Allocution
du Ministre de l’Éducation nationale du 2 octobre 2006
à la clôture du séminaire
sur les sciences de la lecture
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En
recommandant à travers les réformes du 3 janvier 2006 une méthode de
lecture aux lieu et place de toutes celles qui existent déjà, le
Ministre de l’Éducation nationale Gilles de Robien a reconnu de facto l’inadaptation
et l’inefficacité de ces méthodes. Du texte d’allocution du
Ministre, il ressort que l’alternative aux méthodes d’aujourd’hui
est une méthode explicite et, par voie de conséquence, tout à l’opposé
en particulier des méthodes globales et apparentées. Une méthode
explicite est une méthode de valeur scientifique. Le qualificatif d’explicite
est présent dans l’allocution du Ministre. Il y fait écho à un autre
concept fondamental en matière scientifique, méthodologique et pédagogique,
celui de règle. |
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A
l’analyse confirmée par un constat très largement partagé, les difficultés
scolaires, qui sont un thème éminemment récurrent de la réflexion autour du
système éducatif, ont pour origine première les méthodes de lecture. Tous
les Ministres de l’Éducation nationale ont été et sont encore conscients de
cet état de fait, d'où leur préoccupation majeure et constante à cet égard. C’est ainsi, par exemple et pour rester dans l’actualité
immédiate ou proche, que Jack Lang, dans les réformes en 2002, avait prononcé
la séparation des méthodes globales ; quelques années plus tard, la
rupture avec toutes les méthodes de lecture était consommée par Gilles de
Robien qui, dans la circulaire du 3 janvier 2006, préconisait l’emploi dorénavant
de la méthode alphabétique en remplacement de toutes celles déjà existantes.
Nous avons affirmé précédemment que tous les textes du Ministère de l’Éducation
nationale sur la lecture comportaient d’excellentes idées qui, pour être
exploitées de manière intéressante et satisfaisante, nécessitaient des
outils scientifiques mieux élaborés et conséquemment plus performants que
ceux qui ont été construits et mis à disposition jusqu’à ce jour.
Les textes de réformes de 2002 et 2006 illustrent particulièrement bien cette
position. C’est précisément de ces exemples dont nous voudrions traiter sans
toutefois donner dans la compilation ou la description de listes fastidieuses
(1).
Voilà
pourquoi et pour ce qui concerne et intéresse le sujet, nous prendrons un
exemple issu de l’étude de l’allocution, le 2 octobre 2006, du Ministre de
l’Éducation nationale Gilles de Robien tenue à la clôture du séminaire sur
les sciences de la lecture organisé au Collège de France.
Une notion revient à plusieurs reprises dans l’intervention du Ministre,
celle de règle en matière d’enseignement de la lecture (2).
C’est une autre nouveauté qui est apportée par les réformes.
La notion de règle sur laquelle insiste le Ministre de l’Éducation
nationale est une notion pédagogique élémentaire et essentielle (la règle,
à base d’explications rigoureuses et cohérentes, est la quintessence de la
transmission des savoirs). C’est dire qu’elle est le substrat de toutes les
matières scolaires. On peut le voir, elle est très fortement marquée en
grammaire et en mathématiques ; mais, ce n’est pas parce qu’elle
n’est pas aussi explicite dans les autres matières de l’école qu’elle y
est moins indispensable. Le contenu pédagogique, surtout si la pédagogie prétend à un caractère
scientifique, doit reposer sur des règles formelles. Au reste, il y a lieu de
faire remarquer à ce sujet que la notion de règle est implicitement et
constamment présente dans toute activité pédagogique. Il s’agit, dans une
perspective proprement scientifique, de la formuler ouvertement et clairement.
Par
suite, rien si ce n’est des faiblesses de conception, ne pouvait légitimer
l’absence de la notion de règle dans les méthodes de lecture.
La notion de règle se trouve non seulement au cœur de la science, mais encore
au centre de la théorie linguistique du demi-siècle écoulé. En ignorant la
linguistique, qui étudie les langues et tout ce qui se rapporte à ce domaine y
inclus les méthodes de lecture, les méthodes globales et apparentées allaient
inévitablement droit dans le mur ! De leur côté, les méthodes phonologiques, qui,
depuis un certain temps aussi bien dans les IUFM (Instituts Universitaires de
Formation des Maîtres) que dans les établissements scolaires, concurrencent sérieusement
les méthodes globales et assimilées et se réclament de la linguistique,
n’ont pas réussi à articuler la notion de règle avec la pédagogie de la
lecture dans leur schéma conceptuel ; en outre, leur modèle d’approche aux
fondements hypothétiques les a
conduites à faire l’impasse sur le concept d’encodage (préalable
impératif en termes neuroscientifiques au déchiffrage ou décodage) qui correspond à
l’incontournable combinatoire (3) soulignée également par le Ministre
de l’Éducation nationale dans l’allocution évoquée en matière
d’enseignement de la lecture, d’où l’inadaptation à leur objet à
l’instar de leurs rivales, les méthodes globales et dérivées, ce qui a
conduit le Ministre à rejeter à la fois les unes et les autres.
En somme, l’enseignement et conséquemment l’apprentissage de la lecture,
comme ceux de toutes les disciplines scolaires, prennent appui sur des règles,
lesquelles se doivent d’être scientifiquement explicites, simples et générales.
C’est ce qui peut justifier l’expression « pédagogie scientifique »
suggérant l’existence d’une science de la lecture (4) qui se profile
dans la méthode linguistique de lecture.
Pour
terminer, nous ne pouvons nous empêcher de réaffirmer que l’approche de la
lecture prônée dans l’allocution du Ministre de l’Éducation nationale
Gilles de Robien relève du bon sens scientifique, méthodologique et pédagogique.
Pourtant, dans le domaine de l’enseignement de la lecture, ce bon sens,
contrairement à un proverbe bien connu, n’est pas partagé par tous les
enseignants (5) ! Comment rendre compte du paradoxe ? Très simplement !
Les uns et les autres ne sont pas sur la même longueur d’onde scientifique
(6) et
méthodologique et donc pédagogique. La faute en incombe à la science moderne
qui fournit des arguments à la fois pour défendre et combattre un même point
de vue sur un sujet quelconque ! Une science qui, parce qu’elle permet de
soutenir une thèse et son contraire, est à réexaminer dans ses fondements épistémologiques !
Ainsi,
les interventions du Ministre de l’Éducation nationale renferment, hier comme
aujourd’hui, des éléments extrêmement intéressants qu’il faut employer
pour élaborer le contenu pédagogique de la lecture. Les orientations définies
dans les textes officiels attendent d’ailleurs des enseignants qu’ils
construisent leurs méthodes de lecture sur la base de ces éléments. Les compétences
scientifiques requises pour la tâche ne leur permettent pas de l’accomplir et
donc, en définitive, de bâtir une méthode de lecture explicite qui résulte
d’une rupture, incarnée par la circulaire du 3 janvier 2006 et l’allocution
du 2 octobre 2006 du Ministre de l’Éducation nationale Gilles de Robien, avec
les méthodes globales, les méthodes mixtes et les méthodes phonologiques qui,
depuis plusieurs décennies, occupent le champ pédagogique de la lecture.
Bernard
WEMAGUE
18 octobre 2006
(1) En matière
scientifique et méthodologique, point n’est besoin de catalogue d’exemples
pour asseoir une argumentation. Quelques-uns, soumis à des explications
approfondies à caractère transdisciplinaire donnant lieu à la théorisation
et à la généralisation, sont suffisants pour un cas donné. Au demeurant, la
transdisciplinarité inhérente au modèle explicatif rend suffisant le recours
à un petit nombre voire à un seul exemple. Dans une conception explicative et
théorique opposée à une conception descriptive et empirique de la science,
les statistiques (en l’occurrence le nombre d’exemples), pas plus que
l'expérience souvent invoquée aussi bien par les adversaires que par les partisans (chacun faisant valoir la sienne !), constituent un critère
nécessaire mais non suffisant de scientificité.
(2)
Dans les réformes qu’il a effectuées, le Ministre de l’Éducation
nationale Gilles de Robien a réhabilité, comme le concept de règle,
celui d’enseignement qui avait presque disparu du discours pédagogique
sur la lecture au profit de celui d’apprentissage (puisque les élèves
devaient apprendre par eux-mêmes à lire de la même façon qu’ils ont appris
à parler …).
(3)
En parlant de combinatoire, le Ministre de l’Éducation nationale parle
d’encodage (les deux termes sont des équivalences sémantiques) qui
fait défaut aux méthodes phonologiques et participe des facteurs explicatifs
de leur maladaptation. En effet, la combinatoire, ou encodage, procédé qui,
linguistiquement, consiste a associer les lettres de l’alphabet pour
constituer les syllabes des mots, conditionne le déchiffrage ou décodage, procédé
qui, neuroscientifiquement, consiste à reconnaître puis à identifier les
mots. Cela revient à dire que si les élèves ne savent pas combiner les
lettres de l’alphabet pour former les syllabes ou encoder, alors ils
auront du mal à reconnaître et à déchiffrer les mots et c’est ce qui se
passe et a entraîné la modification des programmes le 3 janvier 2006. Or, de
par leur approche qui ne part pas de l’alphabet (ni ne fait pas apprendre
l’alphabet aux élèves !!), les méthodes phonologiques, qui partent des
sons ou phonèmes , excluent de fait la combinatoire sinon comportent une
dimension combinatoire à peine ébauchée. En somme, les méthodes
phonologiques ne sont nullement des méthodes alphabétiques et c’est par
insuffisance d’analyse et par confusion que certains les ont décrites comme
des « méthodes syllabiques » (entendre "méthodes
alphabétiques") dans leurs études des méthodes de lecture. Nous l’avons écrit ailleurs, les méthodes
phonologiques résultent d’une erreur d’application de la linguistique à la
conception pédagogique de la lecture.
(4)
Des résultats de travaux émanant de la recherche scientifique et universitaire
parlent justement de la « science de la lecture ». Une science se
constitue en s'appuyant
forcément
sur d’autres sciences, ce qui vérifie l’hypothèse
de pluridisciplinarité inhérente à la connaissance scientifique. D’où le séminaire
sur les « sciences de la lecture » qui s’est déroulé au Collège
de France, autre haut lieu de la science.
(5)
Des protestations voire des réactions d’hostilité de la part de certains
enseignants ont été enregistrées contre les réformes de 2006. Cependant et
c’est important de le souligner, les oppositions aux réformes ne sont pas de
nature scientifique. En d’autres termes, la recherche scientifique et surtout
universitaire ne remet pas en cause la validité du contenu pédagogique des réformes
du 3 janvier 2006. Bien au contraire, le Ministre de l’Éducation nationale
s’est appuyé sur les résultats de cette recherche !
(6) Les enseignants contestataires des réformes du 3
janvier 2006 font valoir l'expérience du terrain. Les enseignants favorables
aux réformes font valoir eux aussi l'expérience du terrain. Le Ministre de l'Éducation
nationale ne récuse pas l'expérience du terrain et fait intervenir un critère
supplémentaire, décisif, celui de la recherche scientifique et sur ce point,
il n'est pas réfuté, sans doute parce qu'il n'est pas réfutable.
L'expérience du terrain et la recherche scientifique se nourrissent l'une de l'autre.
Toutefois, la science prime sur l'expérience. Ce postulat est un des traits mis
en avant par la science post-moderne et ceci renvoie à la problématique
fondamentale de la conception théorique de la science.