant à connaître ce qui n'est pas connu. Un
des buts ultimes de la science est la découverte. Les résultats de cette découverte,
dont les règles, font l'objet d'apprentissage dans le système scolaire. Bref,
il y a, d'un côté (en amont), la découverte ou l'établissement des règles
et, de l'autre (en aval), l'apprentissage.
Ainsi, l'opération de découverte (qui conduit, entre autres finalités, à l'établissement
des règles) relève de l'activité du scientifique. La tâche de l'apprenant
est d'assimiler les résultats de la découverte (les règles établies) par le
scientifique. A ce moment-là, il devient à tout le moins paradoxal de parler
de "découverte" aussi bien pour le scientifique que pour l'apprenant.
Cette confusion des rôles trahit le caractère douteux du fondement de la
notion de découverte au regard de la notion d'apprentissage à acquérir par
l'apprenant.
2. "le soufflage est un processus illusoire, infécond."
Évoquant le courant didactique désigné du terme de "pédagogie
directive" par opposition à "pédagogie active" dont vous êtes
partisan, vous déclarez : "le soufflage est un
processus illusoire, infécond." Plus qu'un préjugé, il
s'agit bien là d'une idée paradoxale, qui, pour être intégrée, a besoin,
non pas d'un esprit rationnel, mais d'un acte de foi !
En matière pédagogique, il convient de formuler ouvertement, clairement et précisément
les règles de l'objet d'apprentissage. C'est une question de principe, logique
!
En bref, il ne s'agit pas d'"amener chacun à découvrir ces règles";
il s'agit, bien au contraire et de façon explicite, de faire connaître et
comprendre les règles de ce dont il est question.
XI) Dorénavant...il s'agit... de fournir aux enfants les règles de
lecture des lettres, des syllabes, des mots et des phrases....
Persister dans l'option indéfendable du don des règles,
de la pédagogie du soufflage, suffit à discréditer tout votre discours.
Répétons: une règle est mieux comprise et mieux retenue quand, avec l'aide du
pédagogue et de son matériel, elle est découverte par l'apprenant, ce qui
implique une révolution méthodologique: la personnalisation de l'enseignement.
Hélas, le MEN, pas plus que vous, ne l'évoque jamais.
J'arrête là mon commentaire. Poursuivre votre texte et ses innombrables répétitions m'entraînerait de même à me répéter.
Une dernière remarque. Vous ne semblez pas connaître
mon ensemble didactique personnalisable: "apprendre à lire et s'y préparer
à son heure et à son rythme" (2as), boycotté
il est vrai depuis sa publication 1989), sans qu'on le connaisse, sans qu'on lui
reconnaisse son originalité: 2as est la seule procédure qui permette un
enseignement réellement personnalisé.
C'est que tout MEN rejette l'idée d'abandonner l'enseignement collectif ne
serait-ce que pour les matières ardues comme l'élaboration des langages
(verbal ou mathématique). Je suppose qu'il redoute, à tort selon moi, les
retombées que cette révolution lui vaudrait.
1. "Persister dans l'option indéfendable du don
des règles, de la pédagogie du soufflage, suffit à discréditer tout votre
discours.
Répétons: une règle est mieux comprise et mieux retenue quand, avec l'aide du
pédagogue et de son matériel, elle est découverte par l'apprenant, ce qui
implique une révolution méthodologique: la personnalisation de l'enseignement.
Hélas, le MEN, pas plus que vous, ne l'évoque jamais."
C'est plutôt votre perspective qui est insoutenable ! Sur ce point, même les
statistiques à la vertu desquelles vous croyez (elles figurent parmi vos critères
distinctifs de scientificité) vous donnent parfaitement tort dans la mesure où
cette position est très minoritaire voire complètement marginale dans le
domaine des apprentissages scolaires. De plus, c'est votre conception qui
sous-entend un "don" des règles car si on ne SAIT pas découvrir,
alors ce n'est pas la peine de l'essayer !
En réalité, vos critiques s'appliquent tout à fait à vous-même, pas du tout
à nous ! A ce sujet, vous vous êtes si bien exprimé, mais en sens inverse,
que nous ne résistons pas à l'envie de vous reprendre mot à mot pour n'y
rajouter que peu de chose : une règle est mieux comprise et mieux retenue
quand, avec l'aide du pédagogue, elle est expliquée clairement à l'apprenant.
Ce fait se vérifie dans toutes les matières scolaires. Ce n'est nullement le
cas de la pédagogie active ou pédagogie de découverte.
Vous avez terminé par l'évocation du boycott de l'une de vos publications.
Nous n'en avons pas connaissance et il ne nous est donc pas possible d'y porter
de jugement. Mais, les points de vue exposés dans vos documents que nous avons
pu lire pour le moment nous conduisent déjà à émettre l'hypothèse que les
nombreux paradoxes (franchement mal perçus par l'opinion publique chez un homme
de science qui, de surcroît, ne convainc pas du tout !) sur lesquels s'est
construit votre système de pensée n'y sont pas pour rien. Il vous appartient
de tirer la leçon de l'expérience.
Au regard des derniers paragraphes de vos commentaires, l'ensemble de toutes les
considérations présentées jusqu'ici développe nos positions (face à vos
conceptions) sur lesquelles nous ne reviendrons pas.