Apport capital de l’Observatoire national de la lecture

 

 

Les mots sont identifiables visuellement par une propriété observable qui est l’ordre d’assemblage des lettres duquel découle l’orthographe des mots. A ce sujet, un apport fondamental de l’Observatoire national de la lecture (ONL) à l’enseignement et à l’apprentissage de la lecture qui n’a pas été assez souligné réside dans le concept de « traitement des mots écrits », synonyme de « lecture des mots écrits », dont la composante charnière est « identification des mots écrits ».
La place accordée à la lecture ou au traitement des mots écrits dans l’enseignement et l’apprentissage de la lecture est devenue centrale et désormais incontournable à tous ceux que la problématique pédagogique de la lecture intéresse (1).
Dans le domaine de la recherche sur la lecture, l’accord est unanime depuis quelques années entre les scientifiques sur la nécessité (2) de maîtriser la lecture des mots écrits dans la perspective de l’acquisition du code écrit pour accéder à la compétence en lecture.


La langue en l’occurrence le français comporte un ensemble fini de lettres et de syllabes différentes les unes des autres en termes visuels par la forme propre. Mais, comme les syllabes, les mots écrits sont identifiables par l’ordre d’alignement des lettres. Quant aux mots plus particulièrement, ils se distinguent les uns des autres par la spécificité de l’ordre obligatoire et déterminant non seulement de leurs lettres, mais aussi de leurs syllabes.
L’enfant doit maîtriser l’acquisition de l’ordre des lettres et des syllabes (ainsi que l’acquisition des prononciations correspondantes) au sein des mots pour savoir lire. En termes théoriques d’apprentissage éducatif, le processus déterminant de tous les processus en œuvre dans l’élaboration de la connaissance s’appelle « encodage » et, la tâche cruciale qui lui est assignée, « combinatoire » consistant fondamentalement en l’assemblage des lettres. La combinatoire s’effectue sur l’ordre d’assemblage des lettres des syllabes des mots de la langue.


Dans les produits de la recherche de l’Observatoire national de la lecture, le traitement des mots écrits a trois aspects qui sont le décodage, l’identification et la compréhension des mots.
Le décodage apprend à reconnaître les mots par analyse qui les décompose en lettres et en syllabes ; l’identification apprend à accéder à l’orthographe, à la prononciation et à la signification des mots ; la compréhension apprend à appréhender mentalement les réalités désignées par les mots.


Logiquement, en amont des processus de décodage, d’identification et de compréhension se trouve celui d’encodage en tant qu’élaboration du savoir (en l’occurrence l’assemblage des lettres) et, conséquemment, condition préalable indispensable au décodage, à l’identification et à la compréhension.

L’objet premier de l’encodage ou du savoir en matière d’apprentissage de la lecture est la combinatoire dont l’épicentre est l’assemblage des lettres. La combinatoire est la procédure de construction en particulier des syllabes des mots qui repose sur l’ordre explicite d’assemblage des lettres et le système de règles d’associations lettres-sons-sens.


La question posée dorénavant est celle qui suit.
Comment faut-il identifier les mots écrits et sur quelles bases scientifiques ?
Rappelons qu’identifier les mots passe par la reconnaissance de leur organisation en lettres et en syllabes soumises à un ordre d’assemblage pertinent ainsi que par l’acquisition du principe de fonctionnement de leurs unités.

Pour répondre de manière cohérente et rigoureuse, il convient d’interroger et d’étudier d’une part, la nature et le mode de fonctionnement du cerveau, des processus cognitifs et des langues humaines et, d’autre part, le principe d’organisation et de fonctionnement des mots écrits de la langue française.
En schématisant très rapidement, par rapport à l’enseignement et à l’apprentissage de la lecture, la langue repose sur le couple soudé ou système de relations code-sens, les éléments du code étant assujettis à un ordre pertinent d’apparition dans chaque mot. Le code est encore désigné par l’expression code alphabétique, lequel représente le système de règles de correspondances graphie-phonie ou lettre-son, ce qui donne, au regard de code-sens, graphie-phonie-sens ou lettre-son-sens, système au sein duquel le premier élément lettre désigne les lettres de l’alphabet et leurs combinaisons qui forment les syllabes des mots ; le deuxième élément son, les prononciations qui leur sont assignées de façon habituelle ; le troisième et dernier élément sens, les réalités qui leur sont associées (3). Il s’agit alors de formaliser le système de règles de correspondances lettre-son-sens. Celui-ci se ramène à la modalité de traitement des données linguistiques appelée la combinatoire consistant en assemblages progressifs des lettres des mots et dans laquelle sont mobilisés les processus cognitifs d’encodage, de décodage (ou déchiffrage), d’identification et de compréhension (cf. Livret 1b. Assemblage des lettres).
De cette façon, la combinatoire est, pour l’essentiel, la procédure qui conduit à l’acquisition de la capacité de lire les mots écrits à travers la maîtrise de la lecture de leurs syllabes (4). En dernière analyse, la combinatoire se construit sur l’ordre explicite d’assemblage des lettres des syllabes des mots, conformément aux résultats de la recherche contemporaine sur les théories de l'apprentissage scolaire, c'est-à-dire sur l'étude du fonctionnement cérébral et cognitif en matière éducative. Elle constitue l’approche adéquate de la résolution du problème de traitement des mots écrits, celle qui renonce à la phonologie et évite les difficultés induites par la démarche d’inspiration phonologique.


Une étude approfondie des résultats conduit à mettre en évidence le trait pertinent d’identification des mots écrits, lequel réside dans l’ordre des lettres. C’est l’ordre d’alignement des lettres des mots passant par celui des syllabes qui constituent les mots.
L’identité d’un mot écrit se décline par l’ordre propre d’assemblage de ses lettres et de ses syllabes. C’est la conception scientifique et linguistique de la didactique de la lecture.
Plus précisément, un mot se définit par l’ordre particulier et unique d’association de ses lettres et de ses syllabes ainsi que par les prononciations qui sont fixées à cet ordre. Un mot se reconnaît à l’ordre pertinent de combinaison de ses lettres et de ses syllabes et à leurs réalisations phonétiques correctes. L’acquisition de la lecture d’un mot implique l’acquisition de l’ordre strict, en son sein, des lettres et des syllabes et l’acquisition du principe de fonctionnement des lettres dans les syllabes.
La combinatoire est essentiellement l’assemblage des lettres des mots selon un ordre déterminé et appuyé sur le système de règles de correspondances lettres-sons-sens (cf. Livret 1b. Assemblage des lettres).
Ainsi, un mot écrit se définit objectivement avant tout par l’ordre de ses lettres et de ses syllabes et la combinatoire apparaît comme la procédure d’instauration de cet ordre sur lequel se greffe le sens. La conception linguistique de la méthode de lecture associe l’ordre au sens, d’où le mode de présentation de Livret 1b. Assemblage des lettres.
Le critère essentiel d’identification des mots écrits est l’ordre des lettres et des syllabes, à partir duquel est inférée leur orthographe, et voilà pourquoi telle qu’elle est conçue dans la méthode linguistique de lecture, la combinatoire mène naturellement à l’acquisition de l’orthographe. Les élèves qui ne maîtrisent pas l’ordre d’assemblage des lettres et les prononciations correspondantes sont incapables de lire. Incontournable au vu de la nature et du mode de fonctionnement du cerveau, de la cognition et des langues humaines, il reste implicite dans les méthodes de lecture. Il devient explicite dans la combinatoire élaborée par la méthode linguistique de lecture et repose sur le système de règles de correspondances graphophonosémantiques lettres-sons-sens.


Les réponses ont permis de rédiger Livret 1b. Assemblage des lettres et Apprendre à lire en CP (Ed. du Savoir) qui nécessitent des connaissances préalables indispensables et c’est l’objet des autres Livrets de la série. L’ensemble constitue un tout explicite structuré et progressif, en cohérence avec le mode de fonctionnement des processus cognitifs de l’apprentissage scolaire chez l’enfant.
Le trait « progressif » est suggéré à travers la phase même représentée par l’identification des mots qui résulte des travaux de recherche de l’Observatoire national de la lecture (5).

 

Lecture, ordre des lettres et orthographe des mots

Afin de mieux rendre compte de l’importance considérable des résultats des travaux de l’Observatoire national de la lecture sur le traitement des mots, nous les comparons volontiers au jeu de golf dans lequel la balle roule jusqu’au bord du trou et où il ne suffit plus que d’un léger coup de putter pour la pousser à l’intérieur. Cela signifie concrètement, pour la lecture des mots, qu’il faut faire ce qui ressort des explications ci-dessous après l'occultation de la phonologie.
La carte d’identité d’un mot est l’ordre des lettres, la prononciation et la signification. Par rapport à ce postulat, l’Observatoire national de la lecture pose trois dimensions à l’identification des mots, qui sont l’orthographe (manière dont les mots s’écrivent) (6), la prononciation et la signification. Comme on peut s’en apercevoir, les deux définitions se superposent.
La lecture des mots repose essentiellement sur l’ordre précis des lettres, duquel l’orthographe tire son origine et sur lequel se construit la combinatoire ou composition distinctement ordonnée des lettres pour former les mots.
Parce que l’ordre singulier des lettres coïncide avec l’orthographe des mots, la méthode de lecture conduit naturellement à l’orthographe. En conséquence, la méthode de lecture procède par la combinatoire qui est l’étude des associations basées sur l’ordre exact des lettres des mots, de leur prononciation et de leur signification.
La rigueur, la solidité et la fiabilité de la méthode syllabique ou alphabétique (7) proviennent de l’acquisition inhérente de l’ordre d’assemblage des lettres des mots qui débouche sur l’acquisition à la fois de la lecture et de l’orthographe. Qui dit orthographe dit ordre contraignant et spécifique des lettres des mots. La lecture, l’ordre des lettres des mots et l’orthographe sont intimement liés et c’est pourquoi on ne peut pas lire si on ne maîtrise pas l’ordre de combinaison des lettres des mots correspondant à l’orthographe. Les méthodes de lecture ignorent l’importance décisive de l’ordre d’association des lettres des mots et, dans le meilleur des cas (8), restent balbutiantes. En dernier examen, elles s’adaptent peu aux théories contemporaines sur l’apprentissage et, plus précisément, aux mécanismes d’élaboration des connaissances chez l’enfant.


Pour être capable de lire les mots, l’enfant doit, en toute logique, remplir les quatre exigences suivantes (9) :
1) connaître les lettres ;
2) connaître l’assemblage des lettres ou les syllabes ;
3) connaître l’ordre des lettres des syllabes ;
4) connaître les règles positionnelles et contextuelles des lettres des syllabes.

Ces connaissances, par leur caractère essentiellement explicite, structuré et progressif, sont bien adaptées au principe de fonctionnement des processus cognitifs d’apprentissage. Elles facilitent les autres processus en œuvre dans l’apprentissage tels que la perception, la compréhension et la mémorisation. Mieux l’enfant voit, plus il saisit et retient les objets du savoir.


Rappelons qu’il s’agit des lettres de l’alphabet, des syllabes et des mots de la langue française. C’est l’objet principal des Livrets de la méthode linguistique de lecture. Ainsi, par leur caractère très progressif, les Livrets de la méthode linguistique de lecture sont centrés sur la lecture des mots qui conditionne celle des phrases et des textes. L’originalité de Livret 1b. Assemblage des lettres est une conception fondée sur l’ordre explicite d’alignement des lettres des syllabes des mots. La compétence en lecture passe par l’acquisition de l’ordre d’assemblage des lettres des mots et débouche sur l’acquisition de l’orthographe de ces derniers. L’orthographe va de pair avec l’ordre des lettres des mots. L’ordre d’assemblage des lettres des mots, socle fondamental de l’apprentissage, rigoureux, de la lecture !

 

Bernard Wemague
Octobre 2007
http://www.apprentissage-lecture.com

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(1) Les enseignants se rendent compte par eux-mêmes, dans leur activité professionnelle, de l’enjeu majeur de l’identification des mots écrits par rapport à la capacité en lecture. Sur ce point, dans sa contribution apportée à la conférence de consensus intitulée « Réponse de Roland Goigoux à la seconde question de la conférence de consensus », Roland Goigoux déclare : « Toutes les recherches descriptives portant sur les pratiques d’enseignement au CP montrent que les maîtres consacrent l’essentiel du temps alloué à l’apprentissage de la lecture à la construction et à l’automatisation des procédures l’identification des mots … » Il ajoute plus loin en évoquant les méthodes synthétiques : « Tous les efforts des élèves sont orientés vers l’identification des mots. » On peut le constater, les résultats des travaux de l’Observatoire national de la lecture rencontrent les préoccupations des enseignants. Ils sont en pointe sur la lecture.

(2) La nécessité d’une connaissance de l’ordre des lettres dans les mots est présente dans les programmes de 2002 ainsi qu’on peut le découvrir à travers des énoncés tels que ceux qui suivent : « les lettres qui distinguent les mots entre eux », « il mémorise la structure orthographique … des mots », « l’élève comprend le principe qui gouverne le fonctionnement du code alphabétique ». La nécessité évoquée se trouve en filigrane chez Roland Goigoux à travers les énoncés tels que « la recherche d’analogies entre les mots étudiés », « des mots considérés comme des suites ordonnées de lettres », « recours à des traitements analogiques en plus des traitements orthographiques » (cf. « Réponse de Roland Goigoux à la seconde question de la conférence de consensus »). Derrière les énoncés relevés se trouve l’ordre d’alignement des lettres par rapport à l’identification des mots écrits.

(3) Les travaux de neurosciences de Stanislas Dehaene sont parvenus aux mêmes résultats (cf. Les neurosciences de la lecture, Ed. Odile Jacob, 2007).

(4) La dimension de psychologie cognitive se situe aux niveaux des unités non signifiantes (les lettres de l’alphabet et les syllabes) qui servent à former les unités signifiantes (les mots, les phrases et les textes) ou, en d’autres termes et plus simplement, aux niveaux des lettres et des syllabes constitutives des mots. L’acquisition de l’habileté de lire les syllabes (liées à des mots doués de signification) confère la capacité de lire les mots (cf. Livret 1b. Assemblage des lettres).
On peut le voir, il n’est pas question de phonème dans la langue non phonologique qu’est la langue française. Au reste, la phonologie a été introduite dans l’enseignement et l’apprentissage de la lecture du français, langue alphabétique, par erreur et non par exigence scientifique. Elle est réellement inutile à l’objectif poursuivi. Bien au contraire, elle rend la tâche davantage difficile ; en dépit des affirmations, l’organisation et la progression sont impossibles dans les méthodes syllabiques et non syllabiques à référence phonémique ou phonologique. L’organisation et la progression cohérentes et rigoureuses se construisent sur les statistiques des lettres des syllabes des mots écrits (cf. Livret 1b. Assemblage des lettres et Apprendre à lire en CP).

(5) Il ressort des considérations qui ont été développées au sujet des apports de l’Observatoire national de la lecture que les disciplines les plus fondamentales pour l’enseignement et l’apprentissage de la lecture sont, à juste raison, la linguistique générale et la psychologie cognitive.

(6) L’orthographe implique l’ordre spécifique d’assemblage des lettres au sein des mots et voilà pourquoi l’orthographe des mots se mémorise sur la base de l’ordre particulier d’alignement de leurs lettres. On mesure alors l’enjeu de l’ordre d’assemblage des lettres des mots par rapport à la lecture et à sa méthode ainsi que l’intérêt de la notion d’épellation des mots. C’est la raison pour laquelle l’ordre distinctif des lettres des mots est au cœur de la combinatoire. Par contraste, les méthodes qui occultent la combinatoire et, en conséquence, ne centrent pas leur démarche pédagogique sur l’ordre d’association des lettres des mots se trouvent disqualifiées pour l’enseignement et l’apprentissage de la lecture.

(7) Toutefois, il ne s’agit pas de n’importe quelle méthode syllabique ou alphabétique. Parce qu’elles sont à référence phonémique ou phonologique, les méthodes syllabiques et non syllabiques excluent de fait la combinatoire avec laquelle elles sont incompatibles. C’est pourquoi les méthodes de lecture qui se prétendent syllabiques et phonémiques se trouvent dans une situation contradictoire sinon ambiguë. En effet, par nature, les méthodes de lecture à référence phonémique ou phonologique ne se prêtent pas à la combinatoire : en entrant dans la lecture par les sons ou phonèmes, elles se positionnent dans un autre registre qui n’est pas celui des lettres de l’alphabet usuel du français et, de ce fait, ne travaillent pas, comme elles doivent le faire pour être validées, sur les lettres de l’alphabet qui transcrivent le français à l’heure actuelle. Logiquement, la combinatoire doit procéder avec les lettres de l’alphabet non phonologique pour les langues non phonologiques comme le français et avec les lettres de l’alphabet phonologique dans l’hypothèse inverse.

(8) Le déficit de spécification de l’ordre des lettres des mots scelle définitivement le destin des méthodes non syllabiques. De leur côté, les méthodes syllabiques sont également mal loties depuis les années 1970 où, sous l’influence de la phonologie, elles partent des sons ou phonèmes après avoir converti les lettres de l’alphabet en « graphèmes » ; elles n’enseignent plus les lettres de l’alphabet parce que la procédure à référence phonologique n’est pas compatible avec cette orientation. La situation pédagogique problématique de la lecture aujourd’hui s’explique par la description que l’on vient de présenter.

(9) Les méthodes de lecture ne satisfont à aucune de ces conditions sinon assez sommairement (certaines méthodes syllabiques dans le domaine de l’orthophonie), d’où les difficultés actuelles qui sont à l’origine des nouveaux programmes officiels de 2006.